#LiftFrance2010 Les FabLabs ? Des fabriques de communautés
Quand il avait cinq ans, Ton Zijlstra était persuadé que ses grands-parents étaient des gens très riches : ils avaient leur propre jardin potager, ainsi qu’un atelier où son grand-père pouvait réparer tout ce qu’il voulait. Et pour le petit Ton, être capable de pouvoir faire les choses par soi-même représentait une richesse extraordinaire.
Adulte, il s’est retrouvé à travaillé en solitaire, isolé, alors même qu’il occupait un poste de directeur dans une entreprise. Et c’est grâce à son blog qu’il a pu se réaliser : “j’avais plein de connexions dans le monde entier, un feedback extraordinaire. Et c’est en combinant les deux, la résilience de mes grands-parents, et le réseau global” qu’il a commencé à s’interesser aux FabLabs, ces endroits qui “contiennent des machines qui permettent de faire n’importe quoi y compris des machines”, mouvement dans lequel il est très impliqué depuis, et qui, pour lui, repose sur ces deux fondements : la possibilité de pouvoir fabriquer, par soi-même, et celle de pouvoir en discuter, en insérant ces fabrications personelles dans une communauté.
“Il faut respecter les concepts d’accessibilité ouverte et d’utilisation pour tous, et donc que ce soit ouvert, qu’on puisse y entrer, y partager expériences et compétences. Il s’agit aussi d’y construire une communauté.”
Pour lui, un FabLab doit être “libre”, avec des machines (imprimantes 3D, découpeurs laser ou vynil, repraps, etc.) et des logiciels, pour concevoir, construire et fabriquer. Mais surtout, il ne faut pas qu’il n’y ait qu’un seul FabLab, mais plusieurs, pour échanger. Le premier FabLab néerlandais a été créé en 2007. Depuis, quatre autres ont été lancés au Pays-Bas, et au Bénélux, dont un FabLab mobile, et 11 autres projets devraient voir le jour dans les 18 mois à venir (7 autres projets seraient en cours d’élaboration en France).
Ces projets sont indépendants, mais connectés : des réunions réunissent régulièrement, non seulement leurs dirigeants, mais également leurs utilisateurs, des conférences annuelles leur permettent de rencontrer les autres FabLabs du monde entier, mais ils partagent également certaines compétences et ressources humaines, à l’image de ce spécialiste pointu de l’impression en 3D, qui passe d’un FabLab à un autre et permet de mutualiser son expertise, et son coût.
A la question de savoir si ces FabLabs pourraient se retrouver en concurrence, Ton Zijlstra répond que “Non, parce que chacun d’entre eux est unique en son genre, bien ancré dans sa communauté, dans sa ville, avec son propre écosystème, qu’ils répondent aux besoins locaux, et sont suffisamment différents pour ne pas se marcher sur les pieds” :
“On a une infrastructure, qui donne un effet réseau, et chaque nouveau FabLab augmente la valeur des autres, parce que ça apporte une expertise nouvelle, parce qu’on peut dire que pour telle chose il vaut mieux s’adresser à tel ou tel FabLab”.
Concrètement, on y fait quoi ? Difficile de dresser de grandes lignes, et un FabLabBook revient chaque année sur les projets les plus marquants. Ton Zijlstra n’en cite pas moins un rideau fait en béton, des mobiliers de bureau, bijoux, lampes, jeux, stickers, T-shirts, robots… créés tant par des particuliers que sous forme de prototypes par des professionnels, mais également un projet de prothèses coûtant moins de 40$, à destination des pays émergents, ou encore le projet Big Bird destiné à aider les villages indiens à récupérer l’eau de la pluie…
D’un point de vue économique, on a vu un utilisateur, frustré d’avoir du passer 5 heures à fabriquer un robot, mais à qui le FabLab avait proposé de mettre le mode d’emploi en ligne. Quelques jours plus tard, un fabriquant le contactait pour le proposer en kit. Les FabLabs proposent également un magasin qui permet de gagner un peu d’argent, et un concours de “design illimité” incite par ailleurs les concepteurs à proposer des projets spécialement conçus pour pouvoir être fabriquer dans des FabLabs.
Jean Marc Manach
#LiftFrance2010 Des fabriques d’objets “personnels”, ou “synthétiques” ?
Ingénieur, Amit Zoran était chargé, il y a 10 ans, de développer des algorithmes informatiques, avant de se lancer dans le design et d’essayer de fusionner ces disciplines au MIT Media Lab en s’y intéressant à la notion de “fabrication personnelle numérique (personal digital fabrication)”, à coups d’imprimantes 3D, de machines à découper au laser, mais également de crayons, marteaux, ciseaux à bois…
Pour Zoran, le design nécessite une main, une ou plusieurs machines, mais aussi et surtout une vision (“narrative”, en VO), afin de dépasser les limites imposées par les matériaux ou process de fabrication disponibles, et d’essayer d’explorer ce qui pourrait être possible, de susciter des réflexions, d’imaginer de nouveaux objets que peut-être un jour on pourrait fabriquer…
Cela dit, remarque Amit Zoran, ce genre de libertés soulève d’autres problèmes, à commencer par le risque de “fabriquer des objets sans avenir ni passé, des objets synthétiques avec des propriétés synthétiques”.
#LiftFrance10 Libérez nos données !
“La Bible était une arme de guerre, un outil pour la guerre. 400 ans plus tard, la traduction est encore une propriété de la Couronne, et si je veux la republier il me faut demander l’autorisation à la Reine”. Reporter free-lance, Michael Cross découvrit un jour que le gouvernement britannique se retrouvait ainsi à devoir payer très cher des données publiques contrôlées par des agences… publiques (en charge de la météorologie ou de la géographie notamment).
Pire : le gouvernement se retrouvait également à devoir payer des frais d’avocat et des amendes parce que certaines de ces agences publiques lui reprochaient une violation des conditions d’utilisation des licences propriétaires appliquées à des données publiques. Une étude de Rufus Pollack estima que l’économie britannique gagnerait 200 M£ par an, en frais de licences et de justice, si le gouvernement avait le droit d’utiliser des données publiques.
De la naquit la campagne “Rendez-nous les joyaux de la Couronne” (voir aussi le site dédié, Free our data), lancée en 2006 par le Guardian, qui décida de publier au moins un article par semaine sur les problèmes d’accès et de réutilisation des données publiques jusqu’à ce que le gouvernement fasse évoluer le droit, et les pratiques :
Cette idée du contrôle de l’information, du secret, de la censure, est une tradition très ancienne et fait partie de l’ADN des gouvernements. L’échange des informations est un business. Avant ça ne portait pas à conséquence, mais aujourd’hui, ça conduit à des restrictions et à ce genre de situations absurdes et scandaleuses où des agences publiques font du business anticoncurrentiel et crée des obstacles au sein même du gouvernement.
Michael Cross explique ainsi que, pour le recensement, l’administration n’a pas le droit de réutiliser la base de données (publiques) des codes postaux, et qu’elle va devoir dépenser 11 millions de livres sterling pour créer une nouvelle base… avant de devoir la détruire, en vertu des conditions d’utilisation des licences privatives en vigueur dans l’agence britannique chargée des données géographiques. De même, s’il est possible de consulter la base de données des circonscriptions électorales, il est interdit de l’exploiter, tout comme celle des lieux susceptibles d’être inondés.
L’initiative du Guardian a intéressé nombre d’universitaires, eux aussi bloqué dans leurs travaux de recherche à cause de ce genre de limitations. De son côté, la société de géographie lança quant à elle une campagne médiatique pour la discréditer. “Mais peu à peu, l’opinion s’est mobilisée”, témoigne Michael Cross. Une étude a condamné les pratiques de l’agence de géographie, qui a donc commencé à partager certaines de ses données, le maire de Londres s’est engagé à ouvrir les données publiques londoniennes, l’opposition au gouvernement en a fait un cheval de bataille, le parti au pouvoir a du lui aussi, lors de la dernière campagne électorale, à plaider pour davantage de transparence et de droit d’accès et de réutilisation des données publiques.
En quatre ans, la situation a considérablement évolué. Et si certaines agences refusent toujours de partager “leurs” joyaux de la Couronne, le mouvement est lancé, et “on a gagné”, souligne Michael Cross : “On est passé de l’ère de la Bible du Roi à un principe de libertés”.
Jean Marc Manach
#LiftFrance10 Si les internautes sont des abeilles, à qui appartiennent les ruches ?
Les abeilles ne pollinisent pas pour de l’argent. Mais l’industrialisation de l’agriculture, et la disparition des abeilles, amènent de plus en plus d’exploitants à louer des ruches qui, à la manière de travailleurs saisonniers, sont déplacées de leur milieu naturel pour aller polliniser, “à la demande”, et pour de l’argent.
Sur l’internet, avec le web 2.0, la motée en puissance de l’économie du don, du gratuit et de la contribution, une nouvelle forme de lutte des classes oppose aujourd’hui ceux qui pollinisent, en partageant leurs connaissances, et ceux qui en tirent un profit financier, et cherchent à contrôler qui a le droit de partager, quoi, où, quand, comment, pourquoi. Et tout comme il existe des apiculteurs respectueux de leurs abeilles, et d’autres qui se contentent de les exploiter, la question reste de savoir comment faire de sorte que ceux qui partagent leurs connaissances ne finissent pas prisonniers de systèmes artificiels et prédateurs.
Pour Yann Moulier Boutang, professeur, Multitudes et auteur de “L’abeille et l’économiste”, nous ferions bien de nous inspirer de ce que sont les abeilles. Pour lui, ce qui importe, ce n’est pas la production des abeilles, le pollen qu’elle partage, mais le processus de la pollinisation, le fonctionnement du vivant. Ainsi, la valeur d’une base de données, d’un moteur de recherche, n’est pas tant dans ce qu’ils répondent à une requête à l’instant T que leur capacité à nous mettre en relation, et à se mettre à jour : “les bases de données sont les neurones de l’intelligence collective en réseau, et sont les traces de la pollinisation, et ce qui est important, ce n’est pas la trace, mais l’opération” de pollinisation, et donc la mise en relation.
Les ordinateurs sont bêtes, et se bornent à calculer. Leur valeur ajoutée, c’est leur interconnexion, et l’intelligence collective qui naît de leur mise en réseau avec des utilisateurs qui vont y rajouter des données, les qualifier et les réexploiter :
“C’est le grand retour de l’analogique, ce qui nous intéresse dans les bases de données, ce sont les bases de données relationnelles : si les bases de données sont des investissements, en capital, en réseau, l’investissement principal, c’est vous et moi, le produit de l’activité des multitudes connectées, ce n’est pas le capital matériel mais le capital intellectuel”.
Yann Moulier Boutang identifie trois principaux verrous, “particulièrement forts en France”, à cette “révolution des pratiques du numérique dans le cadre de la grande transformation du capitalisme cognitif”, à commencer par ce qu’il qualifie de “réaction patrimoniale” et de confusion face à la découverte de ce “nouveau continent”. Ainsi, on a coutume de dire que quand le Sage montre la Lune, l’idiot regarde le doigt. En l’espèce, ce qui est important, ce n’est pas la Lune, ou le brevet qui pourrait la protéger, mais le halo qui l’entoure, la connaissance implicite qu’elle induit plus que la connaissance explicite de ce qu’elle produit. L’important c’est “le flou, qui est un bien meilleur moyen d’accéder et de comprendre le rôle et la valeur des immatériels”.
Deuxième verrou, “l’encastrement contre nature de la cité numérique dans le carcan du vieux droit de la propriété intellectuel, entre droit d’auteur et droit sui généris, qui multiplie les barrières d’accès et s’avère triplement limitatif”, par le choix de formats proriétaires et donc privatifs, parce qu’il porte atteinte à l’innovation en limitant l’accès aux données, et leurs réutilisations, et parce qu’il confond le pollen avec la pollinisation, et réduit donc les bases de données complexes, proliférantes et relationnelles à des services fermés et non modulaires.
Reprenant la métaphore des abeilles, Yann Moulier Boutang souligne ainsi que “la collecte et l’organisation intelligente, la mise en ordre des informations, ne sont pas attribuées aux abeilles pollinisatrices mais aux “producteurs” et “diffuseurs” (publics ou privés), maîtres des tuyaux, qui les reprivatisent et bloquent l’accès ou la circulation des données”, notamment parce qu’ils les font payer, souvent fort cher.
Il en va aussi des libertés fondamentales, qui seraient elles aussi menacées par ce genre d’”attitude réactionnaire”. Ainsi, les exigences de sécurité font souvent fi du droit à la vie privée, or, “la pollinisation laisse des traces, et se focaliser sur ces traces va à l’encontre de la liberté de polliniser”, d’où l’importance de la question des données personnelles, du droit à l’anonymat, et des violations dont elles font l’objet, sans contrepartie, tant par l’Etat que ceux qui s’arrogent le contrôle de ces bases de données.
En conclusion, Yann Moulier Boutang, qui oppose l’”économoie pollinisatrice” à l’”économie prédatrice”, estime a contrario qu’il faut privilégier les approches ascendantes (“bottom up”, et non “top down”), et l’”empowerment des réseaux pour que ça pollinise bien”, et en appelle à une levée des verrous :
“Il faut que nous apprenions à imiter et modéliser la capture de l’interactivité intelligente par le “sans prix”, parce que la pollinisation c’est du “sans prix”, à une autre échelle que le marchand”.
Pour lui, le droit d’accès à la connaissance et donc aux bases de données relationnelles “relevant de la pollinisation des multitudes”, à leur diffusion et à leur réutilisation, “est un droit de l’homme”, d’où l’importance du droit à l’anonymat et à l’oubli, au fait de ne pas surveiller ni exploiter systématiquement les traces nominatives de ce que l’on en fait, et il en appelle à une révision du droit, “parce que le secret d’utilisation doit constituer l’exception et non la norme” :
“Il faut passer du web 2.0 (l’exploitation des traces de l’interactivité intelligente) au web 3.0, où le cyber citoyen reprend le contrôle de ce qu’il laisse utiliser de son activité de pollinisation. Les politiques publique, à tous les niveaux, doivent établir que les bases de données relationelles constituent un fond commun de connaissance, marchand et non marchand.”
#LiftFrance10 Comment l’internet a changé l’Inde ?
Sam Pitroda est un entrepreneur aujourd’hui conseiller du premier ministre indien. Lors de son intervention, il a exposé ce que l’internet allait changer pour l’Inde.
L’Inde s’est engagée dans les TICs dans les années 80 lorsque Rajiv Gandhi était premier ministre. A l’époque le pays s’est attaché à augmenter la communication dans le monde rural et aussi à s’assurer une certaine indépendance. L’inde avait par exemple prévu de construire une usine de fibre optique, ce que des experts avaient déconseillé: achetez en plutôt à l’étranger, expliquaient-ils. Mais le pays avons voulu construire ses propres fibres, d’abord parce que l’Inde était un pays suffisamment grand pour avoir besoin de sa propre production, mais également parce qu’en les construisant, il devenait plus facile d’en maitriser la technologie.
Lorsque cette modernisation a commencé il y avait environ 2 millions de téléphones pour 750 millions de personnes, il fallait 15 ans pour obtenir une ligne. Les parents la demandaient pour leurs enfants à la naissance. « Un ami à moi était disposé à se marier s’il trouvait une promise possédant déjà une ligne! », raconte Pitroda. Aujourd’hui il y a en Inde 650 millions de téléphones portables et bientôt un milliard de connexion internet.
La première étape de modernisation des communications se termine aujourd’hui. La deuxième étape consistera à créer des plateformes à large bande. « Nous allons tagger toute la population : il y aura un visage ,une empreinte digitale et un numéro », explique Pitroda.
« Nous voulons tagger tous les compartiments de train avec une IP pour identifier trafic et fret, une plateforme pour tous les services gouvernementaux qui fonctionnent actuellement en silo, ainsi qu’une plateforme de paiement. Ensuite nous pourrons tout ouvrir pour les mettre à disposition pour les jeunes disposant de logiciels open source »
Mais, poursuit il, on ne peut se contenter d’informatiser ce qui existe. Une modernisation conceptuelle est nécessaire. « Nous avons encore un état d’esprit du XIXème siècle, des procédés du XXème et des besoins du XXIème, affirme-t-il. . A quoi servirait d’automatiser des procédés datant de plus de 100 ans, hérités de l’empire britannique. Nous devons reconcevoir toutes ces méthodes… Nous voulons introduire l’innovation dans tous les aspects de la vie: famille écoles, médecins, enseignants, etc. »
Ainsi, aujourd’hui avec l’internet quel devient le rôle de l’enseignant, se demande-t-il? Jusqu’ici les enseignants étaient des producteurs de contenus et les transmettaient. Mais aujourd’hui on peut accéder via internet à une multitude de contenus élaborés parfois par les meilleurs cerveaux de la planète. Faut il que les enseignants deviennent des mentors; qu’ils arrêtent de produire et transmettre des contenus? Mais alors à quoi ressemblera la relation mentor/éleve? Quelle forme prendront les universités en 2050 ? Ressembleront ils plus à des hôtels qu’à des campus, avec des petits groupes d’étudiants en lieu et place des amphithéâtres ?
Le même genre de question se pose pour les médecins et les télémédecines.
Mais ce qui est important, c’est d’avoir des innovations frugales et peu couteuses. Les problèmes des populations pauvres ne reçoivent pas les attentions qu’ils méritent. La technologie doit descendre à un niveau qui touchera ces populations.
Et Sam Pitroda de conclure : « Nous pensons qu’il faut résoudre les problèmes des populations pauvres non seulement parce que l’Inde possède l’une des plus grosses populations pauvres de la planète, mais aussi parce que que nos pensons que notre pays a le talent pour résoudre les problèmes des populations pauvres du monde entier … Il nous a fallu 20 ans pour produire les fruits de la révolution plantée dans les années 80; utiliser les capacités d’internet pour les pauvres prendra peut être encore 20 ans. Aujourd’hui j’entends beaucoup parler de la crise financière en Europe: le gens espèrent s’en tirer si les USA dépensent plus. Ce qu’il faut ce n’est pas que les indiens et les chinois dépensent plus et que les USA vendent plus. Le monde de demain aura un milliard de chinois un milliard d’indiens et cela va modifier profondément la structure du monde. »









