Philippe Lemoine : et maintenant, que faire ?
Il n’est pas facile, après deux jours de conférences aussi denses de dresser des pistes pour l’action, reconnait Philippe Lemoine, président de la Fing.
Sur la thématique “Changer les objets”, on devrait se poser la question du moment où l’on va passer du bouillonnement expérimental à celui de grands projets autour des pistes qu’ouvrent ces technologies. Comment relier cette thématique à l’énorme besoin à répondre aux 3 milliards de personnes qui gagnent moins de 2 dollars par jour ? Que peut-on faire de pertinent avec ces technologies, comme quand on a transformé les téléphones mobiles en Afrique pour en faire des instruments de paiement… ? Listons les objets utiles que l’on pourrait produire avec ces approches : lunettes, prothèses, habillement, mousticaires… Comment pourrait-on produire des produits à 20 centimes ! Quelles structures, quels modes de financement (la microfinance) pourrait se gréver sur ces projets ? Comment faire déboucher la transformation des objets en quelque chose d’utile et au prix qui permette d’accéder à la base de la pyramide de la population, sans concurrencer l’artisanat local.
Changer l’innovation ? On est dans le domaine des ruptures. Mais il y a des logiques très différentes (entre les nano, les micro et les giga entreprises et champs d’applications). Les axes ont aujourd’hui une valeur d’innovation et de régression assez forte. Les systèmes propriétaires reviennent en force. On est obligé de travailler pour Apple, pour Google… Mais comment être dans une économie de l’innovation sans qu’il soit dans la main de propriétaires - même s’ils sont souvent des véhicules performants et fonctionnels - ?
Changer la planète ? Thème ambitieux. Ce n’est pas la planète qu’il faut changer, mais les hommes nous a-t-on répété. Les réalités ne sont pas les mêmes, culturellement. Comment organiser la diversité géographique (au moins) des points de vue qui existent à travers le monde ? Le Forum d’Action Modernité que Philippe Lemoine anime soutien un projet sur la métamorphose du monde avec Edgar Morin, et comment les différentes crises (écologique, économique, éducative) sont pensées différemment sur les 5 continents… Voilà un défi dans lequel on a besoin d’introduire des leviers technologiques.
Et Philippe Lemoine de constater comme fil à tous nos débats, l’omniprésence d’une valorisation de la vie en tant que telle. “Une chose est juste quand elle tant à préserver l’intégrité, la beauté et la diversité de la biosphère” disait un intervenant. Quelle est la “politique” de la vie ? Qu’est-ce que fait, qu’est-ce que veut dire que ce référentiel de plus en plus grand à la “valeur vie”, comme le rappelle l’exposition au Louvre sur les portes du ciel… Il y a un lien entre la pratique de la violence et de la mort et celle qui nous fait de plus en plus nous intéresser à la vie.
Est-ce que cela fait tellement rupture, avec le référenciel de l’économie et la création de valeurs ? La création de valeur, ethymologiquement, c’est la création des forces de vies. Y’a-t-il un rapport entre cette finalité de valeur économique et celle de la vie ?
Enfin, y’a-t-il un rapport dans ces questions de vie et de mort, toujours plus vives, avec le référentiel de l’informatique et des automates, qui est une problématique de mort de l’homme, remplacé par des machines ?
Jean-Michel Cornu : Quelles cartographies partageons-nous ?
Qu’est-ce que penser ? demande Jean-Michel Cornu, directeur scientifique de la Fing et auteur de Prospectic. Penser, c’est comme marcher. C’est un processus linéaire : une idée amène l’autre… les idées sont stockées dans notre mémoire de travail, dans une partie de notre cerveau qu’on appelle plus précisément la boucle phonologique. Malheureusement nous ne pouvons garder en mémoire beaucoup plus de trois idées à la fois. C’est du moins là que s’arrêtent la plupart des mammifères. L’homme a eu un outil pour aller plus loin. Grâce au langage et à la culture, il se montre capable de retenir une multitude de concepts et de poursuivre un raisonnement bien plus loin que ne le peuvent nos cousins primates.
Mais en réalité, il n’y a pas un seul point de départ et un seul point d’arrivée. Il peut y avoir plusieurs points de départ, plusieurs points de vue, et aussi plusiers points d’arrivée. Selon l’angle sous lequel vous regardez une piece de monnaie, elle peut être vue comme étant du côté “pile” ou du côté “face”. Lorsqu’il y a conflit d’intérêt, chacun tire dans le sens de son point de vue, et seul le rapport de force peut faire la différence. A cause de notre mode de pensée linéaire, nous ne pouvons pas nous entendre collectivement ou être innovants. Hors, la pensée créative consiste à reconnaître l’existence de plusiers points de départ possibles, et de pluseiurs points d’arrivée.
Mais la “boucle phonologique” n’est pas le seul type de mémoire de travail. La bonne nouvelle est qu’en face de la boucle phonologique, il existe le “calepin visio spatial” qui nous permet de retenir ce que nous voyons. Ici, le compte est un peu meilleur, nous pouvons retenir entre 5 et 9 objets, soit une moyenne de sept environ.
Mais tout comme la culture livresque et le langage ont considérablement accru la capacité de memorisation de notrte boucle phonologique, il existe un moyen de multiplier les ressources de notre calepin visio-sparial, et surtout de l’utiliser pour représenter des situations avec une multitude de chemins possibles, et donc avoir une approche plus créative des problèmes.
Pour cela, il faut remonter aux temps anciens, ceux de l’antiquité, du moyen âge et de la renaissance, avec une pratique qu’on a nommé l’art de la mémoire. Lorsqu’un moine désirait se souvenir d’une complexe séquence d’idées, il commençait par visualiser une cathédrale qu’il connaissait bien, par exemple, et dont la structure se trouvait stockée dans sa mémoire à long terme. Puis il commençait à associer les idées dont ils souhaitait se souvenir à des “lieux de mémoire” situés dans la cathédrale. Par exemple, s’il désirait se rememorrer l’idée de «surmonter un obstacle » , il la plaçait sur un vitrail situé à gauche de l’entrée, représentant saint george triomphant d’un dragon, l’idée de nourriture pouvait être associée à une statue de la vierge à l’enfant, etc.
Placer des idées dans un tel contexte spatial permettrait de considérer les différentes possibilités d’organiser un chemin, et donc d’avoir une pensée qui permettrait de voir les choses de haut, sans avoir passer par le cheminement linéaire du premier mode de pensée. C’est pourquoi l’art et la mémoire étaient en fait un art de réfléchir.
On peut comparer les deux modes de pensée aux visions “egocentrées” ou “allocentrées” d’un système GPS. On peut voir le chemin à parcourir la forme d’une visualisation à la première personne, ou au contraire sous la forme d’une carte, beaucoup plus pratique pour considérer simultanément tous les itinéraires possibles.
Mais pour se livrer à un tel exercice collectivement, il faut imperativement que tous les participants disposent et entendent une carte comune. La carte de la terre semblerait parfaite, mais elle n’est pas facile pour tout cartographier. Selon les opinions politiques, les différents participants risquent de placer les idées sur des pays de manière très connotée. Quelles cartes communes peuvent être porteuses d’autant de sens que les cartes que nous dressons des territoires où nous vivons ?
Dans le cadre du projet Prospectic, nous avons créé une île en réalité virtuelle pour représenter le territoire des nouvelles technologies. Selon les endroits et les reliefs de cette carte, on a pu y placer la nanotechnologie, lea biotechnologies, l’informatique ou la cognition. Des élements géologiques ou botaniques pourront figurer pour représenter les détails de manière plus précise. Les etudiants de l’Ecole de deisgn Nantes atlantiques et le metalab 3D se consacrent actuellement à modéliser des éléments qui seront par la suite intégrés à l’île.
Des cartes, et des outils, pour co-produire les économies d'énergie
Et si, plutôt que de partir de technologies, on prenait comme point de départ, et de focale, les gens ? Et si l’innovation considérait les gens, non pas comme des cobayes futurs consommateurs, mais comme des co-concepteurs futurs co-producteurs, et co-participants ?
Franck Kresin, de la Waag Society d’Amsterdam, développe des prototypes de technologies créatives pour l’innovation sociale, parce que l’innovation peut aider les gens à se connecter et mieux comprendre ce qu’ils sont.
Le projet “Power mapping : DIY microgeneration” propose ainsi d’utiliser les jeux d’enfants, les vélos, les portes tournantes et tourniquets à l’entrée des immeubles, le fait de marcher, de parler à son téléphone, etc., pour recueillir et générer de l’énergie, et obtenir des systèmes décentralisés pour partager toutes ces énergies. qurrent.com propose pour sa part de co-produire, et partager, des énergies renouvelables à partir de panneaux solaires, éoliennes, pompes à chaleur, etc., entre voisins.
Et pourquoi ne pas généraliser ces micro-centrales hyperlocales à l’échelle d’un quartier, voire de toute une ville ? La Waag Society a ainsi conçu une carte de la ville d’Amsterdam dressant, en fonction de la situation des bâtiments (hauteur, surface, orientation, etc.), ceux qui pourraient accueillir des éoliennes, ou des panneaux solaires.
L’Urban EcoMap de San Francisco inverse la proposition, en proposant aux résidents de visualiser, sur une carte, la quantité d’énergie et de déchets par quartiers, les contraintes et types de mobilité, leurs empreintes carbone. Objectif : mobiliser les gens, leur proposer des alternatives et estimer leur empreinte s’ils modifiaient leurs comportements.
Partant du constat que l’une des raisons principales à l’utilisation des voitures personnelles est le sentiment de liberté, et de contrôle, que l’on éprouve au volant, le projet de “Personal Travel Agent” propose pour sa part d’inciter les gens à prendre les transports publics grâce à un outil leur redonnant les commandes de leurs trajets, quand bien même il le serait dans les transports publics.
L’environnement ne se réduisant pas à la seule énergie, la Waag Society avait également, en 2001, participé au projet “Amsterdam Real Time”, qui consistait à confier des téléphones GPS à des volontaires, afin de visualiser la ville telle qu’elle est parcourue par les gens. Cette façon de renverser la charge de la preuve, et de proposer aux gens, non pas d’être surveillés par des capteurs fixes disséminés dans la ville, mais d’être à l’origine de la mesure (anonymisée) de leur environnement, servit aussi de source d’inspiration à la montre verte.
Non seulement les gens aiment être impliqués dans ce type d’expérimentations, mais elles permettent également aux gouvernements, administrations, d’envisager sous un autre angle la vie et les problèmes de la cité, et d’affiner les multiples manières d’y remédier.
Dans le même temps, constate Franck Kresin, ce type d’initiatives n’est pas sans soulever un certain nombre d’obstacles, à commencer par les réticences de ceux qui y voient une façon de casser le thermomètre qui leur permet, depuis des lustres, de mesurer l’état de santé de la cité, parce que les changements de grille d’analyse, de critères de qualité, les problèmes soulevés ou les solutions sous-tendues leur ferait perdre les pouvoirs qu’ils avaient acquis, et voudraient conserver.
Gunter Pauli : S'inspirer de la nature pour changer le monde
“Il faut changer fondamentalement nos façons de penser. Nous devons créer des chemins pour que nos enfants imaginent un futur différent afin qu’ils ne répètent pas nos erreurs”, explique Gunter Pauli.
“Aujourd’hui, on donne des prix environnementaux aux hommes d’affaires qui disent qu’ils vont polluer un peu moins. Mais il ne faut pas polluer un peu moins : il faut arrêter de poluer.”
Gunter Pauli est un industriel belge qui a lancé une société fabricant des produits biologiques pour la lessive et la vaisselle, Ecover. Son usine a été conçue pour être complètement biodégradable, tous les matériaux pouvant être démontés, réutilisés. Il innova même par exemple en payant ses employés, 50 centimes d’euros par kilomètre parcouru, pour qu’ils viennent en vélo à l’usine, jusqu’à ce que la justice belge le condamne pour cette initiative qui sortait des cadres du droit du travail… Il a tenu Ecover jusqu’à ce qu’il découvre que les produits qu’il utilisait (l’huile de palme notamment) étaient responsable de la déforestation et de la disparition des Orang-Outan en Indonésie. Il vendit alors son entreprise pour se consacrer avec l’aide de 300 chercheurs du monde entier à la recherche de solutions alternatives, rentables, non polluantes et créatrices d’emploi. Pour l’exposition universelle de Hanovre en 2000, il réalisa un pavillon (le Guadua Pavilion de Manizales) construit uniquement en bambou, afin de montrer que le bambou, le matériel de la pauvreté, celui avec lequel plus d’un milliards de personnes dans le monde construisent leur maison, pouvait être un matériel durable et de qualité. Un véritable acier végétal. Cette réalisation a changé le regard que les pauvres portaient sur ce matériau.
C’est par des réalisations comme celle-ci que Gunter Pauli a mis au point sa théorie et méthodologie de la “pollution zéro” qui a donné le nom de son Institut de recherche (zero emission research institute). Pour Pauli, on a trop exploité les facteurs travail et capital de la dynamique de la croissance mise au point par Adam Smith au détriment des matières premières qui sont gaspillées sous formes de déchets. Le développement durable c’est la capacité de répondre aux besoins de tous avec ce dont nous disposons. Chaque système naturel, dont il s’inspire totalement, fonctionne avec ce qui est disponible. Or depuis des années, notre économie, comme notre système financier, a fonctionné avec ce qui n’existe pas. Un système qui n’a cessé de produire du chômage, de la polution, des déchets et de la pauvreté… Aujourd’hui, l’économie américaine gaspille chaque année 1 000 000 000 000 de dollars pour gérer ses déchets ! “C’est une folie !”, clame Gunter Pauli. “On ne met pas l’argent au bon endroit !”
Il faut en revenir à la satisfaction des besoins fondamentaux (l’eau, la nourriture, le logement, la santé, l’énergie, l’emploi, l’éthique) et stimuler l’entrepreneuriat dans ce sens. La science hélas n’est pas liée à la satisfaction de ces besoins fondamentaux. “Les systèmes naturels sont mon inspiration”. Nous nous devons de ne générer aucune polution, aucun déchet, aucun chômage…
De quoi avons-nous besoin pour arriver à une société durable ? D’abord, y croire. Avoir une pensée positive. Se dire que c’est possible. Il faut s’engager dans un apprentissage créatif pour comprendre comment fonctionnent les systèmes naturels et nous en servir pour que les transformations s’accomplissent. On a besoin d’une innovation massive et de nouveaux modèles commerciaux pour y parvenir. Mais dans les écoles de commerce, le modèle économique qu’on apprend consiste à investir plus et économiser un peu. Mais ce n’est pas le modèle des systèmes naturels. L’évolution nous apprend le contraire : il faut investir moins pour générer plus de création et de capital social pour que chacun contribue à l’écosystème. Nous ne pouvons pas accepter les dommages collatéraux que nous faisons peser sur la nature et sur l’humanité.
Mais Gunter Pauli veut être concret et montrer par quelques exemples forts, comment on peut transformer les choses.
La nature nous rappelle qu’il faut remplacer quelque chose par rien. Le système naturel cherche toujours à faire plus avec le moins d’énergie possible. Comment les systèmes naturels génèrent-ils de l’électricité tous les jours ? Ce n’est pas grâce au soleil comme on le croit souvent. Mais par la gravité et la biochimie. Les systèmes naturels n’utilisent ni piles, ni métaux. Comment peut-on résoudre le problème de la connectivité, si ce n’est en regardant comment la vie elle-même génère de l’électricité. Et de montrer le prototype du film d’électrocardiogramme (thin film electrocardiogram), un électrocardiogramme qui fonctionne sans batterie, comme un patch qui permet, en utilisant la connectivité naturelle du corps, de fonctionner pendant 24 heures, sans piles, sans fils. Oubliez les technologies qui ont besoin de trop d’énergie pour fonctionner comme le Bluetooth. Faisons tout sans pile. Les prothèses auditives, les téléphones mobiles peuvent fonctionner par la conductivité naturelle que nos corps produisent. Comment le dispositif nanométrique inventé par le professeur Jorge Reynolds qui permet de récupérer de l’électricité dans nos corps et nous permettent d’imaginer bientôt des Pacemakers ne nécessitant ni chirurgie, ni anesthésie, ni pile pour fonctionner… Le Fraunhofer Institut est en train de produire le premier téléphone mobile qui fonctionne en convertissant la pression générée par la voix en électricité ! On peut créer de l’électricité avec le corps (60 volts/heure) ou par la pression de la voix et cela permet d’envisager de faire fonctionner un téléphone mobile pendant plus de 200 heures ! Plus vous parlez, plus votre téléphone est chargé !
Mais on peut aller plus loin encore ! Peut-on faire du métal sans fonderie ni exploitations minières, c’est-à-dire sans la chaine industrielle que nous avons conçu jusqu’à présent et qui n’est absolument pas durable. Pourrait-on exploiter du métal juste en récupérant le métal existant ? A quoi servirait une place de marché de compensation des émissions de carbone comme l’imagine le protocole de Kyoto, si on peut réduire de 99 % nos émissions de carbone ?
Autre exemple. Comment les systèmes naturels produisent-ils des polymères ? Ils sont fabriqués à partir des acides animés d’insectes par exemple depuis des millions d’années. Si nous étions capables de fabriquer des polymères comme le font les insectes plutôt que d’utiliser la pétrochime, nous arriverions à révolutionner profondément la production. Gunter Pauli défend ardemment le biomimétisme. Aujourd’hui, on utilise la soie pour faire des réparations nerveuse ou osseuses. L’arraignée est capable de produire 9 types de soies différentes, avec des qualité de résistance différente selon l’eau qu’elle y incorpore. Fritz Vollrath a produit la première usine produisant du fil comme l’arraignée en utilisant des acides aminés et la pression. On utilise 100 000 tonnes d’acier pour fabriquer des rasoirs jetables, alors que la capacité de la soie pourrait nous permettre de nous raser sans jamais pénétrer la peau. On pourrait remplacer l’acier et le titane de nos lames de rasoirs par de la soie, ne nécessitant ni pétrole, ni énergie, ni déchets. Un hectare de murier permet de produire 2 tonnes de soie. La Chine ancienne a travailler à regénérer des sols arides en y plantant des mûriers dont la soie a été le sous-produit. Pour fabriquer des rasoirs avec de la soie, il faudrait planter des mûriers sur 250 000 hectares de sols arides qu’on pourrait reconquérir par ce moyen et on pourrait générer plus de 12 500 emplois. Au final, l’observation et l’imitation des systèmes naturels pourraient nous permettre de générer des polymères naturels, conquérir des terres arides et créer des emplois !
Autre exemple encore. Remplacer la chimie par la physique… Les systèmes naturels ne jouent pas avec les molécules non biodégradables. Or, si on se débarrasse de toutes les bactéries avec de la chimie, nous risquons surtout de finir par nous débarrasser de toute l’humanité ! Comment les systèmes naturels contrôlent-ils les bactéries, sans utiliser le chlore et les produits chimiques ?… On pourrait imaginer utiliser le vortex, la pression que génère un vortex, comme le fait Realice, un système qui créé de la glace en enlevant l’air (l’eau glace plus facilement sans air). Sans air, pas de bactérie, pas de corrosion… Très rapidement (trop), Gunter Pauli a évoqué la climatisation naturelle du zèbre ou des termitières (en citant une école en Suède où l’air circule sur le modèle des termitières pour faire de la régulation thermique naturelle). Les systèmes naturels savent comment refroidir et réchauffer… Autre exemple encore : nous avons pris l’habitude d’incinérer les déchets organiques, alors que dans les systèmes naturels, ils deviennent des aliments. Dans le café par exemple, ont trouve seulement 0,2 % des graines de café dans un petit noir. 25 millions de fermes produisent du café dans 70 pays dans le monde. L’initiative Chido’s Blend au Zimbabwe consiste justement à utiliser les déchets du café pour créer de la nourriture pour animaux ou de l’électricité. Autre exemple encore évoqué trop rapidement, celui de “Las gaviotas en el Vichada”. Ici, le projet était de reconquérir des territoires qui ont subis la déforestation en régénérant une forêt primaire. Ce programme lancé depuis 25 ans est le plus important programme de reboisement dans le monde. Il a permi de montré qu’on pouvait régénéré de la biodiversité. Sur cet espace, nous sommes passé de 11 à 250 espèces. La forêt génère une production naturelle d’eau offerte gratuitement à la population locale et pour partie embouteillée pour être revendue ailleurs et générer des revenus… Ce territoire a été acheté pour quelques dollars et génère aujourd’hui des revenus pour toute une population, souligne Gunter Pauli pour montrer que le modèle économique est sensé.
Impressionnante intervention en tout cas, qui nous fera nous précipiter, pour ceux qui ne l’ont pas déjà lu, sur les livres de Gunter Pauli pour aller plus en détail et plus en profondeur dans sa vision.
Innovation : l'important, c'est la divergence
Offrir un ordinateur à sa mère, c’est bien. Le personnaliser, c’est mieux. Et il existe une infinité de moyens de le faire. Si la majeure partie des gens se contenteraient d’en acheter un dans un magasin spécialisé, d’autres préféreraient le customiser par eux-mêmes.
Certains voudraient par exemple creuser une mine dans leur jardin, et y construire une fonderie, pour fabriquer le boîtier métallique. D’autres préféreraient le faire en bambou. D’autres, enfin, seraient prêts à créer une distribution GNU/Linux spécifique. Les possibilités sont quasi-infinies.
Mieux : elles peuvent également être compilées, ou diverger. Ainsi, celui qui sera assez fou pour fondre le boîtier du PC sera peut-être et par contre suffisamment fainéant pour y installer une version grand public du système d’exploitation Windows et, a contrario, celui qui compilera le noyau Linux se contentera d’un boîtier lambda.
Douglas Repetto, enseignant à l’université de Columbia, est également artiste et fondateur de Dorkbot, qu’on pourrait définir comme la société des gens qui font des choses bizarres avec l’électricité.
Impliqué dans plusieurs groupes d’art technologique, il prône, sinon milite, pour la créativité quotidienne, quelle qu’elle soit, en tant que valeur culturelle essentielle, tant par les specialistes que par les béotiens : “c’est important d’en faire un des aspects de sa vie quotidienne”.
Pour lui, l’important, c’est l’écosystème, la (bio)diversité, la multiplicité des réseaux : ça fait une jungle, ou des fractales, mais la créativité des “nerds” est sans limite, et tant mieux. Les gens bifurquent, divergent, la confrontation peut finir par une “guerre des nerds” lorsque les gens sont dans des extrêmes, mais on en a aussi besoin, même si parfois ça bloque les gens, empêche les conversations, et l’innovation.
Le plus important est de faire confiance aux gens, de ne pas les évangéliser et de garder nos capacités d’étonnement : beaucoup de gens ne s’impliqueront pas s’ils sentent qu’ils sont obligés d’agir de telle ou telle sorte, mais déborderont, a contrario, de créativité, si on les laisse, si on les pousse, à innover, sans les juger.
Un Medialab pour expérimenter, IRL, l'interactivité
Prenez une cinquantaine d’informaticiens, designers, artistes, architectes, artistes, chercheurs, issus de différentes disciplines, cultures, pays… Placez-les en immersion pendant deux semaines dans un laboratoire ouvert, avec un projet commun, en les incitant à partager, collaborer, innover, improviser, bifurquer…
Marcos Garcia du Medialab-Prado, un programme à l’intersection des arts, des technologies, des sciences et de la société, à Madrid, est à l’initiative d’Interactivos?, un projet hybride mixant atelier de production et conférences, et débouchant sur une exposition.
Son objectif : expérimenter les potentialités créatives des nouvelles technologies (tant logicielles que matérielles et électroniques), développer des processus d’innovation et de production plus participatifs et ouverts, et créer des communautés dont le maître-mot serait l’interactivité.
Les usagers y sont des collaborateurs, pas seulement des utilisateurs, et il ne s’agit pas tant de fournir du contenu que d’échanger des connaissances, idées et compétences. A la manière de ce qui se fait avec les logiciels libres, le processus est ouvert dès le départ, et la documentation est partagée, offline et online.
Différence notable : les participants sont réunis physiquement, ce qui est très important, souligne Marcos Garcia, car ils ont aussi une vie sociale et des activités sortant du cadre de leur projet de colaboration, sont poussés à diverger, improviser. Ce pour quoi, également, des médiateurs culturels interviennent à toutes les étapes pour les accompagner, tant socialement qu’au niveau des processus de collaboration, et faire le lien entre toutes ces (fortes) individualités.
Quant au “?” inscrit tant dans le nom Interactivos? que sur le mur du Medialab, il vise à rappeler aux participants que l’objectif est également de se demander ce que signifie cette interactivité, entre le dehors et le dedans, les collaborateurs et les personnes extérieures, les disciplines, réseaux, technologies…
Innover avec les non-innovateurs
Comment (et pourquoi) innover avec ceux qui n’y connaissent rien, ne s’y intéressent pas, n’en ont ni les outils, ni les moyens ? Catherine Fieschi s’intéresse depuis des années au fait que la maîtrise des nouvelles technologies peut changer, et améliorer, la vie des gens, et leur environnement.
Après avoir dirigé Demos, think tank britannique spécialisé dans l’innovation sociale, elle travaille aujourdhui au Counterpoint, le think tank du British Council, une institution créée il y a tout juste 75 ans, forte de 7000 personnes et présente dans 110 pays, et qu’elle essaie également de faire bouger de l’intérieur.
Consciente de travailler “avec des gens qui ne sont pas particulièrement fans d’innovation”, elle ne cache pas que, et au sein même de son institution, “il y a des résistances, ou plutôt des réticences, de la méfiance, de la suspicion, parce que les nouvelles technologies engendrent de nouvelles hiérarchies”, et beaucoup de clichés.
Ainsi, il est important de casser le mythe de la complexité, celui du coût et de l’accessibilité, aussi : trop de gens pensent que l’utilisation de l’internet serait une lubbie de “”nerds asociaux et friqués, omettant le développement fulgurant des téléphones portables dans les pays émergents (voir Les pays pauvres réinventent le SMS, et l’avenir des mobiles), ou encore les nombreux exemples d’appropriation du réseau par des gens que, a priori, on imagine exclu de ce type de réseaux et de technologies (voir Dans la rue et sur Facebook : sans-abri mais branché sur le Web).
Le British Council parie sur un principe : on vit mieux en communauté, et encore mieux quand on la fait évoluer. Et pour cela, il utilise la langue, l’art, pour créer des réseaux entre les gens qui, sinon, n’existeraient pas : “Nous commençons tous à voir ce qui se passe dans les bidonvilles comme de formidables laboratoires d’innovation”.
Catherine Fieschi cite ainsi ces mamies britanniques qui racontent des histoires, via Skype, à des enfants de bidonvilles indiens. Non seulement l’accent british recommence à y être entendu, et les enfants bénéficient d’un soutien scolaire, et d’une ouverture au monde, qu’ils n’auraient jamais pu avoir sans l’internet, mais les mamies britanniques, de leur côté, apprennent et recevoir elles aussi énormément dans ce partage.
Evoquant également une association qui, en Argentine, contribue à l’amélioration de la vie démocratique, via des prises de parole blogguées, ou encore ce réseau de chercheurs arabes qui parvient à sortir des carcans qui sont notamment imposées aux femmes de certains pays musulmans, Catherine Fieschi souligne que ces expériences ont toutes en commun d’être utiles, de proposer une expérience partagée dans l’espace et dans le temps, d’améliorer la vie des gens, et de les “reconnecter” à la vie de la cité.
“Nous nous changeons également nous-même, et encourageons d’autres à changer pour nous changer nous-même, afin de développer notre propre confiance”. Car pour beaucoup, notamment dans les pays développés, le problème est aussi de parvenir à faire confiance aux autres, à ceux qu’on ne voit pas forcément, qui sont de l’autre côté du monde… ou de l’écran.
Comment s'assurer que le web reste ouvert et génératif ?
En 5 minutes, sur l’OpenStage de Lift, Tristan Nitot président de Mozilla Europe, défendu un web ouvert et génératif, c’est-à-dire source d’innovation individuelle ? Mozilla développe notamment le navigateur Firefox qui est certes un logiciel, mais surtout, Mozilla construit des communautés qui les aident à construire ce logiciel. La prochaine version sera ainsi disponible en 75 langues différentes. Bien sûr, ce serait impossible, si le projet ne consistait pas à donner aux Basques par exemples, des outils pour faire Firefox dans leur langue, si pour eux c’est important et si pour eux ça permet de sauver leur culture.
Nous avons une vision de l’internet qui n’est pas une machine qui nous vend des choses sous cellophane, ni un minitel 2.0, défend Tristan Nitot parlant devant la secrétaire d’Etat à l’économie numérique et à la prospective, mais autre chose, telles que celles exprimées dans le Mozilla Manifesto :
- Internet est une partie intégrante de nos vies et doit rester ouvert et accessible.
- L’internet doit servir l’utilisateur et pas l’asservir.
- L’efficacité d’internet repose sur les standards ouverts, l’innovation et la participation décentralisée. Il faut trouver un équilibre entre les intérêts commerciaux et les intérêts du public.
Et Tristan Nitot d’appeler à une particip-hack-ction… Comment puis-je construire le futur que je veux ? Cela nécessite de choisir le bon navigateur bien sûr, celui qui vous permet de créer votre propre expérience, de bâtir des extensions, de les partager… Mais cela passe aussi par l’utilisation de services en ligne qui exigent les mêmes critères : des services qui permettent de récuper des données, extensibles (c’est-à-dire qu’on peut améliorer), qui respectent les standards du web et que l’on pourra héberger sur ses propres machines. Dans ce sens, on doit aider les gens à construire leurs propres services, comme c’est le cas avec JetPack ou Ubiquity notamment… Le choix du navigateur ou des services que l’on utilise est bien sûr essentiel, rappelle le promotteur de Mozilla, pour que “l’internet de demain doit être celui dans lequel nous serons contents de vivre.
Vers la fin des systèmes informatiques ?
“Qui n’a jamais voulu tuer son responsable informatique dans cette salle ?”, s’exclame Daniel Kaplan en obtenant l’assentiment complice de l’assemblée. Aujourd’hui, les systèmes d’information des entreprises sont le pire ennemi de l’innovation. Ils laissent les organisations et les processus à l’âge de pierre. Ils restreignent les horizons des entreprises et leurs réseaux. Ils déforment sa façon de voir le monde. Mais les ferments du changement émergent, comme nous le rappelle le consultant britannique Euan Semple.
Il est difficile aujourd’hui, dans bien des entreprises d’utiliser un mobile personnel ou de regarder une vidéo - même professionnelle - sur YouTube. Voilà longtemps que les responsables d’entreprise contrôlent les bureaux et ce qu’on y fait, certainement parce qu’il a toujours été dans leur attribution d’organiser les choses comme d’y faire le ménage… Les services informatiques ont eu le même rôle. On voudrait que tout soit bien ordonné, alors que les gens ont tendance à chercher le désordre et le bruit, car cela leur donne souvent la possibilité d’entendre plus de choses et de recevoir des signaux qu’ils ne recevraient pas autrement. Cet instinct de l’informatique à structurer le monde ne changera pas en un jour. La concurrence entre les systèmes informatiques, la multitude d’intermédiaires pour les gérer et les maintenir font que bien souvent, ce sont les bloquages qui prévalent dans les grandes entreprises. On a bien parlé d’entreprise 2.0 pour évoquer la migration de nouveaux systèmes de connaissance et de données, mais ça n’a pas permis de changer grand chose…
Pourtant, il y a d’autres façons de travailler qui existent. Mais comment faire changer les choses dans les département informatiques de nos entreprises ? Y’a-t-il d’autre approches que le contournement, c’est-à-dire que le fait de faire dans son coin pour démontrer les apports et convaincre les directions informatiques ? En fait, les craintes des directions informatiques d’être connectées sur des systèmes 2.0, montrent qu’ils sentent qu’il y a là quelque chose de puissant et dangereux pour eux. Pour eux, les gens qui twittent ne sont pas intéressant. Mais cette réaction de rejet traduit un problème plus profond : combien coûte dans les organisations le fait d’écraser ainsi les gens ? Combien coûtent ces réunions sans fin, ces projets qui dépassent leur temps imparti car les gens ne veulent pas reconnaître leurs erreurs ?
On peut comprendre les résistances des directions informatiques, mais il leur faudra bien accepter les changements. Nous ne sommes pas confrontés à une révolution… Mais quand donc arrêterons-nous de gérer ? Quand donc nous intéresserons-nous à ce que les gens font, à ce qu’ils disent, à leurs conversation ? C’est plus dur que de gérer les choses. Il faut être présent. Mais on gagne plus en interagissant qu’en contrôlant, en renouant des contacts directs avec les gens.
Dans une économie de la connaissance, il n’y a pas d’engagés. Il n’y a que des volontaires. Mais on en reste toujours à la gestion des engagés !
Martin Duval, le président de BlueNove (blog), s’intéresse lui à la gestion des communautés. Bluenove est une société de conseil spécialisée dans la mise en oeuvre de stratégies d’innovation ouverte pour les groupes et les marques, qui anime notamment le programme de start-up partenaires d’Orange ou le PME-nove de La Poste.
Pour lui, cela consiste à faire interagir une communauté et une marque par exemple ou des salariés dans une entreprise en utilisant des logiciels sociaux dédiés comme BlueKiwi en ajoutant des dynamiques sociales dans la gestion de la communauté. Des outils et méthodes qui permettent de passer des savoir faire de l’entreprise à savoir qui sait comment faire…
Une innovation est une invention partagée qui atteint le marché. Mais l’important est de pouvoir la partager. Ce n’est pas l’idée initiale qui est importante, mais ce que l’expert ou l’usager a injecté dans cette idée. D’où le besoin de portefeuille de gestion d’idées, de tuyaux d’idées… afin de mieux gérer les idées, les délais de mise en oeuvre.
L’innovation ouverte n’est pas si simple à réussir, rappelle Martin Duval. “Les gens les plus intelligents travaillent toujours pour la concurrence”, disait Bill Joy, le confondateur de Sun. D’où l’intérêt que Martin Duval porte à des systèmes comme Connect, de Procter&Gamble, pour intéresser des chercheurs extérieurs à la société à s’intéresser à l’entreprise et à ses recherches… Reste que toutes les entreprises n’en sont pas encore là. En mélangeant ces ingrédients (crowdsourcing, gestion de communautés, des idées…) ont introduit de nouvelles façons de gérer l’innovation, que chez Bluenove on appelle la gestion de communautés innovantes, qui semble une bonne interface pour relever le défi posé aux organisations.
Les enjeux de la fabrication personnelle
La seconde session de la journée a vu se succéder trois conferenciers qui se sont interrogés sur la problematique de la fabrication personnelle et sur l’impact tant social qu’environnemental ou psychologique que celle-ci pourrait entrainer. Le premier conferencier, Mike Kuniavsky, designer et créateur de Thing M, a cherché à remettre les tendances actuelles dans une perspective historique. Se basant sur les idées de Lawrence Lessig, il a divisé les types de culture entre celle qui se lisent et s’écrivent (read-write) et celles qui se lisent seulement (read-only), notre société industrielle étant en réalité le seul exemple du second modèle. Aisni, jusqu’à l’invention de la musique enregistrée, la capacité de jouer d’un instrument était beaucoup plus répandue qu’elle ne l’a été par la suite, avec l’avènement du disque. Mais plus important encore, cela a été un frein à l’innovation culturelle. Les gens jouaient en effet leurs compositions favorites en introduisant des variations qui, si elles se révelaient populaires, pénétraient dans la sphère culturelle globale et assurait la richesse de la créativité musicale.
Un autre exemple particulièrement significatif est la publication par Thomas Chippendale, à l’aube de la révolution industrielle, d’un manuel d’instructions sur la fabrication d’un mobilier convenant au standing des membres de la classe supérieure britannique. Naturellement, bon nombre de ses modèles furent copiés, non à l’identique mais avec une multitude de personnalisations par les artisans qui s’inspirèrent de ses travaux. Evidemment, de tels meubles étaient d’un coût élevé. Avec l’arrivée de la révolution industrielle, les prix se sont effondrés, amenant à une démocratisation des produits jusque-là inaccessibles à la majeure partie de la population. Mais cela a eu un prix : la disparition de la “variété”. Pour changer un modèle de meuble, par exemple, il faut entièrement repenser la chaine de fabrication, ce qui est compliqué et onéreux.
Tousjours selon Lessig, nous rappelle Kuniavsky, notre civilisation numerique est entrée à nouveau dans une phase read-write. Kuniavsky date de 1985 la naissance de cette nouvelle culture, avec l’appartion de l’imprimante laser et le developpement de la publication assistée par ordinateur qui s’en est suivi. Suivant l’irruption de l’imprimante laser, d’autres appareils qui restaient jusqu’ici l’apanage de grosses sociétés sont devenus accessibles aux bourses les plus modestes. Aujourd’hui les imprimantes 3D, elles aussi de moins en moins onéreuses, permettent en théorie à tout un chacun, ou en tout cas à de très petites sociétés, de produire en masse des objets sur mesure. Au delà de la réintroduction de la variété dans le monde des objets, de telles technologies auront d’autres conséquences inattendues, comme par exemple remettre en circuit les industries locales. Ainsi, la société Ponoko se montre en mesure de produire du mobilier de type Ikea pour une clientèle locale en utilisant également des materiaux locaux. Une telle opportunité a de véritables conséquences écologiques car l’énergie économisée est très importante. Nous entrons dans une époque où le transport des matériaux coûte de plus en plus cher, tandis que celui des instructions et des commandes est quasiment gratuit.
Michael Shiloh, l’un des animateurs d’Teach Me To Make est ensuite monté sur le podium. L’essentiel de sa prestation a été consacrée à nous présenter le Free Runner d’OpenMoko, un objet dont les spécifications sont en open source et qui présente l’apparence d’un téléphone portable, mais qui n’est pas condamné uniquement à ce genre d’application, puisqu’il est possible de le hacker pour lui faire remplir toutes sortes de fonctions (par exemple, un groupe de recherche canadien l’a transformé pour créer OpenMocast, un mini récepteur de télévision). D’autres l’ont transformé en une télécommande pour piloter un hélicoptère robotisé.
Le Free Runner, on l’a vu, a toute ses spécifications en open source, et la société OpenMoko a même décidé de confier l’avenir de son design à la communaté des utilisateurs. Mais cela n’est pas suffisant, souligne Michael Shiloh. Il reste encore des étapes à réaliser pour obtenir une fabrication totalement ouverte. Par exemple, il existe peu de logiciels de CAO (conception assistée par ordinateur) réellement en open source quoiqu’il existe de bons produits commerciaux en version gratuite.
Sur le processus de fabrication, Shiloh, à l’instar de Kuniavsky, s’est penché sur les systèmes d’imprimante 3D, mentionnant notamment Reprap, l’imprimante 3D capable de construire… d’autres Repraps… Ce qui signifie que seul le premier exemplaire doit être construit d’une manière “classique”. Il a évoqué également de Makerbot, un kit de construction d’imprimante 3D coutant envion 750 $. Les concepteurs de MakerBot ont également mis à disposition du public Thingiverse, une collection de modèles d’objets à télécharger et à utiliser, l’équivalent CAO du clip art.
Continuant la problématique écologique dejà évoquée par Mike Kuniavsky, Shiloh a souligné que la fabrication personnelle permettait un choix plus judicieux des matériaux de construction. Un choix qui pourrait ainsi privilégier ceux qui sont les plus propres. Enfin, il ne pas oublier les conséquences psychologiques, un objet créé personnellement se révélant d’une valeur tout autre qu’un produit acheté.
Shiloh s’est également interessé à l’aspect éducatif de ces techniques, se demandant comment passer ces savoirs à la génération suivante. “Je ne savais pas qu’on pouvait faire cela, je croyais qu’il fallait l’acheter” est une phrase qui l’a particulièrement marqué lors de ses expériences éducatives. Une phrase qui doit faire réfléchir sur notre rapport au monde, assurément.
Alexandra Deschamp Sonsino (blog), de la société tinker.it - voir l’interview qu’elle nous a récemment accordé -, a commencé sa présentation en nous parlant d’Arduino, un kit électronique accessible à tous pour un prix des plus modestes (aux alentours de 20 euros) et nous a monrtré quelques exemples d’objets construits sur la base de cette plate forme éducative, comme par exemple un système RFID qui permet de tracer les déplacements d’un chat, un système de détection vérifiant si une plante est suffisamment hydratée, ou même un appareil susceptible d’envoyer un message sur le réseau chaque fois qu’une femme enceinte ressent dans son ventre un coup de pied de son futur bébé !
Elle s’est ensuite penchée sur les conséquences économiques des techniques de fabrication personnelle. “C’est vrai”, a-t-elle reconnu, “il est beaucoup plus simple aujourd’hui de créer un objet, de le montrer sur son blog puis d’attirer l’attention de quelques clients potentiels”. Mais comment contenter une centaine de personnes situées un peu partout dans le monde ? La plupart des usines n’acceptent de se lancer qu’à partir d’au moins un millier de copies fabriquées ! Il y a bien sûr les systèmes de fabrication personnelles comme les imprimantes 3D qui permettrait peut-être d’industrialiser le processus, mais Alexandra Deschamps Sonsino envisage une autre piste… Elle nous rappelle qu’il existe aujourd’hui des sociétés “ex-industrielles”, comme la Grande-Bretagne, qui possèdent grand nombre d’usines en difficulté et en déshérance, qui seraient peut être prêtes à renouveler leurs habitudes et aider au lancement de tels micro-marchés. Mais ce n’est pas le seul problème. Que se passe-t-il si le produit ne fonctionne pas ? Faut il confier la maintenance à un forum et à une communauté, ou l’assumer soi-même?
Si nous sommes réellement en face d’une nouvelle conception de l’innovation, mais il nous reste encore de nombreuses questions pour appréhender comment elle peut se diffuser.
Rémi Sussan
Marc Giget, Cnam : Il n'y a que des innovations ouvertes !
Qu’est-ce que l’innovation ?, nous demande, ambitieux, Marc Giget, responsable des mardis de l’innovation au Cnam. Il y a beaucoup de définition car il y a beaucoup de dimensions à prendre en compte (anthropologique, sociologique…)… L’innovation, c’est “intégrer l’état de l’art des connaissances dans une production créative pour nous permettre d’améliorer la condition humaine”. Il y bien deux parts dans l’innovation : d’un côté la technologie et la connaissance, de l’autre les humains, leurs rêves et la vie réelle. Mais ce n’est pas si simple de faire entrer la technologie dans la vie réelle, de passer d’une logique techno à une logique psycho et socio, dit-il en jouant sur les mots. De passer du concret aux rêves.
Il y a 10 millions de chercheurs en R&D dans le monde, 15 000 articles scientitifques publiés par jours, 1 million de brevets déposés en 2008 et 7 millions de brevets actifs dans le monde, rappelle-t-il pour prendre la mesure de l’innovation. D’un autre côté, nos sociétés se transforment rapidement : outre le changement climatique, nous avons aussi des besoins nouveaux, des connaissances nouvelles…
Les vagues d’innovation ont été nombreuses dans l’histoire (le temps de cathédrales, la Renaissance, la révolution industrielle et l’époque actuelle du net pour n’en citer que quelques-unes). Chaque vague commence par une révolution technologique et scientifique. La Renaissance par exemple est certainement le premier moment d’innovation ouverte en Europe. Un temps qui invente l’humanisme, les brevets, le capital risque et le design… Quatre des caractéristiques de l’innovation. “L’homme devient la mesure de toutes choses”. La révolution du net remet également l’homme au coeur du processus. Le design émerge à nouveau comme méthode pour organiser cette nouvelle vague d’innovation.
Quand on parle d’innovation aujourd’hui, l’ouverture est importante. Pour Schumpeter, nous assistons à une destruction créative. Mais les temps d’innovation sont toujours des temps d’ouverture. “L’innovation est ouverte par nature car elle a pour but d’ouvrir le système.” Ainsi aujourd’hui se multiplient les slogans de l’ouverture : Open Everything ! Que peut-être une innovation ouverte si elle n’est pas un truisme ? Est-ce seulement une innovation collective comme le logiciel open source ?
Si l’on se réfère au dessin de Von Hippel, l’innovation ressemble à un étrange entonnoir. Mais un entonnoir n’est pas le meilleur moyen pour comprendre le monde, s’amuse Marc Giget. Il y a un probème à penser l’innovation comme une relation linéaire entre technique, clients, applications et marchés. On nous montre souvent le processus d’innovation comme quelque chose de linéaire, de planifiable comme l’a montré l’un des premiers schéma de l’innovation publié par l’armée américaine. Un nouveau produit doit produire des “killer app”, des applications tueuses. Le vocabulaire guerrier est toujours là… Ces représentations traduisent surtout l’effort desespéré de nos vieux leaders à s’adapter à la nouveauté et au changement.
Or, quand on regarde les vagues sur la longue durée, on se rend compte que l’ouverture de la technologie est tojours nécessaire. D’autant que les innovateurs, les nouveaux entrants, arrivent souvent sans clients, sans marché. L’iPod est né dans un monde où il n’y avait pas de musique disponible dans le format adéquat, ni acheteurs pour ce produit. L’innovation n’est pas linéaire : elle s’interpénètre entre la techno, la société, la sicence et le monde des affaires. Le marché n’est qu’un résultat !
Aujourd’hui, les technologies sont de plus en plus accessibles, la science également… Le monde réel, n’est pas constitué de cibles ou de marchés ou de champs d’applications, mais d’hommes. Les hommes sont au début et à la fin de l’innovation. Ils l’alimentent par leurs rêves, car, comme disait Einstein, l’immagination est plus importante que la science. Le but est de comprendre les gens, de les respecter, de connaitre leurs pratiques et d’améliorer les relations qu’ils ont entre eux. La valeur se fait au contact des gens. Et les innovations de valeur sont celles qui font la synthèse créative de notre époque (comme la cornée artificielle, le coeur artificiel, la Wii…).
Nous vivons une époque idéale pour les petites équipes. C’est l’époque de la “Do it yourself innovation”. Tout le monde peut innover, être au centre du système, comme l’équipe de la Venturi, les promoteurs de cette voiture électrique révolutionnaire qui a commencé autour de 7 personnes. Aujourd’hui, tout le monde peut-être au centre du système !
Timo Arnall : Concevoir pour l'internet des choses
Timo Arnall est designer et conduit le projet Touch à l’Ecole d’architecture et de design d’Oslo. L’internet est une plateforme remarquable sur laquelle on peut faire beaucoup de choses. Mais il y a aussi des aspects négatifs… Pour Timo, ces aspects reposent surtout sur le fait que la plupart des interactions numériques se font dans un autre espace que l’espace physique : ils se font sur des écrans, séparés de nos existences physiques. Il nous faut changer cela. L’internet des objets c’est comment participer à des environnements, sans être nécessairement être devant un écran. Les interfaces sans écran sont intéressantes, car elles s’adressent à moi autrement.
L’internet des objets, n’est pas l’internet de demain. Il est déjà là. On compte plus de 2 milliards de puces RFID en activité dans le monde. Il faut donc regarder comment elle est conçue, comment elle s’intègre à des espaces culturels différents, comment elle génère déjà des interactions. Et pour Timo Arnall, l’important repose sur des interactions tangibles. Et d’évoquer de nombreux projets de son laboratoire comme Bowl ce capteur de puce en bois avec lequel les enfants peuvent interagir via leurs jouets quotidiens équipés de puces ou Sniff, cet adorable chien en peluche doté d’un capteur dans le nez. Un compagnon tangible, un doudou qui reniffle les objets qui l’entoure et vibre pour donner un retour tactile aux enfants et les accompagner dans le processus de découverte de leur quotidien, de leur environnement de manière ludique.

Les étiquettes intelligentes permettent de créer des expériences physiques. Nos interactions avec les objets deviennent de plus en plus physiques comme le montre notamment l’évolution des consoles de jeux, ou cette boussole qui vibre dès que vous regardez le nord, qui vous rend conscient du sens dans lequel vous vous orientez dans une ville. Ces nouvelles interfaces, périphériques, nous apportent des informations supplémentaires sans nécessiter de notre part forcément un important engagement (cognitif).
De nombreux produits conçus pour l’internet des objets deviennent inutiles sans connectivité, comme le Watson, cet outil de mesure de nos dépenses énergétiques. La radio BBC Olinda, mime l’internet par sa modularité, vous permettant d’écouter ce qu’écoutent vos amis si vous y branchez le bon module… Ces exemples montrent comment un produit physique peut agir comme un miroir du fonctionnement du web où chaque objet irradie l’infrastructure qui le porte.
Ces objets permettent également de développer la visualisation, car ils produisent de nombreuses données, comme les cartes de transports et de paiement Oyster. L’important est d’avoir accès à ces données, comme on l’a sur le Nokia Sports Tracker, permettant aux gens équipés de certains téléphones Nokia de partager par géolocalisation, leurs parcours de sports. Mais comment récupérer les données ? Comment les ramener à des interfaces tangibles ?
Timo Arnall distingue 3 niveaux d’expérience de l’utilisateur : le niveau tangible et embarqué dans le corps (embodied) qui permet en fait de générer des données ; celui de la connection et du partage et celui de la visualisation et de la réflexion qui permet d’acquérir une meilleure connaissance de l’environnement et des objets que nous utilisons. Ces trois boucles de rétroactions ont des temporalités différentes (immédiates, à court terme et à long terme).
Usman Haque : Partageons nos environnements !
Pour Usman Haque, l’inventeur de Pachube - cf. Des applications pour l’internet des objets sur InternetActu), il faut se poser la question de ce qu’il faut réaliser pour développer l’internet des objets. C’est-à-dire qu’il faut d’abord s’intéresser à la connection, aux environnements et à la participation, rappelle l’architecte.
Je suis connecté à des centaines de gens à travers le monde… Cela nous donne l’image d’un univers complexe, mais dans lequel on a toujours des voisins, mêmes s’ils n’habitent pas à côté de chez vous. La topogie du voisinage est différente, souvent compliquée, souvent asymétrique… Mais nous essayons chaque jour de tirer partie de cette complexité et de cette connectivité. Cette connectivité extrême induit une interdépendance : je dépends de gens que je n’ai jamais vu et de machines que je ne maîtrise pas. Cela nécessite de l’interopérabilité pour que les choses puissent communiquer… Le Machine-to-Machine est finalement important pour les gens et pas seulement pour les machines.
L’envionnement est important également. Nous vivons dans des environnements qui nous façonnent, comme il l’a déjà expliqué avec l’image des porcelets. En modifiant la température de la pièce où vivent les porcelets, on change les relations entre les animaux et la façon dont ils habitent l’espace. L’environnement c’est là où l’on construit des relations avec les autres, c’est là ou l’on vie et perçoit les choses. Nous construisons nos environnements !”
La participation et sa granularité est importante. Mais également les querelles qu’elle génère, car produire nos environnements n’est pas sans tensions. Les différents point par lesquels les gens peuvent entrer dans un système participatif. Il faut s’assuer d’avoir plusieurs niveaux d’accès, d’intérêt de compétences pour que les gens puissent entrer dans un système participatif de multiples manières.
Pachube.com est un système pour négocier d’une manière généralisée et en temps réel avec nos environnements en réseaux, pour mettre en place un espace de négociation entre protocoles. En envoyant des données à Pachube, vous pouvez les partager avec d’autres environnements. Pachube permet de partager des données provenant de détecteurs, de capteurs ou de sondes, de les voir, des les récupérer, de les utiliser dans d’autres environnements. Chaque donnée est taguée, située géographiquement et permettent de les utiliser en temps réel ou de les analyser sur le long terme. Plutôt que de construire un internet des objets, Pachube essaye de construire un écosystème d’environnements, afin d’en partager les contextes. Et de pouvoir permettre à chacun de vivre dans les contextes des autres.
Bruce Sterling : Changing things
L’écrivain de science fiction Bruce Sterling est revenu sur Shaping Things (2005, à paraître en français sous le titre Objets Bavards), son roman sur les “Spime”, ces objets à venir, contraction entre l’espace (space) et le temps (time) - cf. Des objets habitables sur InternetActu.net). Pour lui, c’est un dessin qui exprime le mieux c’est qu’est un spime, cette théorie sur l’ubiquité informatique. Pour lui, c’est bien d’une théorie dont il est question, même si, à l’époque de sa rédaction, les Spime étaient une idée de laboratoire et que depuis ils se sont mis à exister.
Pour développer des Spimes, il faut d’abord les concevoir, en dresser les plans. Ensuite, il faut comprendre ce que ça active, ce qu’ils permettent de voir de ce qu’on ne voit pas. Il faut pouvoir associer des étiquettes et du sens sur ces objets qui traduisent l’invisible. C’est là un problème difficile à régler, “plus que je ne l’avais imaginé”, reconnaît Bruce Sterling. “Je ne pensais pas que dans l’internet des objets, les choses se mettraient autant à ressembler à l’internet”. Les industriels sont habitués à faire des objets qui se distinguent les uns des autres. Mais qu’en est-il des composants ? Ont-ils besoin d’identité également ? Or il est difficile d’associer des étiquettes et du sens, de dire ce que c’est. Et ces objets qui s’assemblent, comme ceux que l’on voit apparaître à présent sont étranges, inquiétant, comme cette radio, la BBC Olinda, cette radio modulaire qui assemble des fonctions à la fois physique et logicielle, qu’évoquait récemment le designer Matt Jones. Ils posent la question de savoir si l’internet lui-même peut devenir un objet… Dans cet internet des objets, la fabrication est importante. La fabrication personnelle (à l’image des bricolages que propose Make Magazine) n’est peut-être pas appelée à devenir une tactique industrielle majeure, mais il me semble qu’on a tout de même sous-estimé le pouvoir de la fabrication personnelle, de notre rapport aux outils, à leur puissance, à leur personnalisation.
Bien sûr, l’internet des objets favorise la traçabilité. C’est une technologie qui possède des zones d’ombres puissantes, socialement destabilisante. Enfin, ces technologies sont appelées à transformer la recherche. Des technologies puissantes sont cachées derrières des interfaces simples, comme le montre Google. La question est de savoir qu’elle transparence on veut ? Pourra-t-on googler nos sous-vêtements ? Allons-nous inventer des moteurs de recherche ou de décision ? Des moteurs d’achats ou de requêtes ? Quelles zones d’ombres veut-on enlever à nos sociétés. Il y a des millions de façons de faire de mauvaises recherches. Or, on trouve la bonne façon souvent après en avoir fait 500 000…
Le recyclage des objets est le point essentiel de ma théorie, rappelle Bruce Sterling. Nous avons un problème avec nos déchets et une phobie de ceux-ci… Mais si on ne fait pas quelque chose, notre civilisation va s’effondrer. Le pire problème de notre civilisation c’est le changement climatique, notre pollution et nos déchets. On n’a pas trouvé la solution pour que l’industrie nous paie pour sauver nos propres vies, alors on enveloppe nos déchets dans des cartons et des sacs poubelles pour mieux les faire disparaître à nos yeux…
“Je ne sais pas si ma théorie sur les spime va se réaliser. Peut-être va-t-on le construire sans le voir. Dans mon roman, on ne voit pas les objets. L’internet des objets est invisible, aussi invisible que l’effet de serre.”







