Lift10 : Journaliste de données, c’est quoi ?
En préfiguration de Lift France, l’un des ateliers était consacré au Journalisme de données, cette “nouvelle” façon de faire du journalisme, en utilisant les données comme matériel pour construire de l’information. Qu’est-ce que le data journalisme ? Quels sont les enjeux ?
Le journalisme de données, c’est l’exploitation de données sous des formats plus ou moins structurés, explique Lideth Rodriguez Solorzano, animatrice de l’atelier. Pour Nicolas Keyser-Bril, l’un des rares journaliste de données de l’assemblée, qui travaille dans l’équipe regroupée par Owni.fr, qui regroupe statisticiens, journalistes, designers et développeurs (voir l’article de présentation d’Alice Antheaume sur l’un des blogs de Slate), le journalisme de donnée s’inspire du travail précurseur d’Adrian Holovaty et ses cartes du crime de Chicago, qui étaient l’un des premiers mashups développé via Google Maps. Le journalisme de donnée, c’est une nouvelle façon de raconter des histoires, allant du webreportage à la visualisation de données.
Une narration visuelle
Pour Caroline Goulard, qui vient de lancer le site ActuVisu, un laboratoire de la visualisation de données, ce qui définit cette nouvelle profession ce sont les données. Le travail de journaliste de données consiste à exploiter des données que ce soit en amont d’un reportage comme d’utiliser des bases de données avec de nouveaux formats de visualisation. La définition commence avec le terme de Data. Pour le journaliste traditionnel, la brique de base est l’article. Le journaliste travaille sur la narration. Avec les données, on n’est plus dans la narration verbale, mais dans une narration construite autour d’éléments grammaticaux qui appartiennent au lexique visuel. Le journaliste de donnée s’adresse à l’intelligence visuelle.
C’est un usage qui vient s’ajouter aux autres formes de journalisme, pour conceptualiser et visualiser l’information. Le but n’est pas de remplacer le journalisme, mais de trouver un angle nouveau pour traiter une question, qui entre pleinement dans la panoplie des outils du journaliste qui se demande face à un sujet comment le traiter : sous forme de brève, d’interview, d’enquête… L’angle data est un angle de traitement parmi d’autres.
Les chiffres sont aussi subjectifs que les mots
Quand on fait du datajournalisme, on apporte une vision aux données qu’on récupère ou dont on dispose, explique Nicolas Kayser-Bril, en y apportant un travail d’éditorialisation. Comme par exemple, l’agenda d’Obama développé par le Washington Post qui montre l’importance des questions qu’il aborde, explique Lisbeth Rodriguez. Ici, le but est de rendre lisible l’information en provenance de l’agenda du président américain, autrement. UUne TreeMap, une forme de visualisation qui fait apparaître les structures hiérarchiques. Mais la forme n’est pas sans critique, estime un participant. Qu’est-ce qui préside à la spatialisation de cette visualisation ? La représentation qu’offre la corte à un rôle, une valeur, un sens… Typiquement, dans cette visualisation, on remarque d’abord ce qui est au centre du tableau, ce qui est mis en valeur avec certaines couleurs plus que d’autres… La représentation, même faite par des algorithmes, n’est pas objective.
“Mais le datajournalisme ne prétend pas tout objectiver, au contraire”, rappelle Charles Nepote en charge du projet Partage de données publiques à la Fing. “Comme c’est déjà le cas avec les mots, les graphiques n’objectivent pas tout”.
Tout à fait, insiste Caroline Goulard. Un schéma est plus clair qu’une liste. Cependant, le datajournalisme est aussi subjectif qu’un article. La seule différence est que la médiation ne passe pas par les mêmes outils. Jouer avec des données, permet de construire des interprétations. Manipuler les données permet, comme les mots, de raconter une histoire. Il y a un travail important sur le sens, les couleurs, les représentations, les volumes… à la manière de ce qu’expliquaient il y a déjà longtemps les précurseurs Edward Tufte ou Jacques Bertin en France. La médiation visuelle n’est pas nouvelle. Elle s’accompagne de légendes, d’explications… Elle ne se livre jamais seule.
La visualisation… un outil relationnel
Avec le journalisme de données, on n’est pas seulement dans le registre visuel, il y a aussi la dimension de manipulation et d’interaction : on retient mieux quelque chose quand on peut manipuler les indicateurs. Cela renforce le mode d’engagement que le lecteur peut avoir avec l’information, explique encore Caroline Goulard. On n’a pas la même attention quand on doit personnaliser ses parcours, manipuler des données que quand on lit un article. C’est important dans la question de la relation avec le public, mais aussi dans le modèle économique.
Car la question du journalisme de données est bien avant tout économique. Il permet de créer un contenu à forte valeur ajouté, qui rend crédible d’autres modèles économiques : il permet de mieux exploiter le côté immersif du modèle publicitaire, il favorise le modèle de paiement direct (comme le propose aujourd’hui Blomberg avec ses tableaux d’analyses financières en temps réel…). Alors qu’il demeure difficile de valoriser des contenus facilement duplicables, comme des articles, il est peut-être plus facile de monétiser des contenus plus différenciants, comme des visualisations. Les visualisations sont des machines à pages vues, rappelle l’animateur de l’atelier. En ce sens, tout le monde voit bien l’intérêt économique pour autant que les coûts de développements ne soient pas prohibitifs même pour de petites équipes rédactionnelles. Certes, explique Caroline Goulard, le datajournalisme ce n’est pas du temps court : cela prend du temps pour apprendre, pour former. Mais l’avantage des dispositifs de data journalisme est que leur pérennité peut-être plus longue, si la base de données demeure active et à jour.
On peut raconter des histoires depuis tout types de données, s’amuse Nicolas Kayser-Bril, en prenant l’exemple d’un fichier de vente aux enchères trouvé dans les locaux de la Chambre de commerce et d’industrie de Marseille où se tenait l’atelier. A partir d’un simple listing d’objets, on pourrait observer qui a acheté le plus d’objets, quels sont les acheteurs qui les ont payés au meilleur prix, etc.
Mais la donnée est-elle de l’information ? demande Xavier de Porte. Il y a des graphiques sur la durée de possession de balle par les joueurs lors d’un match de foot, mais cela n’a aucun rapport avec les résultats du match. Oui, le journalisme doit s’emparer des données, mais pour en faire quoi ? Pour dire quoi ? Que représente-t-on et que cherche-t-on à représenter ? S’il est un processus pour lire la complexité du monde de l’information, quel nouveau processus de relation à l’information introduit-il ?
Dans le Guardian, en bas des articles en ligne, on peut souvent accéder aux données que le journaliste a collecté pour faire son article.De même, le Guardian invite les lecteurs à créer des infographies pour les publier sur un groupe Flickr. Ces exemples montre que le journalisme de données peut aussi tisser un autre rapport avec le lecteur en terme de participation et de confiance. Oui, mais rappelle Nicolas Keyser-Bril, le datajournalisme ne change rien à la confiance en soi. Il pose les mêmes question que le journalisme traditionnel, d’autant qu’on peut manipuler les données comme l’information. Un site russe a ainsi manipulé une carto des lieux de cultes en Russie en augmentant le nombre de mosquées. Reste que le recours aux lecteurs peut-être important. Nicolas Kayser-Bril, évoque le projet de localisation des bureaux de vote en France lancé par Owni, pour lequel il a fallu exploiter des données non mises en formes. Owni a construit un outil basique pour que quelque 300 internautes saisissent 13 000 adresses de bureaux de vote à la main. Un journal belge a utlisé le même système pour évaluer l’état des pistes cyclables.
Le Guardian a ains fait analyser par les internautes 60 % des 75 000 feuilles de frais des députés britanniques qu’ils ont récupérées. Saut que le crowdsourcing peut également connaître des limites, rappelle Philippe Kerignard, notamment quand il devient commercial. Il peut aussi servir à injecter de fausses données. Et de faire référence à une société commerciale qui recrute et rénumère des gens pour donner des notes aux applications iPhone et les faire évoluer dans le classement.
La donnée… une autre manière de raconter des histoires
Le journalisme de données réconte également l’essor du storytelling, car il consiste finalement à raconter une histoire d’une autre façon, à l’adapter, à la rendre plus interactive. Le but n’est pas de construire un nouveau jargon, mais bien de revenir à l’histoire, via les données.
L’assistance semble demeurer sceptique en partie. Diversifier les données et les équipes de rédaction suffit-il à faire un meilleur journalisme ? Ne risque-t-on pas d’aller vers un fétichisme du chiffre, avec des données qui peuvent être manipulées facilement ? Oui, reconnaît Caroline Goulard, le problème du traitement de l’information, de la fiabilité des sources demeure le même que dans le journalisme traditionnel. Il faut néanmoins un meilleur journalisme pour analyser les données qui sont devenus plus nombreuses. Cela ne remet pas en question l’éthique du journalisme. Le journalisme de données est un journalisme comme un autre. L’exploitation du chiffre est un éclairage aussi subjectif que l’utilisation des mots.
Néanmoins, il peut être utile pour expliquer des phénomènes complexes, à travers une représentation claire. Si le journalisme s’empart des données, c’est parce qu’elles se démultiplient à l’heure du web. Il devient un intermédiaire entre les données et le lecteur, pour l’aider à trier, à comprendre, à voir… Le journalisme de données est également porter de valeur d’investigation. Il représente les nouvelles possibilités du web appliquées au journalisme, conclut Caroline Goulard.
#Lift10 : Les vieux nouveaux médias
Pour Catherine Lottier, analyste de tendance à Canal+, et Virginia Mouseler, présidente de The WIT, un observatoire des télévisions du monde, la rencontre des contenus télévisuels et des univers numériques est en train de produire un grand mashup. La fertilisation croisée floute les lignes entre les différents genres, entre le réel et le virtuel, la fiction et le documentaire, l’information et le divertissement, et bien sûr, surtout, entre les différents types de médias dont l’internet paraît devenir le grand agrégateur…
En 2001 c’est la télévision qui montrait les attentats contre le World Trade Center. En 2010, c’est sur Twitter qu’on suit les conséquences de l’éruption du volcan islandais. De plus en plus de programmes télé utilisent désormais de nombreux médias provenant des univers numériques. Les tags, les avatars, les simulations, les SMS et les Tweets apparaîssent désormais dans les programmes. De nouveaux types de relations font leur apparition : l’immersion, la simulation, le sampling, la culture du commentaire…
Cette fusion montre que la télé a désormais de nouveaux besoin. Elle a besoin d’agences de communication pour l’aider à monter ces nouveaux plans médias sur des médias qu’elle connait parfois mal, d’experts capables de sélectionner les innovations que la télé va pouvoir utiliser et des gens capables de gérer les contributions et de les faire entendre…
Virginia Mouseler donne expose ensuite une longue liste d’exemples de ces formes nouvelles de télévision allant du docudrama britannique, aux films qui s’inspirent de la réalité d’aujourd’hui pour parler de faits de sociétés (comme Mes chères études diffusé sur Canal+ qui évoquait comment une étudiante d’aujourd’hui pouvait être amené à se prostituer pour payer ses études). Autre exemple avec The District, une web série produite par Newsweek utilisant des images de l’actualité politique américaine pour construire une fiction. Et de citer encore Undercovers Boss sur Channel 4 où un patron se fait passer pour un employé de pour mieux apprécier la réalité des décisions qu’il leur impose. Ou encore WebTherapy, une série qui prend prétexte de consultation psy via l’internet… Dommage que de toutes ces formes qui émergent Virginia Mouseler ne délivre pas vraiment d’analyse ou de grandes tendances. Effectivement à voir cet égrennage du pire et du meilleur, on se dit que toute les lignes se floutent… Mais pour aller où ?
En comparaison, l’intervention très analytique de Mercedes Bunz du Guardian, pourrait peut-être donner quelques pistes. Dommage que celle-ci soit si construite qu’elle se soit avéré difficile à décoder. Pour Mercedes Bunz, les algorithmes de recherche sont les nouveaux mass-médias. L’information sémantique évolue. Désormais, non seulement elle structure les textes et elle les analyses, mais elle permet également de produire de nouveaux textes. Les humains ne sont plus les seules sources de l’écriture. Les algorithmes savent désormais chercher des informations sur le net, comme l’a montré StatMonkey, le prototype imaginé par le laboratoire d’information intelligente de l’université de Chicago. StatMonkey sait compiler des données de sports pour en produire un texte illustré. Une autre application sait créer une critique de cinéma avec des voies artificielles, comme l’expliquait Mercedes Bunz dans cet article.
Cet algorithme qui transforme les données en narration s’apprête demain à être utilisé dans le monde des affaires et dans de nombreux autres domaines. Bien sûr, ils bégayent encore. Pour autant, comme de nouveaux mixeurs, il ne vont pas remplacer le cuisinier, le journaliste. Mais il faut les aborder comme une base nouvelle pour le reconstruire.
Mercedes Bunz évoque également la page Zeitgeist du Guardian, une page d’accueil composée par un algorithme, qui choisit les articles importants selon leur popularité, l’actualité des médias sociaux, etc. Le choix éditorial est désormais fait par la programmation. L’algorithmie change notre culture comme elle a changé l’accès au savoir. Elle rend les niches les plus lointaines accessibles, comme l’expliquait Chris Anderson dans La longue traine, nous proposant des informations adaptés à nos recherches, à nos besoins…
La numérisation fragmente le marché de masse qu’a longtemps produit le journal, le vecteur unificateur de la classe moyenne. Si la portée du journalisme est devenue plus vaste que jamais avec la numérisation, celle-ci a aussi introduit un concurrent qui a détourné fabricants, marchands et lecteurs des journaux : les algorithmes de recherche. Les fournisseurs de publicité ne cherchent plus des lecteurs, mais des clients. La publicité ciblée amène les internautes directement aux entreprises sans avoir plus besoin de passer par le média de masse. Les algorithmes mettent les gens directement en contact entre eux et avec le reste du monde. Une nouvelle sphère publique a émergée, celle des algorithmes, qui créé un nouveau contexte pour la publicité, pour la communication privée qu’ils exploitent économiquement désormais, comme un service. Comment les médias peuvent-ils répondre à l’âge des algorithmes ?
Foucault dans sa théorie du pouvoir expliquait le caractère relationnel des opposants et de la résistance qui sont plus liés qu’opposables. Les algorithmes de Google créent un frienemy (un annemi ?).
La question devient alors de savoir ce que nous attendons de la numérisation ? La puissance des algorithmes ne va pas cesser de s’étendre. Elle va aider l’ouvrier du savoir qualifié dans son travail, dans ses relations sociales. Les algorithmes vont traiter les données. Cela ne nous empêche pas d’avoir besoin de nouvelles narrations. La technologie n’est pas donnée, mais bien créée : alors que voulons-nous en faire ?
Bjorn Jeffery de l’agence Bonnier est venu faire une proposition plus concrète en présentant le concept de magazine numérique Mag+ (vidéo) que l’agence a développé pour l’iPad d’Apple. Pour le designer, en ligne, l’expérience de lecture d’un magazine ou d’un journal est la même, alors que physiquement, ce n’est pas la même chose. Nous avons perdu quelque chose. Pour répondre à cette perte, Bonnier a introduit dans sa “reconception” du magazine, des principes de design inspirés de l’expérience papier.
- Un mode silencieux, afin que l’expérience de lecture soit passive et relaxante, qu’elle nous éloigne des sollicitaitons du navigateur.
- Clairement définir un début et une fin. Un flux linéaire et simple. Définir une histoire, un sens de la complétude que le web nous a fait perdre.
- Le concevoir pour l’écran, plutôt que de permettre de zoomer sur du contenu produit pour le papier.
- Penser la publicité comme un contenu. La pub est un contenu intégré dans l’expérience du consommateur dans le papier, il faut qu’il en soit de même dans les magazines de demain.
Chacun jugera si l’expérience est réussie, mais les principes sont intéressants car ils essayent de tirer partie de modalités proposant une autre navigation. Qu’elle n’y arrive pas nécessairement ou complètement n’est finalement pas si important.
Presse en ligne et nouveaux médias du Net
En déplacement à Strasbourg pour faire une intervention autour des transformations du livre numérique dans le cadre de la semaine Esprit Numérique qui commençait le 24 avril 2010 à la Médiathèque de Strasbourg, j’ai assisté à un débat sur les nouveaux médias avec Bertrand Pecquerie du World Editors Forum (dont je vous recommande le blog si vous vous intéressez à ces sujets), Pierre Haski créateur de Rue89 et Christian Bach des Dernières nouvelles d’Alsace, dont j’ai conservé quelques notes.Dans ce débat assez classique sur le sujet, je retiendrais particulièrement les discussions opposant petits et gros médias ? Peut-on encore imaginer un média généraliste à l’heure d’internet ? Voilà une question qui mérite l’attention.
En 15 ans, l’internet a profondément bousculé le monde de l’information, rappelle Christian Bach, de manière progressive, jusqu’à l’avènement actuel des médias sociaux. Désormais, des blogs pèsent dans le monde de l’information autant que des grands médias. Cette révolution technologique a transformé la position du journaliste : ses articles sont discutés et sa position de leader de l’information est contestée. Cette transformation est renforcée par l’érosion des modes de consommation traditionnelle de l’information. Ajoutons-y une crise financière très forte depuis 2 ans, et nous comprendrons mieux le contexte dans lequel s’inscrit cet échange. La question centrale c’est celle de l’économie et des ressources des journaux en ligne aujourd’hui. La presse en ligne a-t-elle un avenir ? La presse écrite a-t-elle un avenir ? Les deux peuvent-ils coexister ?
L’expérience Rue89
Les journalistes sont souvent très éloignés de leurs lecteurs. Sur l’internet ce n’est pas le cas, explique Pierre Haski, comme le lui a appris son blog sur Libération ouvert en 2004, depuis la Chine. Aujourd’hui, alors que la confiance dans la presse ne cesse de se dégrader, le dialogue permet de reconstruire une situation de confiance sur le web. En 2006, rentré en France, Libération plongeait déjà dans la crise, sans comprendre encore qu’elle allait s’avérer structurelle. “Nous nous sommes retrouvés avec Pascal Riché et Laurent Mauriac - avec des gens qui avaient eu la même expérience sur le Net, qui avaient tous ouvert un blog -, à créer une aventure collective.”
3 ans plus tard, Rue89 a validé plusieurs hypothèses : le lecteur est dans la boucle de la production de l’information. Rue89 a développé un système d’information participative, dans un cadre créé par des journalistes professionnels (avec un filtrage suivant des règles journalistiques et déontologiques). Avec une quinzaine de journalistes, le titre a recueilli des articles provenant de plus de 2500 signatures différentes. “Nous sommes partis sur une intuition journalistique, pas sur un modèle économique. Bien sûr, la route a été plus complexe et sinueuse qu’on le prévoyait (crise aidant). Nous sommes désormais proches de l’équilibre, et nous devrions être bénéficiaires l’année prochaine, avec une équipe de 20 journalistes.”
Nous ne sommes pas partis sur le modèle des médias traditionnels, car l’internet ne permet pas de financer une équipe de 150 journalistes, explique encore Pierre Haski. La publicité est trop basse et elle a baissé de 50 % au cours des 18 derniers mois. 60 % des recettes viennent de la publicité (avec des publicités sur mesure) et on a développé un espace de service (formation continue et développement web). “Le modèle n’est peut-être pas reproductible ni universel, mais correspond à notre histoire et notre situation, et devrait nous permettre de continuer demain à investir dans le contenu.”
Quel avenir pour la presse papier ?
Pour Bertrand Pecquerie, les pics de lectorats de la presse papier sont bien loin. Les derniers datent de la fin des années 70 et du début des années 80. Depuis, le lectorat diminue régulièrement. C’est un rapport à la démocratie à la citoyenneté qui a complètement changé. “Le développement des classes moyennes passe par le développement de la presse papier, comme on le voit aujourd’hui en Chine ou en Inde et comme on l’a vu en Europe il y a 30 ans. Désormais, dans les sociétés développées, être un bon citoyen ce n’est pas nécessairement voter, être dans un parti ou lire un journal.”
Si l’on poursuit les tendances actuelles “dans 30 ans, la lecture de presse est tarie ! Personne n’est abonné à un quotidien national à 25 ans !
Ce n’est pourtant pas la fin de la presse écrite, argumente ce fin observateur des médias. “Regardez en Allemagne, un quotidien vaut 1,8 à 2 euros et il valait 1,2 euro il y a 5 ans. Le prix a augmenté pour maintenir la qualité éditoriale. Dans 5 à 10 ans, ils prévoient d’être à 3 euros.”
Le quotidien papier quitte les mass-médias, pour devenir un média de niche, élitiste (avec des revenus pub qui vont avec). Les journaux anglais perdent de l’argent depuis 25 ans en semaine, mais les éditions du samedi et du dimanche, elles sont très rentables. La presse du week-end paye la presse de la semaine. “Or en France, ce ne sont pas les mêmes groupes qui possèdent les hebdos et les quotidiens.” Ce modèle de compensation fonctionne partout, sauf en France ou la presse quotidienne a raté le créneau des hebdos.
Ces deux modèles qui montrent qu’il y a des avenirs pour la presse papier, n’ont rien à voir avec l’internet. En France, la presse quotidienne est dans une zone de dépression, où l’internet a accru les problèmes plus qu’il ne les a créés. Le journal le Monde cumule plus de 150 millions de dettes depuis 8 ans.
Presse des riches contre presse des pauvres ?
Presse des riches sur le papier contre presse des pauvres sur l’internet et dans les gratuits ?, telle serait la perspective, interroge Christian Bach. “Le quotidien papier va devenir un produit plus élitiste”, concède Pierre Haski, mais cela ne signifie pas qu’ils vont devoir être moins nombreux. Tel qu’il est aujourd’hui, isolé, Libé n’a pas de modèle économique viable, mais ce contre-exemple ne condamne pas la presse papier dans son ensemble.
Cela ne veut pas dire non plus que le web est le lieu de l’information de masse à peine digérée. Dans le chaos créatif d’internet, il y a un besoin vital de lieux où les lecteurs vont en sachant que c’est de l’information de qualité. Certains seront liés à des médias traditionnels (Le Monde et Le Figaro) d’autres seront issus de la culture du web. Sur l’internet, il y aura les mêmes distinctions qui existent sur le papier : une presse de qualité, une presse populaire, une presse people… L’importance est que ces lieux émergent. On sait tous que Voici ce n’est pas Le Monde diplo. Sur internet, on est encore aux balbutiements de ces différentiations.
Petits ou grands équilibres ?
En France on a un système de petit équilibre, avec des acteurs comme MediaPart ou Rue89… C’est-à-dire de petites rédactions (20 journalistes) qui ne sont plus à temps plein sur leur métier, explique Bertrand Pecquerie. L’information seule ne paye pas le métier de journaliste à 100 %. Aux Etats-Unis, il y a 2 exemples de grands équilibres : Politico (sur les affaires politiques de Washington, 4 millions de visiteurs par mois, plus une émission de télévision et une édition papier qui gagnent de l’argent : le navire amiral c’est le site) et Huffington Post (qui travaille sur tous les thèmes de société) (100 journalistes chacun).
Sur une dizaine d’exemples américains de transformation du papier au web, ce changement ne se passe pas forcément très bien. Le Christian Science Monitor, en grave crise économique, a arrêté son édition papier et est devenu une rédaction 100 % internet, réduisant d’un coup ses couts (papier et impression (20 %), distribution (30 à 40 %)), mais aussi ses ressources. Le CSM a licencié 50 % de ses effectifs et a gardé un hebdomadaire, qui se porte plutôt bien. Mais le CSM est toujours en crise. Pour l’instant, on constate que ce sont plutôt de nouveaux titres développés par des professionnels de la presse qui tirent le mieux leur épingle du jeu sur l’internet.
Gratuité ou intégration ?
Il faut penser à de nouveaux modèles économiques, insiste Bertrand Pecquerie : le Guardian ou ProPublica fonctionnent sur des modèles de Fondation par exemple, un modèle peu développé en France.
37 % de notre audience vient de la recommandation et elle n’aurait pas lieu si l’information était payante, souligne Pierre Haski.
“Oui, mais l’information coûte cher à produire, quel que soit le support”, rappelle Bertrand Pecquerie. Au plus fort de la guerre, le NYT avait 70 personnes à Bagdag (pour une rédaction comptant plus de 1000 personnes).
Les grands groupes ne sont pas démunis, car ils jouent sur tous les médias, sur les synergies, rappelle-t-il. Ils rachètent ce qui marche ! Le Figaro a ainsi une stratégie verticale intelligente, qui va jusqu’à fournir le produit ou le service, comme la place de spectacle après l’article qui en parle… Hormis le Figaro en France, la presse n’est pas très bonne sur ce “clic d’après”. Or, l’économie de l’information a besoin de ce système vertical ! A l’avenir, les grands groupes rachèteront des start-ups pures web, comme les groupes médias ont intégré la presse gratuite dans leurs modèles économiques, comme un élément à fournir aux annonceurs dans leur offre. Le modèle de la presse gratuite va rester (Métro et 20 Minutes sont les 2 premiers médias de presse écrite français), mais ça s’intégrera dans la stratégie de grands groupes.
Pierre Haski n’est pas d’accord. Demain, le paysage sera composé de nouveaux acteurs et de grands groupes qui auront réussi leur transformation. Mais Rue89 n’a pas pour ambition de se faire racheter : “Le pouvoir d’attraction de ces grands groupes est de zéro pour des gens comme nous, parce qu’on a une souplesse qu’ils n’ont pas.” Dassault et Lagardère ont du faire les mêmes niveaux d’acquisitions ces dernières années environ 300 millions chacun. Reste que Lagardère n’a rien fait de ces investissements : NewsWeb acheté 60 millions n’a rien produit. “Les grands groupes savent surtout détruire de la valeur. Rue89 a voulu sortir de cet univers là. C’était plus risqué individuellement, mais plus facile que d’essayer de changer le cap d’un tanker comme les leurs.”
Pour Pecquerie, le problème, c’est que la petite structure ne tiendra pas : il y a 120 personnes au service communication d’Areva ou des Hauts-de-Seine. “La puissance d’émission de ces services va fracasser la capacité d’investigation des petites rédactions.”
Mais c’est oublier la dimension participative des petites structures, rappelle Haski. “Nous opérons sous la surveillance de nos lecteurs” (1,5 million de visiteurs par mois), basés sur la transparence absolue des fonctionnements, transformant la défiance en confiance. “Nos lecteurs ne nous laissent rien passer. Si demain nous étions dans le jeu de la Com, ils nous les reprocheraient. Nous pouvons enquêter sur Areva demain, malgré le manque de moyens, car nous ne sommes pas dans un tissu de connivence qui dépend de l’establishment.”
Quel journaliste pour demain ?
A quoi ressemblera le journaliste demain, questionne Christian Bach. “Il est un journaliste”, rappelle Haski. “Il pratique le même métier avec un autre état d’esprit et d’autres outils.” Le journaliste ne peut plus ignorer ses lecteurs : nous sommes entrés dans l’ère de la conversation, un phénomène qui déplait encore beaucoup aux journalistes. Enfin, le journaliste doit apprendre à faire son métier différemment comme nous le montre le datajournalism, le crowdsourcing, les community manager…
Lors du Superbowl, le Huffington Post a demandé à ses lecteurs d’aller demander à leurs élus qui y assistaient aussi, qui avait payé leur billet. Cela montre bien qu’on peut demander à des gens qui adhèrent à un projet rédactionnel de participer activement.
“Le journaliste demeure bien souvent prisonnier d’un certain nombre de techniques et de contraintes économiques alors qu’il devrait avoir sa créativité libérée” (plutôt que sa productivité), explique Pecquerie. Le métier change certes, mais génère plus de stress que de créativité : 15 000 postes de journalistes ont disparu dans la presse américaine en 3 ans. “L’avenir du journalisme est de retrouver de la créativité. Et d’accepter l’apport d’autres métiers que le sien.”
“C’est un moment formidable pour devenir journaliste”, s’enthousiasme Pierre Haski, “comme toutes les périodes de transition, même si elles ne sont pas finies. Mais tout est à réinventer. On a besoin de gens qui auront les techniques, et l’appétit pour créer”.
Bertrand Pecquerie dresse rapidement encore les deux évolutions qui attendent la presse : celle du retour à l’opinion. “Newspaper will become Viewspaper”, affirmait Simon Kelner de The Independent. On revient aux journaux du XVIIIe siècle, comme l’illustre le groupe Bolloré qui réfléchit à créer un pur journal d’opinion cette année. L’autre tendance, c’est l’hyperlocal. “Ce sont deux des nouvelles frontières qui vont réinventer la presse.”
Hubert Guillaud









