Fing
10/07/2009

Nous sommes tous des capteurs ! C’est le sens de cette vidéo sur la participation imaginée par le laboratoire Cens. A compléter par cette présentation signée José Luis de Vicente du MediaLab Prado à Madrid qui explique à quoi peuvent servir les citoyens comme capteurs. Via SmartMobs.

26/02/2009

Lift09 : Anne Galloway, la ville du futur pensée comme un cadeau (empoisonné) ?

Ann Galloway est une sociologue et anthropologue qui s’intéresse aux relations entre les pratiques matérielles, spatiales et culturelles, pour explorer de manière critique le design et la technoscience.

Nos attentes, espoirs, espérances guident dans une large mesure nos activités ; ils attirent un intérêt et des investissements ; ils mobilisent des ressources, tissent des partenariats, déclenchent des programmes de recherche ; ils définissent des rôles et des devoirs ; ils organisent des projets cheminements professionnels… Donc nos attentes vis-à-vis du futur définissent nos actions immédiates - mais comment ?

S’agissant de la ville du futur, de quoi parle-t-on ? De villes hybrides, temps réel, sensibles, lecture-écriture, mobiles, adaptatives… etc. Tous ces mots expriment des attentes, des angles de vue, des choix de ce à quoi on va ou ne va pas s’intéresser. Avec, entre autres, le risque assez fort d’ignorer ceux qui vivront dans ces villes. Ou plutôt, de leur offrir ces villes, avec les meilleures intentions du monde, mais sans trop vouloir savoir s’ils en veulent…

Ann Galloway propose alors de partir du point de vue suivant : “et si l’on imaginait la ville du futur comme un cadeau que l’on voudrait faire aux gens ?” - mais en pensant de manière complète à ce qu’implique le fait de penser, d’offrir, de recevoir un cadeau.
L’idée de “cadeau” est puissante, elle exprime non pas seulement un amour, mais aussi un lien. Mais, c’est aussi une tension, car il doit être reçu. Quelle est la relation entre le donneur et le bénéficiaire du cadeau ? Ont-ils relation préalable ? Amicale, professionnelle, institutionnelle ? On attend des cadeaux différents de personnes différentes : il peut y avoir des cadeaux totalement inadéquats. Comment peut-on imaginer la réception du cadeau ? Comment sait-on si le cadeau a été apprécié ou non, ce que le bénéficiaire en fait ? Que fait-on si on sait que le cadeau n’a pas été apprécié ? S’il a été apprécié mais utilisé d’une manière que celui qui l’a offert considère tout à fait inappropriée ?

Retour à la ville : qu’entraînerait le fait de savoir ce que signifie d’offrir une nouvelle ville à un habitant donné ? De considérer que ce cadeau est un processus d’échange ?
Nous avons ces villes qui peuvent produire toutes ces masses d’information, dont on peut faire des choses magnifiques - comme ce qu’ont montré Carlo Ratti et Dan Hill. Mais… et après ? Que peut-on en faire ?

Anne Galloway propose à titre d’exemple les projets qui visent à permettre aux citoyens de participer plus activement à la vie de leur ville. Les technologies de capture d’informations permettent aux citoyens de cartographier leur environnement. On supose que les citoyens vont utiliser ces données pour agir sur le plan politique.

Cela paraît à l’évidence positif. Mais il y a beaucoup d’hypothèses derrière de tels projets.
Première hypothèse : celle que les gens veulent participer à la collecte de données. Ce n’est absolument pas le cas de tout le monde.
Seconde hypothèse : les gens sauront lire ces données. Or ceux qui veulent, ou veulent bien, participer à la collecte, peuvent ne pas avoir la moindre idée sur ce qu’ils pourraient en faire, ou ne savent pas comment utiliser les informations. Ils n’ont pas nécessairement la capacité de produire du sens à partir de ces données.
Ces deux hypothèses réduisent nettement le public concerné. L’effet peut être très positif, mais si l’on accepte qu’il ne concerne que des micro-communautés, que des communautés actives. On ne résout pas globalement les problèmes urbains de cette manière ; mais en fait, il n’y a plus de manière de les résoudre globalement.

Le cadeau peut aussi avoir des conséquences négatives, à côté des positives. D’une part, quand la citoyenneté active requiert l’accès aux technologies, ceux qui n’y ont pas accès deviennent de fait des non-citoyens.

D’autre part, quand les données scientifiques sont les informations les plus appropriées qu’un citoyen puisse collecter, l’action politique repose sur la conformité aux structures existantes de connaissance et de pouvoir. Les capteurs capturent des données définies à  l’avance, considérées comme appropriées par ceux qui savent, qui ont conçu, produit, choisi les capteurs. Il y a aussi l’hypothèse sous-jacente, selon laquelle les mesures objectives comptent plus que la subjectivité. Ce n’est pas une mauvaise hypothèse : mais c’est un choix.

Extrait de la conclusion d’un article sur le même thème, “L’émergence du citoyen-capteur” : “Je crois qu’il faut encourager les chercheurs, les artistes et les citoyens à expérimenter de nouvelles manières d’utiliser les technologies mobiles, et d’explorer de nouvelles formes d’action politique. Le besoin urgent d’un militantisme environnementaliste lié à l’impact du réchauffement climatique ouvre en lui-même un espace productif à de telles interventions critiques. Mais je crois également que nous devons en même temps analyser les limites et les biais de ces actions. Je crois en effet que nous ne pourrons produire des transformations profondes et durables qu’en dépassant - ou en contournant - ces limitations.”

La construction d’une ville nouvelle doit donc être un échange entre deux questions : quelle ville voulons-nous offrir ? quelle ville espérons-nous recevoir ?

Lift09 : Carlo Ratti, les villes du futur

Dans les années 1990, l’utopie était celle du virtuel, explique l’architecte Carlo Ratti. Les villes devaient disparaître (George Gilder). Il n’en est rien. 5 milliards de personnes vivront dans des villes en 2030. La Chine va construire plus de villes en quelques décennies qu’il n’en existe actuellement dans le monde…

Aujourd’hui, on sait que les couches physiques et numériques se combinent pour permettre d’inventer de nouveaux usages de l’espace - dans les villes.

En particulier, la superposition de ces couches produit de nouveaux types de représentation du territoire, de “cartes”. On ne fait plus des cartes 1:400, ni 1:1 (ce que l’on considérait à juste titre comme impossible, “la carte n’est pas le territoire”), mais 1000000:1… La fonction de la carte est de traduire la complexité en simplicité - selon un ou quelques points de vue, en tout cas.

Le Senseable City Lab a mené plusieurs expériences de représentation temps réel de l’activité des téléphones mobiles dans des villes telles que Rome (Real-Time Rome). Cela produit déjà des représentations saisissantes (comme les vidéos de la finale de la coupe du Monde de football ou l’analyse des parcours des bus comparé à la localisation des personnes), permettant de produire des analyses utiles : par exemple mesurer les déplacements des piétons, des automobiles, des transports publics, aux fins par exemple d’en optimiser les rythmes et les itinéraires. Rome Wiki City a prolongé l’expérience en permettant aux gens d’accéder à cette information pour regarder ce qu’ils étaient capables d’en faire.

Fabien Girardin a conduit un projet à Barcelone baptisé Les yeux du Monde qui consistait à analyser le corpus d’images déversé dans Flickr pour regarder et comparer la densité des images prises par les gens, regarder d’où proviennent les photos prises en espagne avec certains types de tags comme “art” ou “restaurant” ou “fête” pour localiser ce types de photos (voir les vidéos). De même, les chercheurs ont regardé la localisation de photos par couleurs dominante comme le “vert”, pour voir d’où elles provenaient, géographiquement. A Florence, il a ainsi été possible de différencier les parcours des touristes et ceux des italiens, qui ne donnent pas la même image du pays. Américains et Italiens qui visitent le même territoire ne suivent pas les mêmes chemins, ne vont pas tout à fait aux mêmes endroits.

Avec le MoMa et AT&T, le Sensible City Lab a mené une autre étude, New York Talk Exchange. Il s’agissait de mesurer les connexions (via les réseaux de télécommunication, téléphoniques et internet) entre New York et le reste de la planète. On peut voir les connexions naître, monter ou diminuer selon les fuseaux horaires, les destinations, les rythmes de travail. Les flux d’information signalent des flux d’activité, de relation, d’appartenance. Quand on observe plus finement les quartiers de New York, on constate que leurs connexions au reste du monde sont différentes. Des compagnies aériennes ont imaginé d’utiliser ces données pour optimiser leurs dessertes ; Western Union, pour relocaliser ses bureaux et de faire des propositions “ethniques” plus fines, quartier par quartier ; des politiciens, pour adapter leur discours aux communautés actives dans chaque quartier…

Peut-on, à partir de capteurs installés dans le réseau de distribution d’eau, comprendre les usages de l’eau dans une ville ? C’était le thème du “pavillon de l’eau numérique” de l’expo universelles de Saragosse. Ses murs étaient des chutes d’eau, qui s’interrompaient pour laisser entrer les visiteurs. (video)

Le Senseable City Lab a d’autres projets à venir. Pour le Sommet de la planète des Nations Unies, qui se tiendra à Copenhague en 2009, le laboratoire (en collaboration avec le Smart Cities Group de Bill Mitchell) a imaginé des bicyclettes augmentées. Elles récupèrent une part de l’énergie ; elles retracent leurs mouvements et les partagent ; elles mesurent l’exposition à certains agents polluants.

Un autre projet, Waste and the City (TrashTrack), consiste à placer quelques étiquettes intelligentes dans des poubelles de New York et en suivre l’itinéraire - où vont-elles, lesquelles se recyclent, où les dépose-t-on à la fin ?…

Daniel Kaplan et Hubert Guillaud

19/01/2009
12/12/2008

Très proche du projet Citypulse un petite vidéo d’explication de du “participatory sensing”

04/12/2008
 In the Air est un projet qui vise à rendre visible l’invisible. Diffusées sur une carte de la ville de Madrid des données telles que les pollens en suspension, les micro-particules, les CO ou taux d’ozone sont visualisables en temps réel.

Accès direct à l’interface | la page wiki du projet (en espagnol) | blog du responsable du projet (en espagnol) | sur le même sujet article de D. Kaplan : La visualisation en question : Vois-tu ce que je sais ?

In the Air est un projet qui vise à rendre visible l’invisible. Diffusées sur une carte de la ville de Madrid des données telles que les pollens en suspension, les micro-particules, les CO ou taux d’ozone sont visualisables en temps réel.

Accès direct à l’interface | la page wiki du projet (en espagnol) | blog du responsable du projet (en espagnol) | sur le même sujet article de D. Kaplan : La visualisation en question : Vois-tu ce que je sais ?

01/12/2008
26/11/2008

Vu à ICT08 : DustBot, les robots nettoyeurs sont dans les rues

Demain les robots nettoieront-ils nos rues comme ils nettoient déjà nos appartements ? Ramasseront-ils nos poubelles ?

Possible si l’on en croit les promoteurs du projet européen DustBot. Dustbot est un programme qui a consisté à développer, tester et démontrer la faisabilité de robots pour le nettoyage urbain. Basé sur un réseau de robot autonomes et capables de coopérer entre eux ainsi que sur une structure d’intelligence ambiante installée dans la rue, comportant capteurs et caméras, le projet a mis au point deux robots capables de réaliser le nettoyage d’une rue. Le robot DustClean est un robot de nettoyage équipé de brosses et de jets d’eau, capable de nettoyer la rue en y circulant. Le robot DustCart quant à lui est un robot poubelle capable de collecter et transporter les ordures à la demande. Il se déplace à la demande pour que vous puissiez y déposer vos ordures, possède une interface tactile pour que les citoyens précisent le type d’ordures qu’ils souhaitent y déposer (DustCart fait du tri sélectif). Les citoyens peuvent même se servir du robot comme une borne d’information sur la ville.

Est-ce que le côté ludique des robots aidera les gens à avoir un comportement plus responsable vis à vis des déchets qu’ils dispersent sur la voie publique ? Réponse lors des essais grandeur nature qui seront réalisés en 2009 dans plusieurs villes européennes, comme l’explique cette présentation (.pdf).

24/11/2008

Alexandre Nepveu, forum Chronos : La carte. Des territoires et des quotidiens à inventer.

Focus sur la cartographie au sein d’Orange. Le discours est ancien autour des LBS. Il date de la bulle, pourtant il ne s’est rien passé. Ca arrive aujourd’hui.
Deux types de services chez Orange :

  • service classique sur le web pour avoir son itinéraire, service décliné sur les mobiles.
  • Service de système de guidage.

Quels types de services ?
Il faut que l’information soit pertinente, il faut que le service soit pertinent.
Nouvelles formes d’information trafic. Orange fait du RealtimeRome !  Cette information va venir directement de l’usage des téléphones. Aujourd’hui l’information vient des boucles de comptage, des cameras etc. Par exemple on a tant de personnes qui se déplacent à telle vitesse, qui passent entre telles et telles cellules, on va avoir de l’information traffic. On pourra avoir de l’information traffic partout en France ce qui n’existe pas aujourd’hui. L’idée est de donner du temps réel au client.

Ce n’est pas Orange qui développe et traite les données issues des téléphones de ses clients. Orange passe par des spécialistes de l’information traffic.
Une question reste en suspend quels business models?

Fabien Girardin au forum Chronos : La carte. Des territoires et des quotidiens à inventer.

Les nouveaux acteurs urbains : intégration des technologies dans la ville. Qu’est ce que ça change pour nous ?
Caméra, appareil numérique, capteur, etc. Ces nouveaux “objets”  créent des logs et des traces. Ces données révèlent des choses. Exemple, étude sur les photos publiées par les “gens” à Florence sur un site web2.0 flickr. Que peut-on voir ? Carte de présence des touristes. Ces données horodatées permettent de voir les déplacements dans la ville. Même chose pour Barcelone. La présence des touristes.
Egalement présentées par Fabien, les données des téléphones mobiles durant l’expérimentation de Realtime Rome. Où se trouve la foule pendant le concert de Madona ? La carte est explicite…
Qu’est ce que l’on peut analyser ?  Comment peut-on construire des indicateurs?
“Urbanisme basé sur des évidences”. Analyse des photos sur les berges de l’Hudson river à New York. Ces indicateurs permettent de confirmer des investissements financiers touristiques.


Reprendre ces données et voir comment elles fonctionnent. Par exemple le Vélib à Barcelone, c’est une évaluation post occupation.

Néanmoins, ces expérimentations posent des questions de vie privée.
Un débat est en place, jusqu’à quel point peut-on utiliser ces données, jusqu’à quel point ces données agrégées peuvent nous indiquer des “choses” sur nos pratiques individuelles ?

Boucle d’auto-régulation. On donne une partie de notre vie privée mais pour recevoir quelque chose en retour, c’est l’exemple des cartes de fidélité.

Est-ce qu’en intégrant ce genre de système on résout des problèmes ?
Aujourd’hui nous sommes dans une approche techno-utilitariste. Cette approche fait fi du chaos des villes. On le voit avec les villes de Corée, “sans aspéritées”…

Etude sur les chauffeurs de taxis. Une communauté de gens qui s’est appropriée une technologie (système de navigation). Ces systèmes s’intégrent dans une constellation d’objets (journaux, notes, radio, guide, etc.)
Ces technologies ne remplacent pas les anciennes, il y a une co-évolution de nos pratiques. Elles ne replacent pas les connaissances ni l’expérience de la ville. Il y a un effet d’apprentissage de la ville à travers les clients. Au bout d’un moment il n’utilise peu ou plus le satnav. Ces technos ne sont pas toujours au point, les taxis experts savent s’en servir et connaissent déjà la ville. Elles ont un impact sur l’apprentissage de la ville, les taxis apprennent avec les clients. Avec le satnav il y a une perte de cette connaissance et de cette interaction.

14/11/2008

Partage de données publiques réutilisables

Après Show us a better way, voici, sur le même modèle, Apps for democracy, une initiative du Chief Technology Officer du District of Columbia à Washington. Le catalogue des données publiques réutilisables pour le concours est bien organisé et propose de nombreux formats d’échange.

A quand quelque chose de similaire en France ? A un niveau régional et/ou national impliquant les organismes publics “détenteurs” de données intéressantes qui ne demandent qu’à être hybridées et valorisées au sein d’applications innovantes ?

Via Loic Hay

Les nouveaux acteurs urbains par Fabien Girardin via Loic Hay

Les nouveaux acteurs urbains par Fabien Girardin via Loic Hay

12/11/2008
Premier titre de la collection Fing/Fyp à paraître.

Premier titre de la collection Fing/Fyp à paraître.

04/11/2008 03/11/2008

La tour Schöffer

Ci-dessous un texte paru en 1971 étonnamment prophétique de l’architecte, urbaniste et plasticien Nicolas Schöffer (1912/1992) à propos d’un projet pour le quartier de la Défense jamais réalisé d’une immense Tour lumière cybernétique de 344 m de haut dont la fonction principale était de représenter en temps réel  toutes les pulsations de la ville. Un projet qui résonne de multiples manières, 40 ans après, avec nos projets d’expérimentations City Scan, City Wall ou City Pulse.

“Ma tour sera le tensiomètre, le baromètre, le thermomètre, l’oscillomètre, l’enregistreur permanent du pouls de la ville”

Ce que sera la tour Schöffer

Article de Nicolas Schöffer paru dans la revue PREUVES en octobre 1971

“Je suis arrivé à Paris en 1936 pour continuer mes études à l’École des Beaux-Arts sans savoir où j’allais aboutir vingt ans après. En effet, après avoir accompli une longue série de recherches dans le domaine de la peinture et de la sculpture, en 1948 je suis arrivé à un point de rupture totale avec le passé. J’ai alors créé le spatiodynamisme, c’est-à-dire l’utilisation de l’espace en tant que matériau de base exclusif de mes structures. Par la suite, j’ai ajouté à l’espace la lumière et surtout le temps. Ainsi, je suis devenu programmateur de ces trois matériaux.

Mes recherches dans ce domaine m’ont amené à repenser les problèmes urbanistiques en général et les rapports entre l’art et notre environnement habité.

J’ai pu construire et expérimenter successivement plusieurs tours cybernétiques. A ce propos je dois préciser que dès 1948, j’ai introduit la cybernétique dans l’art en tant que processus de contrôle et de régulation du comportement et du développement ouvert et aléatoire de mes structures-programmes espace - temps - lumière.

C’est ainsi qu’est né le projet de la Tour Lumière Cybernétique dans le secteur de La Défense. Cette tour sera entreprise dès l’année prochaine. Si tout va bien, elle fonctionnera en 1976. En fait, elle ne prendra son sens que longtemps après ma mort, quand le nouveau Paris, devenu megalopolis, s’étendra jusqu’à Montesson, et qu’on verra ce clocher de trois cent quarante-quatre mètres de haut à trente kilomètres à la ronde envoyer des signaux dans un environnement dont il sera devenu le centre. Ma tour, érigée en tubes d’acier carrés de 2m x 2m sur socle béton, coûtera deux cent dix millions de francs. Il en existe de plus hautes, par exemple la tour de la télévision à Moscou, qui a cinq cent cinquante mètres. Mais il n’en existe aucune qui, comme celle-ci, sera à la fois une oeuvre d’art et un instrument fonctionnel.

En effet, ma tour n’est pas un objet. Son armature, conçue aussi légère que possible, n’est qu’un échafaudage destiné à supporter une idée. L’idée, c’est le rôle primordial de la cybernétique en art. Dans des sociétés devenues massives et mouvantes comme les nôtres, on ne peut plus en effet concevoir l’art sous forme d’objets individuels qu’on commercialise et sur lesquels on spécule. L’art pour tous doit remplacer l’art pour les privilégiés. Or, précisément, les concepts, aléatoires, permettent des combinaisons à l’infini, qui peuvent s’adapter à un environnement social fluide, le refléter, et répercuter pour chacun les caractéristiques de l’ensemble. C’est ce que j’ai voulu faire avec ma tour. De l’urbanisme, et en même temps de l’art.

Une ville, depuis le matin jusqu’au soir, et encore du soir jusqu’à l’aube, cela vit, cela grouille, cela traverse une série d’activités, avec des baisses ou des hausses continues de tension. Les gens marchent, prennent le métro, le train, leur voiture, consomment du gaz, de l’électricité, regardent la télévision, travaillent, mangent, s’équipent, circulent. Il pleut, il y a du soleil. La Bourse monte, descend. Les agences de presse font crépiter les téléscripteurs. Et tout ce potentiel quotidien d’énergies, qui constitue la fièvre variable de la cité, n’avait jusqu’ici été capté par aucun instrument.

Le pouls de la ville

Ma tour sera le tensiomètre, le baromètre, le thermomètre, l’oscillomètre, l’enregistreur permanent du pouls de la ville. Grâce à des circuits de téléscripteurs et d’ordinateurs, nous recevrons jour et nuit dans le socle de la tour et sur les six plates-formes toutes les données utiles, celles qui concernent le mouvement des corps (solides, liquides, gazeux), et celles qui relèvent de l’information. Nous pourrons capter des signaux venant des administrations locales (comme la Préfecture, les P et T, la SNCF, la RATP, l’AFP, l’Aéroport de Paris, l’Office météorologique, la Bourse, l’Observatoire, etc), mais aussi des administrations régionales, nationales, voire de l’Europe entière. Grâce à cette sorte de contrôle permanent des fonctions, nous déterminerons à chaque moment le degré absolu d’excitation (une sorte de résultante) soit à Paris, soit en France, soit en Europe.

Cela, c’est le rôle instrumental de la tour. Voici maintenant sa fonction artistique. Pour répercuter la masse énorme d’informations qui nous arriveront sans relâche, nous utiliserons comme principaux paramètres la lumière, le mouvement, la couleur. Deux cent soixante-trois miroirs, disposés sur cent treize axes, seront mûs par cent treize moteurs à vitesse variable. En leur direction, trois mille projecteurs, dont deux mille distribués par groupes de couleurs (rouges, bleus, jaunes, oranges, violets) et mille munis d’obturateurs polychromes s’allumeront ou s’éteindront en fonction des informations venues de l’extérieur. Supposez que la Bourse s’excite, certains violets peuvent dominer. En cas de grève des chemins de fer, le rouge s’éteint, remplacé par le bleu. Embouteillages sur les sorties d’autoroutes, le rouge s’amplifie, et la vitesse se fixe, tout redevient bleu. Naturellement, nous passerons des conventions avec le public, de même que sur les plages, par mer forte, on hisse le drapeau rouge, et tout le monde comprend la signification. Nous utiliserons également plus de deux mille flashes électroniques, et les rayons de vingt-cinq lasers. Au sommet de la tour, des projecteurs puissants lanceront des faisceaux jusqu’à deux kilomètres de hauteur. L’allumage et l’extinction de ces projecteurs, lasers et flashes dépendront du cerveau central.

Nous poursuivons actuellement un travail d’analyse et de simulation pour mettre au point les paramètres, classer les informations, déterminer les couleurs, le rôle des obturateurs, la vitesse de rotation des miroirs, etc. Jamais encore un système cybernétique aussi complexe n’a été réalisé dans un but artistique avec autant de capteurs, sorties et terminaux, et l’obligation de digitaliser certaines données qualitatives. Comment déterminer par exemple le rapport d’importance d’une excitation au niveau ferroviaire et au niveau de l’Agence France-Presse? Ou bien, si nous recevons des informations contradictoires, à laquelle donner la priorité?

La Tour aux cinq mille paramètres

On peut objecter que le ballet fantastique des yeux de lumière, leur réflexion dans les miroirs, les mouvements imprévus dans la transparence de la sculpture, atteindront leur maximum d’intensité pendant la nuit, aux heures où précisément le pouls de la ville baisse. N’y a-t-il pas là une contradiction? Je ne le pense pas, car de jour l’intensité des rayons solaires crée une luminosité différente mais aussi artistique que la nuit. Au sommet de la tour, un flash laser de dix mégawatts sera aussi visible à midi qu’à minuit. Et puis les projections en couleurs ne se perdent pas dans l’atmosphère, elles plongent dans des miroirs qui les répercutent. Aux moments de grande excitation, des bombes à gaz fumigène exploseront, enveloppant la tour de fumée. Alors seules les lumières émergeront, scintillantes, ainsi que les lasers. Nous estimons que l’ensemble cybernétique travaillera à raison de cinq mille paramètres de fonction (moteurs, projecteurs, flashes, lasers, etc) et d’une cinquantaine de paramètres d’information.

Pour assurer la rentabilité de la tour, destinée à recevoir plusieurs millions de visiteurs chaque année, les deux tiers de la surface du socle seront loués ou vendus à des exposants qui présenteront en permanence l’échantillonnage complet de tous les objets et produits se rapportant à l’environnement. En outre, il y aura une plate-forme panoramique au sommet, et un restaurant tournant (auquel on accédera du sol par ascenseur en deux minutes), une salle de congrès pour sept cents personnes, un jeu d’orgues manuel pour des concerts où on pourra jouer sur les cinq mille paramètres de la tour, etc.

Contrôler la circulation routière de l’Europe

Le financement entièrement privé, assuré par une société civile qui possédera la tour, n’a pas posé de difficultés. En revanche, pendant plus de six ans, j’ai dû me battre contre la tracasserie des administrations. En effet, dès que j’eus vent des projets d’urbanisme concernant la Défense, j’ai sorti de mes cartons mes plans de tour cybernétique (dès 1961, j’avais édifié à Liège une première tour audio-visuelle de cinquante-deux mètres de hauteur), et j’ai obtenu le feu vert d’André Malraux, alors ministre des Affaires culturelles. Grâce à la société Philips, grâce également à l’appui actif de Louis Armand, une société civile d’études de la tour lumière a été constituée, qui elle-même fit appel à sept autres sociétés spécialisées dans l’engineering, dans les constructions métalliques, la climatisation , les ascenseurs, etc. En ce qui me concerne, je retins les droits artistiques et la qualité de maître d’oeuvre.

Mais j’avais besoin de douzaines de permis provenant d’à peu près tous les ministères. Au ministère de l’Équipement, le ministre changeait tous les dix-huit mois et, à chaque fois, le dossier disparaissait. Il fallait le reconstituer, et attendre l’avis du nouveau titulaire. Aux Armées, on redoutait que ma tour lumière entrât dans le réseau d’ondes hertziennes qui couvre Paris; il fallut faire de laborieuses études et, par miracle, on finit par découvrir que ces faisceaux étaient partout, sauf sur l’emplacement de la tour. Mais le pire, ce fut le secrétariat à l’Aviation civile. Un fonctionnaire s’était avisé que la tour faisait obstacle à un des avions de la patrouille de France qui survole les Champs-Elysées pour le défilé du 14 juillet… Les pourparlers durèrent très longtemps. Enfin Michel Debré lui-même donna l’autorisation, en considération apparemment de l’importance de l’enjeu.

Il faut dire que cette tour, une fois en état de fonctionnement, rendra au pays des services énormes. Dans un entretient récent avec le président Pompidou, j’ai expliqué comment la tour pourra prendre en charge le contrôle de la circulation routière en Europe en communiquant par radio les renseignements et en indiquant par des signaux visuels conventionnels les directions à prendre ou à éviter. Du même coup, cette circulation sera explicitée en langue française et, on introduira ainsi le français dans une nouvelle fonction, à l’échelle européenne.

En ce qui concerne la sécurité, elle est garantie à cent pour cent. Le poids est élevé (quinze mille tonnes d’acier, plus cent mille tonnes de béton pour le socle et les fondations) mais, en faisant des études pour le métro, on a trouvé à quinze mètres de profondeur une couche de calcaire de seize mètres d’épaisseur, sur laquelle on fixera la tour. Le montage exigera environ deux ans et demi, soit un an de plus que pour la tour Eiffel. Ici, les matériaux sont plus délicats. A la place du fer, nous utilisons des tubes d’acier de haute résistance et les miroirs seront en acier inoxydable poli. L’emplacement est magnifique, desservi à la fois par une héligare, une gare d’autobus, le métro, et la station SNCF de la Folie. Nous sommes à quinze minutes de la gare Saint-Lazare, à dix minutes d’Orly par hélicoptère, dans l’axe de la voie triomphale qui, partant du Louvre, traverse l’Etoile et se poursuit par l’avenue de Neuilly.

Vers une ville entièrement cybernétique ?

Ce qui m’intéresse particulièrement dans cette tour, c’est que, pendant un siècle, on pourra la modifier en permanence. Ce n’est pas une oeuvre finie, c’est une oeuvre ouverte. Qu’on découvre (et on les découvrira forcément) de nouveaux moyens réfléchissants, de nouveaux lasers, on les substituera à ceux qui existent déjà. Ce qui compte, c’est l’idée, et sa répercussion socioculturelle. Ma tour, produit esthétique non spéculatif, offert à la masse, socialisé, ne ressemble pas à ces petites sculptures qui ornent dérisoirement les bidonvilles modernes. Elle influera sur l’environnement et sur le niveau d’information des masses. Elle introduira dans leur univers un a priori esthétique. Elles sentiront qu’elles participent au fonctionnement d’un ensemble vivant qui n’a pas de périodicité, et qui répercute fidèlement la vie de leur cité.

D’ailleurs, l’étape suivante est la construction d’une ville entièrement cybernétique. J’ai bon espoir de la réaliser dans un avenir proche

Quelques liens :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Schöffer

http://www.blogmarcourt.net/article-22720677-6.html

http://www.olats.org/schoffer/oeuvre.htm