La technologie désurbanise la ville
Pour la sociologue et économiste américaine Saskia Sassen, qui introduisait la 3e édition de la conférence Lift France qui se tient actuellement à Marseille, la ville est devenue un espace stratégique pour tout type d’applications technologiques, mais dans quelles mesures ces capacités technologiques déployées dans l’espace urbain urbanisent-elles véritablement la ville ? A l’heure où tout le monde se demande comment utiliser la ville, diffuser ses services dans l’espace urbain, la question de savoir si les technologies urbanisent ou pas la ville me semble d’importance.
La technologie donne des capacités technologiques qui vont au-delà de la technologie elle-même. Quand la haute finance utilise les technologies, elle ne le fait pas de la même manière que la société civile. Ses points de départs, ses objectifs sont différents, même si elle utilise les mêmes capacités techniques que d’autres utilisateurs. La technologie fonctionne donc dans une écologie plus vaste qui ne la réduit pas.
La ville est un espace complexe, anarchique. L’usage de la technologie dans l’infrastructure permet le fonctionnement de l’infrastructure, pas nécessairement de la ville. La question est donc de regarder comment nous urbanisons la technologie, comment nous adaptons ou essayons d’adapter la technologie à la ville ?
Il faut d’abord voir que la ville n’est pas une somme de matérialités, mais qu’on y trouve aussi des personnes, des cultures, des sous-cultures. C’est d’ailleurs ce qui permet le plus souvent à la ville de s’adapter, de réagir et de continuer à exister comme l’ont fait Rome, Marseille ou Istanbul. Chacune réagit différemment.
Il nous faut comprendre autrement l’urbanitude. Qu’est-ce qu’une plateforme pétrolière qu’on urbanise ? Qu’est-ce qu’une ville avec des espaces urbains morts ? Une ville est-elle seulement des gratte-ciels qu’on ajoute à l’espace urbain ? Nos villes sont bizarres, elles sont des mélnges vivants. Elle vivent et continuent à vivre car elles continuent de répondre aux actions que nous avons sur elles.
Peut-on entrer dans l’espace urbain avec une autre écologie d’éléments ? Peut-on faire de l’urbanisme open source ? Comment peut-on penser la ville en la hackant ? La ville peut-elle être un hacker ?
Que se passe-t-il quand les villes ressentent les choses ? Quand elles deviennent trop intelligentes ? Quand le banc peut éjecter la personne qui veut dormir dessus, quand la poubelle vous recrache le détritus que vous venez d’y mettre parce que vous ne l’avez pas mis dans la bonne poubelle ? Comment la ville peut-elle répondre ? Dans les années 80, le parc de Riverside a New York était réputé dangereux. Tant et si bien que les gens qui s’y promenaient ont commencé à venir avec des chiens. En promenant leurs chiens, peu à peu, ils se sont réappropriés ce territoire et le parc est devenu désormais un magnifique endroit avec une population plutôt favorisée vivant autour. Nos pratiques sont des espèces de logiciels qu’on peut connecter à d’autres pratiques et logiciels.
Quand on parle de villes intelligentes, le problème est que bien souvent on évoque des systèmes techniques qui désurbanisent la ville. Les technologies embarquées s’adaptent aux pratiques de chacun dans un bâtiment, mais cela désurbanise l’espace plus large de la ville. Et ce d’autant que bien souvent, ces systèmes intelligents sont fermés, maitrisés et on les incorpore dans un système ouvert, incomplet, non terminé. Ce sont des systèmes fabriqué avec la logique de l’ingénieur et l’ingénieur n’est qu’un des utilisateurs de la ville. Comment la logique d’autres utilisateurs interagit-elle avec cette logique ? Quelle place reste-t-il pour la contourner, la hacker ?
Les villes intelligentes mettent en oeuvre dans un domaine fermé la logique de l’ingénieur, avec des possibilités et potentiels limités. Elles ne rendent pas visibles les technos qui les constituent. Or, pour être interactives, pour s’intégrer dans des écologies multiples, elles devraient plutôt être visibles, accessibles à qui les regarde ou les utilise. La ville intelligente repose plutôt sur l’obsolescence. Dans le cadre de la ville, nous devons travailler à urbaniser les technologies plutôt que d’utiliser des technologies qui la désurbanise. La ville doit pouvoir être hackée. Les technologies ne doivent pas être terminées, car la logique de l’utilisateur ne correspond pas à 100 % à la logique de l’ingénieur. Les villes intelligentes risquent surtout de transformer les villes en villes obsolètes et critiques.
#Lift10 : Utiliser les données de réseaux pour construire de nouvelles stratégies urbaines
En raison d’un problème de connexion sur le site où se déroule la conférence Lift France à Marseille, voici en léger différé les comptes rendus de la session du jour.
On commence à bien connaître Fabien Girardin, chercheur au Lift Lab, dont nous avons de nombreuses fois évoqué les travaux. En 2009, à Lift Timo Arnall a montré comment le réseau est imbriqué dans notre vie quotidienne (vidéo).
La technologie qui nous entoure au quotidien produit un nombre considérable de données. Si on fait l’exercice de cartographier dans une journée tous les moments où l’on génère des données, comme l’a fait Fabien Girardin sur une journée à Barcelonne, on se rend compte que nous produisons des données en réseau presque en continue : quand on loue un vélo, quand on retire de l’argent, dès qu’on téléphone…
Les sociétés cherchant à exploiter ces données sont nombreuses, d’autant qu’il existe de nombreux niveaux d’informations dans la ville, de filtre pour mieux comprendre les différents types d’information qui y sont produites. La géographie et la topologie sont un niveau parmi d’autres pour comprendre ces productions d’information, qui vont du sensible à des observations plus spécifiques, ethnologiques quasi.
Les données génèrent du matériel, auquel il faut pouvoir accéder, qu’il faut collecter, anonymiser, gérer et modéliser, fouiller, y appliquer des traitements statistiques et enfin les rendre plus visible, plus lisible, les analyser et les communiquer. Ce processus complexe et itératif d’analyse permet de définir des indicateurs et des éléments de gestion. Il nécessite de nombreuses compétences différentes : celles des ingénieurs en télécommunication, celle des physiciens qui ont l’habitude d’utiliser de vastes volumes de données, celles des statisticiens, des designers et des analystes pour les comprendre.
Utiliser les données en réseau nécessite d’avoir recours à “trois types d’arts”, explique Fabien Girardin.
Celui de la visualisation bien sûr, est le plus évident. Il faut savoir représenter les données pour qu’elles soient lisibles, accessibles, à l’image des City Wall mis en place par le MIT à Rome pour montrer sur des écrans géants l’utilisation des mobiles dans la ville.
Il faut aussi connaître “l’art de prendre le poul”, le poul de l’information urbaine à l’image des antennes de réseaux mobiles qui chaque week-end montrent une accalmie, comme un battement cardiaque. La visualisation souvent est le début du processus, plus que la fin, et sert à tirer du sens de ces données. Mais il ne sert à rien si on ne met pas en avant des données “parlantes”, évocatrices, qui permettent de mesurer ce que l’on cherche à mettre en avant.
Enfin, cela nécessite d’avoir recours à l’art du “Core Drilling”, c’est-à-dire savoir utiliser l’accumulation de données numériques jour après jour, comme on regarde une carotte de glace pour comprendre le climat de la planète. L’important est de voir l’évolution de ces données de réseaux dans le temps.
Pour illustrer ses aspects, Fabien Girardin évoque un projet mené à New York en 2008 sur la rénovation du front de Mer de Manhattan. La stratégie de rénovation urbaine s’est accompagnée d’une exposition pour attirer les gens à venir visiter ce nouveau front de mer. La ville de New York a voulu mesurer l’activité de cette exposition en mettant des capteurs dans certains lieux liés à l’exposition et d’autres dans des endroits non liés à l’exposition. Les chercheurs ont ainsi pu mesurer une augmentation d’activité dans les zones d’exposition, permettant de montrer un indicateur d’attirance. Autre indicateur utilisé également : les photos publiées sur Flickr montrant les chutes d’eau installées pour l’exposition. En collectant les photos sur ce lieu pendant trois ans, les chercheurs ont peu reconstruire les parcours de visites, montrant comment le front de mer est devenu un lieu touristique avec sa rénovation.
Autre exemple. Fabien Girardin a également travaillé pour le musée du Louvre afin de les aider à mesurer et réagir à l’hypercongestion de certaines zones du musée (voir cette ancienne présentation), afin d’améliorer l’expérience des visiteurs et la sécurité. L’étude a consister à capter la présence des téléphones mobiles dans le musée pour mesurer en temps réel le niveau d’occupation des différents bâtiments du musée. D’une perception qualitative de la congestion, le musée est passé à une information quantitative et précise, permettant de mettre en place des indicateurs d’hypercongestion dans le temps… Le musée a utilisé ces informations pour modifier sa politique de distribution des oeuvres et surtout pour mieux réagir au trafic, fermant certaines zones quand elles sont trop chargées. Bien sûr, rappelle le chercheur, les informations quantitatives ne donnent pas tout. Il faut y ajouter du qualitatif pour expliquer pourquoi les gens se comportent de cette manière.
Pour Fabien Girardin, ces recherches offrent plusieurs potentialités qu’il faut intégrer…
Tout d’abord, l’extraction de données commence à faire partie de la valeur de l’espace. A Palexpo, le palais d’exposition de Genève, on est capable de mesurer les points chauds lors d’un salon ce qui permettrait par exemple de commercialiser différemment les différentes zones du hall d’exposition.
Autre possibilité offerte, permettre l’émergence de nouveaux fournisseurs d’information urbaine, comme Idealista.com en Espagne qui mesure la qualité du marché immobilier en Espagne depuis plusieurs ensemble de données.
Enfin, désormais les citoyens peuvent jouer avec le système urbain, comme à Barcelonne où un jeune hacker a mis en place un algorithme pour améliorer la gestion des stations de prêt urbain de vélos.
Les 30 premiers prototypes seront testés le 15 mai avec les habitants du IIe arrondissement de Paris. Du 22 au 25 mai, des adolescents du club écologique du collège Jean-Moulin à Montreuil testeront les prototypes durant tout un week-end.
Photo : Thierry Marcou, directeur du programme Villes 2.0 de la Fing, testant le premier prototype.
Lift09 : Carlo Ratti, les villes du futur
Dans les années 1990, l’utopie était celle du virtuel, explique l’architecte Carlo Ratti. Les villes devaient disparaître (George Gilder). Il n’en est rien. 5 milliards de personnes vivront dans des villes en 2030. La Chine va construire plus de villes en quelques décennies qu’il n’en existe actuellement dans le monde…
Aujourd’hui, on sait que les couches physiques et numériques se combinent pour permettre d’inventer de nouveaux usages de l’espace - dans les villes.
En particulier, la superposition de ces couches produit de nouveaux types de représentation du territoire, de “cartes”. On ne fait plus des cartes 1:400, ni 1:1 (ce que l’on considérait à juste titre comme impossible, “la carte n’est pas le territoire”), mais 1000000:1… La fonction de la carte est de traduire la complexité en simplicité - selon un ou quelques points de vue, en tout cas.
Le Senseable City Lab a mené plusieurs expériences de représentation temps réel de l’activité des téléphones mobiles dans des villes telles que Rome (Real-Time Rome). Cela produit déjà des représentations saisissantes (comme les vidéos de la finale de la coupe du Monde de football ou l’analyse des parcours des bus comparé à la localisation des personnes), permettant de produire des analyses utiles : par exemple mesurer les déplacements des piétons, des automobiles, des transports publics, aux fins par exemple d’en optimiser les rythmes et les itinéraires. Rome Wiki City a prolongé l’expérience en permettant aux gens d’accéder à cette information pour regarder ce qu’ils étaient capables d’en faire.
Fabien Girardin a conduit un projet à Barcelone baptisé Les yeux du Monde qui consistait à analyser le corpus d’images déversé dans Flickr pour regarder et comparer la densité des images prises par les gens, regarder d’où proviennent les photos prises en espagne avec certains types de tags comme “art” ou “restaurant” ou “fête” pour localiser ce types de photos (voir les vidéos). De même, les chercheurs ont regardé la localisation de photos par couleurs dominante comme le “vert”, pour voir d’où elles provenaient, géographiquement. A Florence, il a ainsi été possible de différencier les parcours des touristes et ceux des italiens, qui ne donnent pas la même image du pays. Américains et Italiens qui visitent le même territoire ne suivent pas les mêmes chemins, ne vont pas tout à fait aux mêmes endroits.
Avec le MoMa et AT&T, le Sensible City Lab a mené une autre étude, New York Talk Exchange. Il s’agissait de mesurer les connexions (via les réseaux de télécommunication, téléphoniques et internet) entre New York et le reste de la planète. On peut voir les connexions naître, monter ou diminuer selon les fuseaux horaires, les destinations, les rythmes de travail. Les flux d’information signalent des flux d’activité, de relation, d’appartenance. Quand on observe plus finement les quartiers de New York, on constate que leurs connexions au reste du monde sont différentes. Des compagnies aériennes ont imaginé d’utiliser ces données pour optimiser leurs dessertes ; Western Union, pour relocaliser ses bureaux et de faire des propositions “ethniques” plus fines, quartier par quartier ; des politiciens, pour adapter leur discours aux communautés actives dans chaque quartier…
Peut-on, à partir de capteurs installés dans le réseau de distribution d’eau, comprendre les usages de l’eau dans une ville ? C’était le thème du “pavillon de l’eau numérique” de l’expo universelles de Saragosse. Ses murs étaient des chutes d’eau, qui s’interrompaient pour laisser entrer les visiteurs. (video)
Le Senseable City Lab a d’autres projets à venir. Pour le Sommet de la planète des Nations Unies, qui se tiendra à Copenhague en 2009, le laboratoire (en collaboration avec le Smart Cities Group de Bill Mitchell) a imaginé des bicyclettes augmentées. Elles récupèrent une part de l’énergie ; elles retracent leurs mouvements et les partagent ; elles mesurent l’exposition à certains agents polluants.
Un autre projet, Waste and the City (TrashTrack), consiste à placer quelques étiquettes intelligentes dans des poubelles de New York et en suivre l’itinéraire - où vont-elles, lesquelles se recyclent, où les dépose-t-on à la fin ?…
Daniel Kaplan et Hubert Guillaud
Adam Greenfield, THe Long Here, The Big now
Adam Greenfield, l’auteur d’Everywere, que l’on connaît bien désormais, revient sur la notion de “Long ici et gros maintenant” dont il nous avait parlé à PicNic 2008.
Et de rappeler le backgroup d’un monde où tous les objets, les surfaces du quotidien sont capable de sentir, d’émettre des informations. Cette nouvelle réalité urbaine est déjà en marche, notamment en Corée du Sud qui développe une vision très agressive autour de l’ubiquité avec u-Cheonggyecheong et New Songo. Mais ce type de projet est confronté à un écueil, explique Greenfield : ils partent de la technologie plutôt que d’essayer de comprendre le désir humain.
Peut-on développer des villes 2.0 pour des humains 1.0 ?
De nouvelles manières de faire la ville émergent. Les prérogatives anciennes de la ville s’érodent : notamment celle portée par les architectes. Les architectes sont les spécialistes des espaces infinis, alors que les gens, notamment avec les nouvelles technologies comme le téléphone, cherchent à s’isoler, pour téléphoner, pour rester en contact avec leurs réseaux. Par rapport à cela, il faut s’interroger sur ce que le cyberspace veut dire, comme le posait John Perry Barlow. Le cyberspace est un enfermement par rapport à l’activité humaine de nos villes, mais se déroule dans nos villes. Que se passe-t-il dans l’espace public avec ces gens qui s’isolent sans cesse ?
Si l’information tombe sur nous comme la pluie, nous faudra-t-il des parapluies ?
Les conditions primaires de choix et d’action dans la ville ne sont plus physiques mais résident dans l’invisible et intangible couche d’information en réseau qui l’enveloppe.
D’où le concept de Long Here : chaque lieu, spécifié par ses coordonnées, possède désormais un historique, une profondeur dans le temps, accessible via sa seule localisation. On peut développer des systèmes d’information capables de retrouver l’histoire de nos rues, de nos immeubles… comme on les trouve sur Flickr en nous donnant le sens du temps, en nous montrant le passage des saisons… en nous replaçant parmis tous ceux qui ont partagé le même endroit, voire une même émotion. Pas seulement sous son aspect le plus agréable d’ailleurs : avec des cartographies sur la criminalité, comme Oakland CrimeSpotting, vous avez accès à l’historique de la criminalité d’un quartier, d’une rue, d’un immeuble.
D’où le concept de Big now (gros maintenant). Le Big Now auquel nous sommes de plus en plus confrontés est exactement l’inverse : les données en temps réel montrent le présent et la réalité tangible de la ville. Le Big Now c’est la simultanéité massive. C’est le Pont de Londres qui parle désormais grâce à Tom Armitage et annonce qu’il va se fermer ou s’ouvrir… Et demain, ce sera tout feu de circulation, toute barrière de circulation, tout objet qui risque de nous parler, de s’adresser à nous, comme aujourd’hui le Pont de Londres. On peut commencer à entendre cette clameur qui envahit la planète en observant le New York Talk Exchange du MIT.
Tout cela n’est pas sans conséquences. Les mécanismes en réseau ont tendances à gérer des permissions et à générer donc des exclusions. Quand il y a un homme en face de nous, on peut toujours discuter, argumenter… On peut arbitrer et prendre des responsabilités, mais face aux machines, quel recours avons-nous ? Quel support technique appelons-nous quand une barrière Rfid refuse de se lever ? On sait que beaucoup de nos technologies sont imparfaites, peuvent casser… A l’heure où nos espaces urbains commencent leur transformation, apparaissent des espaces “furtifs” (qui ne peuvent pas être trouvés), “glissants” (qui ne peuvent pas être atteints), “piquants” (qui ne peuvent pas être confortablement occupés), “croustillants” (qui ne peuvent pas être saisis), “nerveux” (qui ne peuvent pas être utilisés sans être sous surveillance) pour reprendre des termes qui font références aux travaux de l’architecte-géographe Steven Flusty (que nous évoquions dans ce billet), auquel Adam Greenfield ajoute le terme “brumeux” pour décrire des espaces qui ne peuvent être cartographiés ou qui n’existent pas sur votre GPS.
Autre conséquence : on va pouvoir regarder autrement l’information sur les villes, les modèles et structures d’utilisation de la ville par les gens. Et en le rendant accessible, localement, à la demande, immédiatement, il peut être utilisé pour agir. On peut ainsi décider d’aller à tel ou tel endroit parce que nos amis sont à tel endroits ou n’y sont pas.
L’avenir des villes ubiquitaires nous appartient.









