Fing
08/07/2011

Comment les technologies du passé peuvent éclairer notre avenir ?

La haute technologie est-elle une voix sans issue pour résoudre les problèmes auxquels notre société est confrontée ? Comment peut-on utiliser les technologies du passé pour résoudre les problèmes de demain ? C’est la question qu’a relevé Kris de Decker de Low Tech Magazine et No Tech Magazine

Le plus souvent, pour concevoir une société durable, on ignore les technologies anciennes. On s’en moque. On regarde de haut les technologies de nos ancêtres. Mais ce dédain n’est pas toujours justifié, car la haute technologie n’a pas le monopole des technologies innovantes. Le télégraphe optique permettait d’envoyer des messages textuels à travers toute l’Europe à une vitesse de 1200 km/h, sans électricité. “Je ne viens pas vous dire qu’il faut remplacer l’internet par le télégraphe optique, mais pour vous montrer que les anciennes technologies recèlent peut-être des solutions pour l’avenir”.  

Kris de Decker évoque alors une technologie de construction qui date de plus de 700 ans permettant de construire des voûtes avec du bois et d’économiser beaucoup d’énergie dans leur construction. Cette technologie a récemment été réutilisée dans la construction d’un musée en Afrique du Sud, pour bâtir une structure légère et très isolante. On peut donc utiliser des anciennes technologies avec de nouveaux matériaux ou adapter des anciens concepts à des technologies modernes. 

Pour Kris de Decker, notre approche actuelle est vouée à l’échec parce qu’elle compte énormément sur les carburants fossiles. Certains envisagent d’utiliser l’ingénierie la plus sophistiquée pour combattre le réchauffement climatique par exemple… Mais surtout, même les technologies écologiques qu’on envisage pour résoudre le problème énergétique ont besoin d’énergie fossile pour fonctionner et être fabriquer. Le silicium des panneaux solaires, les structures en aluminium des éoliennes, les voitures électriques… la plupart des technologies vertes sont énergétiquement coûteuses à fabriquer. Il faut beaucoup de chaleur pour fabriquer l’acier et le silicium qui les composent. Les panneaux solaires ont une durée de vie limitée, les piles de stockage des énergies renouvelables également. Nous allons dont avoir besoin de carburant fossile poru faire fonctionner une société fondée sur les énergies renouvelables. Ce qui signifie que les coûts de production des technologies écologiques vont croitre avec l’explosion des coûts des carburants fossiles. 

Les technologies energétiques efficaces, en fait, ne nous font pas économiser d’énergie. La plupart du temps, elles entrainent au contraire une plus grande consommation énergétique. Si on regarde l’histoire de l’automobile, on constate qu’on n’a pas construit de voiture plus efficace énergétiquement que la 2 CV de Citrën, inventé il y a 60 ans. En fait quand on y regarde de plus près, elle consommait moins que la plus petite voiture actuelle du même fabricant. Certes, nos moteurs actuels consomment moins, mais on a ajouté de la vitesse, du poids, du confort, de l’électronique… En terme de consommation kilométrique, on n’a pas fait de progrès. Nous ne serions pas produire de 4x4 sans les progrès de l’efficacité des moteurs. Nous n’avons pas fait d’économie d’énergie. Certes, l’efficacité énergétique apporte beaucoup d’avantages : elle nous permet de conduire des voitures plus grandes, plus rapides, d’avoir accès à des ordinateurs plus puissants et plus nombreux… Mais nous sommes toujours autant si ce n’est plus dépendants des carburants fossiles alors qu’on devrait l’être moins. 

En changeant notre mode de vie, nous pensons souvent que nous allons être contraint de retourner à des modes de vies moins confortables. Mais ce n’est peut-être pas le cas. Peut-être qu’il faut seulement essayer de trouver une technologie plus raisonnable. Un moteur d’aujourd’hui dans une 2 CV serait la voiture la plus économique du monde et serait certainement même plus efficace que les voitures électriques. Certes, nous ne pourrions peut-être pas aller plus vite qu’à 60 km/h, ce qui est plus lent que les technologies d’aujourd’hui, mais qui reste plus rapide que la marche à pied à laquelle nous serons peut-être réduits un jour si rien ne change.  

On peut bien sûr appliquer ces stratégies à d’autres technologies que la voiture. 

On peut ainsi apprendre beaucoup de la production et du stockage de l’énergie avant la révolution industrielle. A partir de 1100,  l’Europe est devenu la première civilisation à utiliser les moulins à eaux et à vent à une grande échelle et ce jusqu’au début de la révolution industrielle : on a compté jusqu’à 200 000 moulins à vent et 500 000 moulins à eaux. A partir de 1600, les usages de ces moulins (qui servaient surtout à moudre du grain à pomper de l’eau) se sont diversifiés. On les a utilisé pour couper du bois, faire du verre, du papier, des tuyaux… On a recensé plus d’une centaines de processus industriels alimentés par le vent ou l’eau fin XVIIIe. 

Le problème de ces formes d’énergie repose sur le stockage. Ces formes d’énergie ne sont pas continues. Au Moyen Age, l’une des solutions consistait à utiliser une autre forme d’énergie comme la puissance animale pour faire actionner les roues quand l’eau ne coulait pas ou le vent ne soufflait pas… Mais les animaux ont besoin d’aliments et de terre agricole ce qui nécessite plus d’animaux encore et plus d’énergie ce qui explique ce cette alternative n’ait été utilisée que pour l’alimentation (moudre des grains). 

Nos ancêtres utilisaeint une autre stratégie : ils stockaient le travail plutôt que l’énergie. Ils n’avaient pas besoin d’énergie 24h/24. Le meunier travaillait tous les jours, qu’il y ait du vent ou pas, même le dimanche. Quand il n’y avait pas de vent, il faisait autre chose : entretenait son moulin. De même pour les bateaux à voile, qui a longtemps été le plus important moyen de transport : les marins réparaient les bateaux ou restaient à terre. On pourrait appliquer cette même solution de stockage pour les objets modernes. Si on stockait le travail plutôt que l’énergie cela réduirait de beaucoup l’infrastructure énergitivore de stockage (piles, réseaux…). 

Bien sûr dans ce cas, quand il n’y pas de vent ou pas d’eau, le système ne fonctionne pas ! C’est le prix à payer de ce système. La production serait plus limitée. Mais la surproduction et la surconsommation des produits est aussi ce qui explique la crise environnementale et énergétique que nous connaissons. 

Il y a plein de choses à apprendre de l’époque préindustrielle, explique convaincu Kris de Decker. Notamment dans le fait que l’énergie mécanique dépendait directement de l’énergie produire. Aujourd’hui, les éoliennes sont des processus mécaniques qui produisent de l’énergie électrique qui est ensuite retransformée en énergie mécanique. Or c’est un procédé plutôt inefficace. Pourrait on se passer de l’étape de production électrique ? Certes, reconnait-il, certains appareils modernes ne peuvent pas être alimentés par des systèmes mécaniques, comme les ordinateurs ou les écrans. Mais on sait le faire pour allumer une ampoule où le geste de faire une action mécanique pourrait suffire à produire suffisamment d’énergie pour une utilisation courte. 

Le solaire est un autre moyen de produire de l’électricité. Cela nous donne une ressource alternative et inépuisable permettant de produire de la chaleur. Le problème est qu’elle n’en produit pas suffisamment. Pourtant l’énergie solaire concentrée, elle, pourrait peut-être nous aider à trouver des solutions. Inventée au XIXe siècle, elle est peut utilisée ailleurs que dans le désert. Pourtant, récemment une installation française a essayé de la réinventer. Ce four solaire est ainsi capable d’atteindre les 500 degrés permettant d’avoir une chaleur suffisante pour produire de l’aluminum et donc de construire d’autres cellules solaires et donc d’autres machines solaires, sans utiliser d’énergie fossile. 

Certes, votre solution est séduisante et  semble bien fonctionner pour de petites communautés, pour de petites unités de production, demande l’animateur, Daniel Kaplan. Mais est-ce réaliste pour des milliards de gens ? “Ca pourrait marcher à n’importe quel échelle”, répond convaincu Kris de Decker. On a juste l’impression que c’est moins efficace. Mais utiliser l’énergie directe par exemple nécessite de produire beaucoup moins d’énergie et beaucoup moins d’installation… Ce qui est bien sûr contradictoire avec la logique industrielle…  et le problème est peut-être plutôt là ! Comment changer de logique ! Reste que nous avons encore besoin de beaucoup d’innovation pour faire fonctionner les sources d’énergies intermittentes dans des processus industriels !

Faire levier de l’intelligence collective

Geoff Mulgan (Wikipédia) est l’ancien responsable de la Young Foundation une organisation de promotion de l’innovation sociale et est devenu le responsable du Nesta l’agence de l’innovation britannique. 

L’ouverture est extrêmement importante, mais ce n’est pas à une assemblée comme celle de Lift qu’il y a des gens à convaincre. Pour autant, on sait qu’on ne peut pas tout ouvrir : les gens n’auraient pas envie qu’on publie toutes les déclarations d’impôts ou tout ce qu’ils font sur l’internet. La société repose donc sur un équilibre entre la fermeture et l’ouverture. La Young Foundation a soutenu de nombreux projets ouverts comme l’Open University, les écoles ouvertes et de nombreux projets essayant d’ouvrir le monde de la santé. Et désormais, au Nesta, Geoff Mulgan travaille au financement de projets ouverts et collaboratifs. 

Pour Geoff Mulgan ces projets doivent suivre plusieurs stratégies, mais ils doivent surtout prendre en compte les hiérarchies existantes, permettre de développer de nouveaux modèles à l’extérieur des modèles fermés qui structurent notre société. 

Et Geoff Mulgan propose de nombreux exemples qui vont dans ce sens. Who Owns My Neighbourhood permet de savoir à qui appartiennent les terrains anglais, dans le but de permettre de faciliter les discussions collectives autour de ce qu’il est possible de faire de certains terrains ou immeubles et faciliter les projets locaux. Sutton Bookshare est un site développée avec le soutien de la municipalité pour encourager les habitants à échanger les livres de leurs bibliothèques. A Birmingham on trouve des tableaux de bords civiques permettant aux gens de faire des rapports sur l’utilisation des services publics et de rassembler des données locales sur les services publics. A Londres, le répertoire de données de la ville a permis par exemple de lister et visualiser les endroits les plus dangereux à vélo de la ville. MyDex est un nouveau projet qui permet aux citoyens de redevenir maître de leurs données face au besoins des entreprises et des administrations, leur permettant de faire attention à leurs données et de limiter les abus de ceux qui les agrègent pour nous.  Slivers of Time : est une plateforme  permettant de faire de l’échange de produits ou de services locaux, dans le cadre du voisinage ou du travail. Tyze est un système qui permet d’approfondir les relations sociales plutôt que les étendre, comme le proposent la plupart des réseaux sociaux, en s’intéressant à comment approfondir les réseaux de soutiens de personnes dépendantes comme les handicapés ou les personnes âgées.  Maslaha est un site participatif créé à la demande d’adolescents britanniques musulmans qui souhaitent avoir un espace pour demander des conseils sur les dilemmes auxquels ils sont confrontés dans leur vie quotidienne pour vivre leur religion. C’est un espace social qui leur permet d’échanger et de recevoir des réponses simples à leurs problèmes comme que fait-on si on est diabétique pendant le ramadan… Une idée simple qui tente de relever des aspirations humaines ou humaniser la technologie. 

Action for Hapiness est une autre réseau lancé en avril 2011 qui a pour objet de donner à des gens des outils et des conseils pour avoir des vies plus heureuses. Sur le même principe que Maslaha, il regroupe à la fois des conseils d’experts, un décryptage des connaissances scientifiques sur ces sujets et des discussions entre les usagers pour qu’ils échangent leurs méthodes pour être heureux. Là encore, c’est un système hybride entre des choses très ouvertes et très fermées, entre des choses très hiérarchiques et d’autres très horizontales. 

Les Social Innovation Camp sont également des formes d’action pour soutenir des projets d’innovation sociale qui a permis de faire éclore des projets comme Enabled by Design, qui est un site qui fait travailler des designers à des projets autour du handicap, My Police pour lancer une conversation entre policiers et citoyens. L’un des derniers projets primés par les Social Innovation Camp - Food Radar - est un projet qui vise à utiliser des aliments non-utilisés à la fin de la journée dans les restaurants afin d’éviter le gaspillage. 

I DO Ideas est un site pour faciliter le soutien aux projets des adolescents. Plutôt que de leur demander de remplir un formulaire pour obtenir une subvention, on leur demande de publier une vidéo qui explique leur projet. 

Il y a un an, la Young Foundation a lancé les Studio School des écoles pour des adolescents qui détestent l’école. Pour fonctionner, elles ont enlevé les enseignants et les enfants derrière les bureaux, pour fonctionner en mode projets avec des partenaires et des entreprises extérieures. Une dizaine ont été ouvertes. Elles intègrent l’apprentissage dans le “faire”. Il faut bien voir, là encore, que la technologie n’est pas le point de départ. Dans les années 90, on implantait la tehnologie dans les classes, sans grand succès. Ici, tout repose sur l’esprit de l’éducation. Cerner le problème pour bâtir des relations autour. 

Geoff Mulgan pourrait continuer longtemps a aligner les projets stimulants… Pour lui, ce qu’il faut en retenir, c’est la valeur de la synthèse entre hiérarchies et réseaux ouverts, permettant de faire des liens entre deux mondes. Cependant, tout ne marche pas. La police néo-zélandaise a essayer de faire une législation sur son fonctionnement sur un wiki sans grand succès. Aux Etats-Unis, Peer to Patent, un système de commentaires sur les brevets fonctionne bien, mais Challenge.gov, qui avait pour but de capter des propositions citoyennes pour le gouvernement, lui, fonctionne assez mal. 

Comment peut-on mieux apprendre à mesure que l’innovation accélère ? Qu’est-ce qui marche vraiment dans le domaine du crowdsourcing, de l’innovation, des systèmes participatifs ?

Au Nesta, avec le Social Innovation Exchange, on essaye de regarder ce qui marche et ne marche pas. The Global Innovation Academy essaye de faire le même travail au niveau mondial. Il est important de rendre l’innovation simple, compréhensible, facile à appréhender pour les gens. Elle ne doit pas seulement être quelque chose pour les experts. Ce que l’on constate, c’est que les innovations dans le domaine social ne sont pas des percées fondamentales ou des choses très originales. Elles reposent souvent sur des méthodes faciles à décrire comme l’inversion (les patients deviennent des banquiers et les banquiers des patients…) ou autre. Mais ce ne sont que des méthodes pour développer des idées originales. Il n’y a pas de mystère autour du processus d’innovation : il n’est pas si difficile à mettre en place. 

Ce que nous avons appris du fonctionnement du cerveau c’est qu’il sait aussi arrêter les flux d’information. Il faut obtenir le bon équilibre entre le flux et l’ouverture. Le silence permet aussi de réfléchir. Il nous faut des technos qui nous aident à retrouver le silence et aussi des technos qui nous aident à accélérer le flux de données. Nous avons besoin d’être à la fois rapides et lents, ouverts et fermés, tout le temps connectés et déconnectés. Beaucoup de choses ne vont pas fonctionner dans l’intelligence collective. Ces initiatives doivent accepter l’échec, expérimenter. 

Les dérives des villes intelligentes

A Lift France 2011, L’écrivain et designer Américain Adam Greenfield (Wikipédia) s’est penché sur la question des responsabilités civiles dans la cité en réseau.

Lorsqu’on utilise ces termes de “villes en réseau” on imagine en général quelque chose d’assez futuriste. Dans les brochures IBM ou Cisco, on en parle comme d’une idée qui n’est pas encore complètement réalisée. Pourtant, la ville en réseau est déjà là (d’ailleurs, explique Greenfield, son usage de l’expression est largement influencé par un sociologue marxiste français, Henri Lefebvre - Wikipédia -, mort avant l’avènement de l’internet) : elle est un lieu sujet à des changements rapides et importants, où les négociations sont constantes. C’est la ville dans laquelle la population est impliquée, notamment via ces ordinateurs très sophistiqués que nous avons de plus en plus dans nos poches…

Dans la ville d’aujourd’hui, nous sommes entourés d’objets et d’espaces qui ont leurs propres identités informationnelles. Les espaces urbains se caractérisent de plus en plus souvent par des objets capables d’agir, comme le Tower Bridge de Londres, capable d’avertir les gens quand il se soulève par exemple… Mais du coup, nous sommes en train de voir apparaître de nouveaux modes de surveillance, non plus seulement par des caméras et microphones, mais aussi de manière plus subtile. Aujourd’hui des dizaines de millions de personnes sont confrontées à ces technologies et nous devons apprendre à évaluer les risques.

Pour permettre de mieux comprendre les problèmes qui peuvent apparaître, Adam Greenfield a dressé une taxonomie des effets, du plus inoffensif au plus dangereux.

Le premier exemple est un capteur créé en Finlande. Ce pays est plongé dans la nuit pendant une majeure partie de l’année, et les voitures présentent donc un grand danger pour les piétons, surtout les enfants ou les personnes âgées. Ce capteur placé sur la chaussée détecte les piétons et avertit le véhicule. C’est un système qui sauve des vies et rencontre l’assentiment de la population. Pourtant, il capte des données publiques à l’insu des citadins, même si celles-ci ne sont pas archivées.

Plus gênant est ce panneau publicitaire coréen. Il représente des photographes, et un tapis rouge est placé devant l’affiche. Lorsqu’un passant marche sur le tapis rouge, les “photographes” prennent une photo et illuminent le badaud d’un flash. L’idée est de donner aux gens l’impression d’être des stars. Mais les personnes ne sont pas enchantées par le flash : elles sont plutôt surprises. Le dispositif n’est pas dangereux ni inquiétant, mais il est caractérisé par un certain manque de respect, un côté nuisible. On monte donc d’un degré dans la taxonomie des effets pernicieux.

Beaucoup plus problématique est cette machine japonaise, qui va tenter d’analyser votre âge et votre sexe et vous propose des boissons censées correspondre à vos goûts. Une telle application a tendance à effectuer des discriminations, à placer des gens dans des cases, dans des catégories. Cela va dans le sens inverse de ce qu’on attend d’une ville, qui est d’augmenter la diversité.

Plus élevé encore dans la taxonomie des effets dangereux, ce panneau d’affichage créé selon Greenfield par une société française, qui va repérer votre âge, votre sexe et votre groupe ethnique et essayer de vous attirer en affichant une image en fonction de votre profil. Une telle technologie, a dit Greenfield, est si nuisible qu’il souhaite demander au maire de New York de la réguler de manière urgente.

Tous les exemples précédents, du moins dangereux au plus inquiétant, sont au moins faciles à analyser. Mais comment évaluer les problèmes posés non plus par un objet ou système, mais par l’interaction entre plusieurs dispositifs au sein de l’espace public ?

Par exemple, à Wellington, en Nouvelle-Zélande, on a installé un dispositif de vidéo-surveillance pour contrôler les accidents de voiture. Consultée, la population a approuvé cette technologie globalement positive. Puis, bien plus tard, lors de la mise à jour du logiciel, les concepteurs ont introduit un système de reconnaissance faciale, qui a pu être utilisé par la police pour reconnaître les délinquants. Et bien sûr, la population n’a pas eu à se prononcer pour une simple mise à jour du logiciel.

Comment prévenir les dérives ? Pour Greenfield, l’ouverture globale des données de l’espace public est une nécessité démocratique. Ces flux d’informations doivent être disponibles pour tous, et non réservés à ceux qui peuvent payer. Malgré les risques possibles de l’ouverture, les bénéfices, selon lui, dépassent largement les inconvénients.

Rémi Sussan

07/07/2010

#Lift10 : Soyons étonnés. Faisons !

Robert Ulanowicz s’est interessé à la durabilité en biologie. Or un système entièrement optimisé est très fragile en biologie, remarque-t-il. Mais on connait depuis longtemps les limites d’une optimisation à tout craint, explique Jean-Michel Cornu, directeur scientifique de la Fing. 

Manuel Lima s’est intéressé à comment un langage peut permettre de se situer entre le bazar et la cathédrale. Dans cette diversité culturelle, des thématiques, des orateurs, il émerge des choses intéressantes de toutes ces interventions : ce sont celles qu’on échange entre nous. C’est ainsi qu’on partage des données publiques ou personnelles ou des objets… et qui dessine cet internet des trucs (stuff) qui demain certainement regroupera tout ce que nous échangeons. 

Il faut aussi échanger plus vite a-t-on entendu. Si j’échange une donnée, je l’ai encore. Si j’échange un apprentissage, nous en avons deux. Mais quand on va trop vite, le risque est de se retrouver sur place. Il faut aller deux fois trop vite. Il faut apprendre à apprendre. On passe à une échelle supérieure d’échange, un échange au carré comme on parle désormais du web au carré, pour arriver au partage global, à la complexité, à l’intelligence collective.  Nous faisons un groupe qui fait des choses nouvelles qui n’a rien à voir avec la somme des parties. 1+1 = beaucoup.

“Il est difficile de se situer dans la fenêtre de viabilité que décrit Robert Ulanowicz. Le monde d’émergence que nous avons montré à Lift semble loin du monde que nous connaissons. Nous avons partagé un certain nombre de choses extraordinaires, arrêtons de les écouter. Faisons les !” 

Jacques Levy, géographe à l’Ecole Polytechnique fédérale de Lausanne, chargé de faire la synthèse de ces deux jours a surtout essayé de relever des points de friction, de souligner des paradoxe. 

Gagnant/Perdant : L’idée de la fracture numérique s’estompe avec ces 5 milliards de mobiles disponibles dans le monde. Bien sûr, ce n’était pas un thème majeur de ces échanges, mais dans le domaine de l’innovation, on touche à des composantes de société en mouvement rapide. L’innovation qui concerne les habitants ordinaire va très vite, au risque que de nombreuses personnes soient oubliées. On est vieux très jeune avec les nouvelles générations d’outils  technologiques. Il y a un enjeu à s’intéresser aux effets d’innovation rapide sur les personnes mal dotées en capital d’innovation. Mais pour aborder ce problème, il ne faut pas traiter les individus isolés comme des consommateurs, mais traiter l’ensemble comme une société interdépendante. Les gens en difficulté face à ce rythme d’innovation pose des questions non pas pour faire des politiques spécifiques, mais pour interroger comment la société peut permettre à tout ses membres d’apprendre. Jusqu’à présent, les sociétés ont prospéré sur la disparition de leurs membres les plus faibles. Comment peut-on faire autrement ? C’est un premier défi que nous adressent les changements en cours.

Analytique/Complexe. Autre paradoxe, on ne sait pas analyser ce qu’il se passe dans les TIC avec un paradigme analytique cartésien consistant à découper un gros problème en une somme de petits problèmes qu’on peut résoudre et qui finissent par résoudre de gros problèmes. Dans le domaine numérique, on ne peut pas s’éviter de penser de façon globale, holistique, tant les éléments sont interdépendants. Pourtant, le paradoxe est que les informaticiens ont été formés à une pensée très analytique et que les entrepreneurs ont également ce mode de pensée pour saisir la chaine de valeur de leurs produits et services. Il y a des flux dont on ne contrôle ni les émetteurs ni les destinataires. Il faut s’exercer à une pensée qui intègre la complexité. En abandonnant la complication à la machine, on peut rendre le complexe simple, disait Yann Moulier-Boutang. Mais cela nécessite de réhabiliter la technique. Les technologues livrent des propositions et la société fait ce qu’elle veut en faire. Je pense que la technique n’est pas le contraire de l’humain, c’est aussi ce qui rend les humains humains, explique Jacques Lévy.

Publicité/Privacité : Dans ce milieu, il y a deux variantes de la culture anarchiste. Il y a la variante libertaire qui se méfie de l’Etat mais veut distribuer les biens publics, et la variante libertarienne qui se méfie des biens communs. Il y a une ambiguité constante entre ces deux variantes. La paranoïa de la protection de la vie privée nous semble excessive et oublie que notre société est une société où il y a une densité de contre-pouvoirs forte. Il n’y a pas de place pour Big Brother dans le monde actuel. Google manifeste une boulime économique qui nous inquiéte, certes. Mais comme dans l’équilibre de la terreur, ce n’est pas l’intérêt de Google de faire des faux pas dans le domaine de l’utilisation abusive de nos vies données personnelles. Ce n’est pas tant ces gros acteurs qu’il faut craindre que de petits acteurs qui ont moins à risquer. Dans le domaine du numérique, il y a des monopoles privés qui ont des fonctions de services publics. Google a une “mission” comme l’affirme le discours de la firme. Or, ce sont les gens qui devraient avoir cette mission. L’un des enjeux est certainement de travailler sur les objets intermédiaires, hybrides entre le public et le privé, d’explorer le “priblic” comme l’appelle Jacques Lévy.

Matériel/Immatériel. Piaget distingue assimilation et accomodation, c’est-à-dire qu’il distingue une information qu’on sait assimiler et celle pour laquelle il faut faire une nouvelle place pour l’assimiler, comme c’était le cas pour Jacques Lévy autour de la machine industrielle personnelle qui nous a été présenté. On entre dans un monde du bricolage un peu particulier, qui tisse des relations entre numérique et non numérique, pensé sous la figure de l’hybridation plutôt que de l’extension ou de l’augmentation. Il vaut mieux penser une cohabitation étrange plutôt que de croire que le numérique va avaler tout le reste. 

Frontières/ : On a passé de nombreuses frontières entre des catégories très différentes. On n’est pas que dans l’innovation technologique, mais bien aussi dans l’innovation sociale. Reste à savoir s’il faut un passeport pour franchir ces frontières. Comme le numérique est présent partout, il suffit d’être bon dans le numérique pour être bon partout, semblaient penser certains présentateurs. Il faut se méfier des simplifications, rappelle Jacques Lévy, de ces formules magiques qui résument cerveau, réseau, innovation… dans un même ensemble. Mais le social est un champ disciplinaire qui existe. Ne réinventons pas la manière dont on peut collecter de l’information sociologique ou anthropologique. On peut apprendre à faire des analyses de contenu, à faire des entretiens non directifs… 

“C’est d’autant plus important que vous êtes à la porte, à la frontière d’informations très importantes provenant des usagers eux-mêmes”, lance-t-il à l’assistance. “Nous avons la responsabilité de ne pas saboter ce potentiel de progrès dans le domaine des logiques sociales, de ce que les gens pensent, désirent, rêvent…” Comme le disait le slogan de cette édition de Lift, pour webifier le monde réel, il faut l’explorer et l’essayer pour le comprendre.

Lift10 : Visualiser la complexité pour mieux la comprendre

Manuel lima est designer et fondateur de Visual Complexity dont le but est d’observer la visualisation des réseaux à l’ère de l’interconnectabilité infinie… 

Il y a quelques années, en rédigeant sa thèse, Manuel Lima a créé un outil qui permet de visualiser comment l’information se répand à travers les blogs et qui a suscité l’intérêt de différents chercheurs. Il faut dire que la blogosphère consitue un laboratoire extraordinaire pour expliquer comment l’information passe d’une personne à l’autre. Mais pour mieux appréhender ces phénomènes, il faut parvenir à mieux comprendre les structures fondamentales du web. C’est un peu l’objet de Visual Complexity. Cette nécessaire compréhension passe par l’étude de différentes disciplines comme la biologie, l’étude des réseaux sociaux et du web. L’ensemble de ces systèmes complexes est constitué de réseaux et est en fait organisé selon les mêmes structures, les mêmes types de modèles.

Le cerveau est un réseau constitué de neurones reliées par des axones ; la cellule est un réseau de molécules reliées par des produits chimiques ; les sociétés humaines sont constituées d’individus reliés par des relations amicales, familiales, professionnelles ; les écosystèmes entiers sont des réseaux d’espèces connectées par diverses interactions comme la chaine alimentaire.

Warren Weaver a écrit un article sur la complexité organisée, où il tente d’analyser l’histoire de la perception de la réalité en trois étapes :

  • Les 17, 18 et 19e siècles, époque du triomphe de la mécanique newtonienne fut essentiellement consacrée à l’analyse de la simplicité. Les sciences et les mathématiques de l’époque se chargaieent de comprendre les choses prévisbles, constantes, comme les mouvements des objets sous l’influence des forces physiques.
  • Le 20e siècle s’est interessé à la complexité désorganisée : le hasard, les statistiques… 
  • Le 21e siècle, lui, se heurte à la  complexité organisée. Celle justement qui se caractérise par la constitution des réseaux.

Aujourd’hui, on commence à avoir des modèles qui emergent. Des analyses de la blogosphère politique américaine, par exemple permettent de voir si les intersections entre blogs démocrates et républicains permettent de se faire une idée des résultats des élections. Une recherche du même type a été effectuée sur les soutiens à Ségolene Royal, qui incluaient de surcroit les coordonnées géographiques des différents participants.

Un autre type de visualisation, la “blogosphère hyperbolique” de Marti Hearst auteur de Search User Interface, concerne l’ensemble des blogs et a permis de visualiser des données surprenantes. On y découvre en effet l’existence, au milieu de tous ces sites interconnectés, de petits ilots isolés du reste de la sphère. Des blogs de gens très jeunes, interconnectés entre eux, mais qui ne font guère de liens vers le reste du monde.

Il existe une multitude d’autres exemples, comme les cartographies réalisées depuis FLickr par Fabien Girardin, récupérant les photos taggées par les gens permettant de montrer leurs déplacements à l’intérieur d’une ville. Ou encore le dessin par GPS dans les villes, le Biomapping par GPS, ou même des recherches sur le terrorisme, comme Rewiring the spy, qui cartographie la “carrière” de différents terroristes, pas forcément des leaders, mais ceux qui restent plusieurs années dans le milieu afin d’analyser la dynamique de ces groupes.

L’ensemble de ces différentes configurations réseau qu’il est désormais possible d’observer et de mesurer implique la création d’ un nouveau langage, d’une nouvelle syntaxe visuelle. C’est tout l’enjeu de VisualComplexity.

Tous ces réseaux qui possèdent autant de points communs, sont-ils tous des exemples particuliers d’une même structure universelle ? Une question que Manuel Lima a posée en conclusion, en nous montrant face à face deux photos aux sujets fort différent. L’une représentant la structure cérébrale d’une souris, l’autre étant une illustration de la forme de l’univers entier. Deux images qui se ressemblent de manière impressionnante…

Rémi Sussan 

Lift10 : Elaborer de nouveaux systèmes d’intelligence collective

Anders Sandberg travaille à l’Institut pour le futiur de l’humanité d’Oxford, un lieu “à la limite de la philosophie” ou l’on s’efforce d’être bizarre, affirme-t-il (voir notre interview récente).

La pluaprt des grands problèmes auxquels nous faisons face aujourd’hui n’auraient même pas été compris il y a quelques années. Pourquoi ? Parce que résoudre les problèmes contemporains exige de plus en plus d’intelligence : comprendre les problèmes écologiques d’aujourd’hui implique de meilleures connaissances en physique par exemple. C’est pourquoi nous avons besoin de plus en plus d’intelligence.

Pour cela il existe une grande gamme de méthodes. Les plus classiques consistent à bien manger, bien dormir, faire de l’exercice, etc. Il existe aussi des méthodes d’éducation pour augmenter le Q.I, bien qu’on arrive assez vite à un seuil avec ce type d’entrainement. Il y a aussi des substances chimiques, mais toutes impliquent une contrepartie, des effets secondaires. Si certaines permettent de se concentrer plus facilement sur un projet, par exemple, il devient plus difficile de conduire. Il existe bien des moyens d’améliorer sa mémoire, mais il existe plusieurs types de mémoire.

On peut aussi envisager de connecter directement les cerveaux et les ordinateurs. Mais en réalité, c’est un processus très difficile à mettre en place, il faut vraiment être très motivé pour entreprendre ce genre de projet, souligne Anders Sandberg, c’est pourquoi il s’intéresse surtout, aujourd’hui, aux personnes handicapées.

Enfin, il ya les “gadgets”, les téléphones portables par exemple, qui peuvent grandement aider notre façon de penser. L’intérêt de ces produits est qu’ils sont peu onéreux. Un objet comme le téléphone portable est apparu dans le milieu des affaire et son usage s’est aujourd’hui répandu jusque dans les pays les plus pauvres de la planète.

Enfin, il y a la connexion des cerveaux entre eux, l’intelligence collective. Celle-ci existe depuis longtemps en science, sous la forme de la “critique par les pairs”. Lorsqu’un scientifique publie, il reçoit diverses observations des autres spécialistes du domaine ce qui permet d’améliorer la théorie.

Mais le problème avec l’intelligence collective c’est que la sagesse des foules semble aller de pair avec sa folie. Ainsi, une grande foule qui délibère est un excellent moyen pour augmenter les “biais” cognitifs, autrement dit les préjugés et les préférences de groupe ! Selon les chercheurs travaillant dans ce domaine, les problèmes pour lequel on ne dispose pas de solutions sont par exemple mieux traités par des personnes isolées que par des groupes. En revanche, les problèmes qui peuvent se subdiviser en petites tâches sont bien mieux réglées par les groupes.

Toute la question consiste donc à élaborer de nouveaux systèmes d’intelligence collectives.Pour cela, il existe de multiples méthodes. Par exemple, dans un jeu à réalité alternée comme “The Beast”, les joueurs sont divisés en une multitude d’équipes pour résoudre les énigmes posées par le jeu.

La Wikipedia est bien sûr l’exemple le plus célèbre d’une telle connexion des cerveaux. Les recherches et les simulations d’Anders Sandberg ont permis d’établir quelques faits intéressants.

Tout d’abord, une page peut commencer à un très bas niveau et monter très vite en qualité. En fait, l’intervention de rédacteurs incompétents a peu d’incidence sur le système. Leurs erreurs sont assez vite corrigées.

Une intéressante recherche à mis face à face deux groupes différents. L’un etait constitué de “spécialistes” de gens qui étaient considérés comme “très intelligents”. Le second groupe était plus divers, et comprenait des gens de niveau très différent. Il s’avère que la qualité des pages travaillées par le second groupe s’est avéré meilleure que les pages éditées par le premier. Comment cela est-il possible ? Et bien dans le second groupe, il y avait peut-être des gens pas très doués, mais il en avait aussi de très haut niveau, supérieur, en fait aux “intelligents” du premier groupe !

Les blogs constituent un autre moyen de filtrer “l’intelligence collective”, dont la qualité globale augmente via un processus de filtres entre pairs.

Aujourd’hui pourtant, la Wikipédia semble trouver ses limites, et certains se plaignent qu’il devient difficile de lui ajouter grand chose. Il va falloir trouver des modèles capables d’aller plus loin, mais jusqu’ici toutes les tentatives ont échouées.

La plupart des recherches en intelligence collective sont connues et appréciées des spécialistes de l’internet. Mais ne faut-il pas aller plus loin ? Ne faudrait-il pas essayer de faire sortir les techniques propres à la Wikipédia du monde en ligne pour les appliquer aux mondes rééls, notamment aux institutions ? C’est en tout le projet qu’esquisse Anders Sandberg, reste à en trouver les modalités concrètes.

Rémi Sussan

#Lift10 : La vie privée, c’est l’autonomie !

La vie privée n’est pas morte, elle est essentielle pour mon autonomie et mon identité, explique Adriana Lukas. La vie privée s’appuie sur le besoin de l’utilisateur en ligne d’être le point d’intégration des données qu’il partage, L’individu est le meilleur juge de ses besoins en terme de vie privée. En dehors des cercles sociaux les plus proches, il nous faut comprendre les conséquences du partage d’information. Mais quand ce contrôle n’est pas entre nos mains, nous n’avons pas de prise sur ces conséquences. Nous ne savons pas le plus souvent comment notre vie privée est exploitée par d’autres. 

La vie privée repose sur le comportement (ce que je veux partager), la propriété (le contrôle des données) et ce que les autres peuvent faire avec nos données. La vie privée n’est pas le secret que je ne veux pas révéler, non. Facebook est devenu un bouc-émissaire facile (en partie pour de bonnes raison), parce qu’il ne nous donne pas l’autonomie nécessaire à la maîtrise de notre vie privée. Or, pour la contrôler, il nous faut des outils, des systèmes de gestion de la vie privée dont nous soyons maîtres. 

C’est cette idée qu’il y a derrière le projet Mine (Themineproject.org) et le concept de VRM (Vendor Relationship Management). Ce dernier s’appuie sur les règles du Cluetrain Manifesto qui analyse les marchés comme des conversations et des transactions. Dans un marché, on sait établir une relation avec un marchand qui parfois se transforme en transaction. Il faut pouvoir gérer les  transactions et relations selon nos propres termes. Alors que le plus souvent, le marchand a plus de contrôle dans la relation en ligne que le client. Les règles du VRM crééent une relation volontaire entre client et marchand : les client sont né libre et indépendants, rappelle la liste des règles. Ils constrôlent leurs propres données et assignent leur propres termes aux services qu’ils utilisent, ils peuvent exprimer leurs demandes librement et surtout, il affirme que les clients libres sont plus précieux que les clients captifs. Le VRM consiste à apporter aux clients des outils pour les rendre indépendants, alors que les outils d’implications sont tous différents et tous fournis par les vendeurs. L’idée est de rééquilibrer le pouvoir. 

Les données personnelles ne sont plus ce qu’elles étaient. Sur le web social, on génère tellement de données sur tellement de plates-formes que notre identité est profondément divisée… Tous les outils que nous utilisons nous permettent de faire des choses. Mais peut-on capter, manipuler nos données avant que qui que ce soit ne puisse le faire à notre place ? Nous avons besoin d’un endroit où déposer nos données pour en faire ce qu’on veut, en y ajoutant de la valeur que nous seuls maîtrisons. On a envie d’en savoir plus de nos données pour en apprendre sur soi : savoir ce qu’on a acheté sur Amazon, connaître nos consommations d’informations selon les sites qu’on fréquence le plus assidument, etc. Avant d’être sociales, on a envie de nos données pour soi. 

J’ai démarré le projet Mine en Open Source pour répondre à ces besoins, explique Adriana Lukas (adriana.mine.com).L’idée est de permettre de stocker des éléments de nos choix et les partager, les exporter, les fouiller, les conserver… sur quel que sujet que ce soit et d ela façon dont on le souhaite. On peut développer des applications, générer des flux de données partageables en définissant les personnes auxquelles elles s’adressent, créer des flux personnalisés… L’utilisateur doit pouvoir être autonome des plates-formes. Sur Mine, on peut créer des fils RSS en décidant ce qui est publié, mais également qui pourra y accéder. On peut personnaliser ses fils selon ses récepteurs. Cela vous donne un contrôle de vos données, une maîtrise. On pourrait donner une adresse à une banque et cesser de l’alimenter quand on souhaite en changer par exemple. C’est une première expression d’une interface sur laquelle on peut agir, qui permet de mesurer son comportement, de voir les données qu’on partage. Ainsi pour une amie qui apprécie de faire du shopping, j’ai créé un fil qui s’alimente automatiquement de données et sur lequel je peux adresser des tags, des données d’achats provenant de multiples sources , me permettant de vérifier visuellement ce qu’elle va recevoir, si j’ai un doute sur ce qu’elle reçoi. L’idée est d’utiliser une plateforme permettant à l’utilisateur d’être maître de tout ce qu’il publie. Selon les tags que j’introduit dans ce que je partage, cela est distribué dans tel ou tel fil RSS, à destination de moi seul, de mes amis ou de tous… Je peux valider à chaque moment lequel de mes amis reçoit une information, à quels tags ils sont abonnés…

Quand les gens verront ce type d’application, accessibles et utilisables facilement, peut-être comprendront-ils que la maîtrise de leurs comportements est à portée de main. La vie privée n’est rien d’autre que l’autonomie et la possibilité de gérer finement ses propres données.. 

#Lift10 : La valeur de la vie privée est de nous permettre d’avoir une vie privée

Daniel Kaplan, délégué général de la Fing, et auteur d’Informatique, liberté, identité, explique : “il y a quelque chose qui ne marche pas. La vie privée vient souvent à la fin des problématiques qu’on soulève, comme quelque chose sur lequel tout le monde se heurte”. On a du mal à appréhender ce qui a changé, ce qui pourrait changer entre nos pratiques et notre vie privée. Il faut s’intérresser à ce qui change, ce qui a bougé dans le paysage. Les données personnelles sont aujourd’hui l’une des matières premières de l’économie numérique, elles permettent de construire des relations, elles sont la substance des services et des produits, à l’image des barres de chocolat personalisées (YouBar). Nos lois en matière de vie privée sont anciennes. Elles étaient prophétiques, mais elles ont toutes entre 30 et 35 ans. Elles se sont adaptées, mais les données personnelles à l’époque, on savait où elles étaient, on savait qui les collectait, on les produisait de manière consciente permettant de déclarer des fichiers et on savait où elles étaient physiquement stockées. Or, tout cela a changé. Les données personnelles sont désormais des données qui ne le sont plus. Il suffit d’en recouper quelques-unes pour pouvoir nous réidentifier. Elles sont produites par des objets qu’on achète ou utilise ou portons, par les autres (qui parlent de nous, nous étiquettent) et par nous. Elles sont des sous-produits de toutes les activités humaines qui ont un substrat numérique. Elles ont tendance à se dupliquer tant et si bien qu’on ne sait pas où elles sont. 

Des barrières sont en train de sauter. Les yeux des caméras de surveillance qui nous regardent nous font désormais nous sentir en sécurité. Mark Zuckerberg dit bien que la norme sociale a changé. La question de la vie privée est une question du passé, affirme-t-il. C’est ce que tout le monde constate et les gens font leur business dessus. Mais est-ce si vrai ? Que font les gens ? C’est ce qu’on appelle le paradoxe de la vie privée, souligne Daniel Kaplan en montrant la baisse des requêtes sur le mot privacy dans les requête que nous faisons sur Google Trends et la montée du terme dans Google Actualité. Dans nos pratiques, cela n’a plus d’importance, mais dans nos angoisses, la disparition de notre vie privée nous inquiéte. 

Pourrait-on regarder d’un peu plus près ce que les gens font en vrai ? C’est beaucoup moins simple qu’on le croit quand on regarde l’enquête SocioGeek. Les gens ne dévoilent pas tout dans n’importe quelle circonstance, les gens tentent d’évaluer le risque. Sociogeek s’intéressait à savoir ce que publieraient les utilisateurs de réseaux sociaux pour entrer en relation avec d’autres. Nous sommes très loin d’une espèce de dévoilement massif irréfléchit où les gens nous montreraient tout d’eux sans discrémination. Il y a à chaque moment des stratégies qui s’expriment. On ne montrera pas notre soufrance, notre tristesse, la nudité, la maladie, la nudité de nos enfants. Mais d’autres valeurs de différenciation sont fortes : on montre ce qui est important pour soi, ce qui nous implique comme si je suis supporter de foot ou fan d’un groupe de rock. Et si cela choque celui à qui cela s’adresse, cela signifie que cette personne ne nous intéresse pas. On travaille notre présentation en fonction du résultat qu’on en attend. 

Les gens ne sont pas si inconscients que cela en ligne en ce qui concerne leur vie privée, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de réelles vulnérabilités. Dans le programme Identités Actives de la Fing, on a montré l’importance de maîtriser certaines choses : ce que je montre, ma joingnabilité… Mais d’autres apports ont une influence sur ce que je suis capable de dévoiler de moi, comme la commodité, le fait qu’on puisse gagner du temps ou le fait de pouvoir entrer en relation avec les autres, valorisant ce que je suis, ce que je sais faire, voir me permettant de me connaître moi-même. Toutes ces motivations travaillent ensemble et permettent de revisiter la vie privée. Se protéger, quand la vie n’est pas en jeu, n’est pas une motivation suffisante. Les protections légales ne suffisent plus. 

Ce qui mérite d’être défendu, c’est la vie privée comme base de l’autonomie personnelle. C’est la vie privée qui me permet de revenir sur mon expérience pour décider ce que je veux faire. La vie privée est une tête de pont pour se projeter. La valeur de la vie privée est de nous permettre d’avoir une vie publique. La protection et la projection de soi sont si liées dans les aspirations, qu’elles nécessitent de repenser nos outils qui doivent nous permettre de réaliser nos aspirations. La société doit offrir à ses membres des lois et de règles pour protéger la vie privée, mais nous devons également équiper et outiller les individus pour atteindre la capacité à se projeter. Projeter, Enseigner. Mettre en capacité. Face à ces objectifs, certains outils existent, d’autres nécessitent néanmoins d’être mieux regardés. 

En France nous parlons beaucoup de droit à l’oubli. Il n’y a pas de traduction anglaise dans les discussions anglo-saxonnes. Le net peut-il oublier ? Ce n’est bien sûr pas si simple. Le flou est une démarche intéressante par rapport à cette question, car on n’arrive pas nécessairement à supprimer toutes les informations. Les chercheurs qui ont travaillé sur le lifelog, les processus permettant d’enregistrer notre expérience personnelle, envisagent de créer des dispositifs d’enregistrement complet. Mais la mémoire se constitue en oubliant, floutant, intervertissant ce qu’on enregistre. Quand nous nous souvenons, nous réécrivons ce dont on se souvenait. Peut-on inscrire dans nos dispositifs techniques des méthodes similaires au fonctionnement de notre mémoire ? Pourrait-on avoir des capteurs et des bases de données qui oublieraient d’enregistrer des données, qui ne soient pas capables de répondre à toutes les demandes ? Cela permettrait surtout d’installer un principe d’incertitude radical par rapport à la masse d’information disponible. Il y a dans ces idées des outils à imaginer à l’image de ceux qu’imaginent des vendeurs d’alibis (alibinetwork.com).

Deuxième exemple, les hétéronymes. Nous avons plusieurs identités, mais ce sont des pseudonymes temporaires le plus souvent. Peut-on transférer la valeur de notre personnage vendeur sur eBay ou de maître de guilde dans World of Warcraft en le valorisant ailleurs ? Pourrions-nous avoir des personnalités durables et riches existant dans de multiples univers, disjointes de notre identité civile. L’hétéronymat n’est pas qu’un pseudonyme, mais une personnalité disjointe de nous. Pourrions-nous prendre au sérieux cette idée et la creuser ?

Enfin, pourrions nous voir l’idée de l’ePortfolio, qui permet de référencer, pointer les éléments formels qui sont des preuves de nos compétences : diplômes, emplois, mais aussi ce que les gens ont dit de bien de vous, nos hobbys, nos talents…  pour en créer des vues différentes selon à qui l’on s’adresse ? L’utilisateur aura la possibilité de projeter ce qu’il aura envie de dire. Il faudrait passer du droit d’accès et de rectification aux données pour les  supprimer ou les corriger, à un droit d’accès et de récupération. Au lieu de contrôler, pourrait-on obtenir ce que d’autres organisations savent de moi pour mieux me connaitre, pour mesurer mon empreinte carbone, et me permettre de créer des outils d’analyses personnels permettant de mieux les exploiter, d’en faire quelque chose ? 

Il va falloir éduquer les enfants aux dangers de l’internet, répète-t-on souvent. Mais comment un prof quinquagénaire peut-il  apprendre Facebook à un ado de 15 ans ? Le sexe, ça rend malade nous apprenait-on déjà il y a 20 ans dans les cours d’éducation sexuelle… Sauf qu’on oubliait de nous dire que ce n’était pas que cela, mais aussi du plaisir et de l’amour. Pour mieux montrer aux parents ce qu’est Facebook pour les enfants, il faut s’intéresser aux compétences que ces outils permettent de développer. Facebook apprend à savoir ce qu’on montre ou pas de soi, apprend à gérer des conflits ou des problèmes… Facebook apprend des compétences nécessaires au fonctionnement de la société d’aujourd’hui. Là aussi, pris sous cet angle, nous pourrions faire des progrès dans l’apprentissage de la gestion de notre identité, en en voyant les valeurs positives plutôt que les risques.

Venez à Lift 2011 en nous disant comment vous avez créer de la valeur à partir des données personnelles, nous invite Daniel Kaplan. Espérons que le message sera entendu !:

#Lift10 : Comment s’adapter au futur ?

Il y a 20 ans, Dallas a montré une image du pétrole américain, qui est bien loin de celle que nous donne BP aujourd’hui… L’essayiste Nassim Taleb pourrait attribuer ce genre de catastrophe à ce qu’il appelle une fausse idée ludique (Ludic Fallacy). Comme il l’expliquait en prédisant la crise financière de 2008, nous ne sommes pas fabriqués pour comprendre les choses abstraites, les catastrophes, les “Cygnes noirs” qu’il évoque dans son livre éponyme. Taleb a imaginé un protocole de protection baptisé “Cygne Noir” pour répondre aux questions imprévisibles qui arrive et qu’il vend sous forme de conseil via sa société de consulting. 

Moi, je ne suis que designer, explique Anab Jain. Je ne prédit pas les évènements improbables. Cependant, le design peut aussi imaginer des réponses à l’impossible, à ce que nous comprenons mal, à la complexité et nous faire passer, via des histoires, de l’invisible au visible. C’est en tout cas ce qu’elle essaye de faire via son studio Superflux, qui créé des propositions spéculatives pour l’avenir… 

Suite aux dernières tornades qui ont touché la Louisiane, des habitants et des designers se sont posés la question de savoir comment apporter des réponses à ce genre de catastrophe. C’est l’enjeu du projet Arche (ark.inc) qui imagine des services et des produits pour vivre dans une civilisation après la catastrophe. Ark.inc est une fiction qui imagine des solutions via le design avec des gens qui ont vécu ce type de catastrophe pour nous aider à mieux réagir à d’autres évènements de ce type. 

La Puissance de 8 (Powerof8.org.uk) est une collaboration multidisciplinaire pour comprendre comment les technologies peuvent avoir un impact sur les écosystèmes naturels. L’une des préoccupation clef du groupe a été de s’intéresser à la mortalité des abeilles. Les technologues qui composaient ce cercle de réflexio pensaient qu’on pouvait imaginer des abeilles modifiées génétiquement pour répondre à leur mortalité… Ils ont imaginé une abeille synthétique émettrice d’ondes pour attirer d’autres abeilles. Le prototype imaginé croisait des gènes d’abeille avec celles de chauve-souris pour qu’elles puissent détecter les ondes radios sans être désorienté par les ondes électro-magnétiques. Les designers ont imaginé des abeilles colorées, dotées d’ailes solides pour et de fibres pour récupérer le polen et aider à la polénisation. Le scénario imaginé (vidéo) montre l’introduction de composant dans des larves d’abeille. Bien sûr, c’est un scénario, c’est un prototype conceptuel de designers né à l’école d’architecture de Barlett. Les scénarios ont même imaginé comment les hommes pouvaient s’adapter à ces nouvelles créatures, attirer les abeilles émétrices en émettant des ondes pour les appeler. Ce qui était intéressant a été finalement de constater que des scientifiques s’intéressaient également au même problème. Les chercheurs du Wyss Institute à Harvard ont imaginé eux des RoboBee, des abeilles robots, non biologiques, mais autonomes, capables d’aider les abeilles à s’orienter. Comme quoi, les questions que nous nous posions à quelques-uns étaient aussi étudiées très sérieusement par d’autres scientifiques en parallèle. 

Ces scénarios ont pour but d’aider les gens à voir les choses de manières différente, pour sortir du consensus de la réalité actuelle. Le but est de permettre d’établir un dialogue durable entre différentes disciplines, entre designers et scientifiques notamment. 

Et Anab Jain de nous présenter une caméra sur la 5e dimension, créée à partir des théories des physiciens quantique pour permettre de mieux approcher la réalité que décrit la physique quantique. L’idée de cet objet était d’explorer ce que serait un monde où le calcul quantique serait normal. Que serait un monde où plusieurs réalités pourraient exister. Comment utiliser la recherche scientifique pour la faire comprendre du grand public ? Pourrions-nous avoir des outils pour écouter ou voir des mondes parallèles ? Peut-on casser la limite entre le temps et l’espace ? C’est l’idée de ce prototype : une caméra capable d’enregistrer plusieurs réalités à la fois. La caméra présente ainsi plusieurs parcrous de personnes différents dans un même temps. Chaque image illustre ce qu’il s’est passé dans des mondes parallèles au même moment. L’exposition qui en a été tirée a permis de regarder autrement le futur et la physique. 

Robert Boyle (1627-1691) avait essayé de regarder dans le futur. Dans sa liste de souhait, il espérait que nous arriverions à voler, à garder notre jeunesse, à faire muter les espèces… Et pour la plupart, cette liste de souhait a été atteinte. Les gens supposent qu’il va toujours y avoir du progrès même si on ne le voit pas, disait Kevin Kelly. La question est de savoir quels sont les archétypes des désirs d’une époque. Quels pourraient être nos souhaits pour demain ? C’est tout l’enjeu d’un design qui interroger demain. 

#Lift10 : Adapter le système éducatif à demain

Pour devenir plus intelligent, il y a une méthode très ancienne qui a peut-être besoin d’être rajeunie, l’éducation. Comment adapter le système éducatif au XXIe siècle ? Telle est la question que nous adresse François Taddéi de l’Inserm.

“Je me suis intéressé à l’éducation quand j’ai eu un enfant et qu’il est allé à l’école. C’est un enfant adorable, mais il pose trop de question, me disait son professeur”. Cette petite anecdote illustre bien le problème de l’école d’aujourd’hui, estime François Taddéi. 

Nous vivons dans un flux d’information où il est difficile de savoir laquelle est pertinente. La méthode socratique a été inventé il y a des milliers d’années pour passer de l’information au savoir. Peut-on questionner collectivement les choses pour trouver de nouvelles narrations et scénarios ? Peut-on rendre la méthode socratique collective ? Chacun de nos enfants est un petit Socrate, même si le système éducatif leur apprend à poser de moins en moins de question. Comment les aider à aller de plus en plus vite ? A apprendre à en poser plus. 

Le jeu d’échec est un paradigme du futur. Quand Gari Kasparov a perdu contre DeepBlue, The Economist a publié un article qui disait que si votre emploi ressemblait aux échecs, il était temps de changer d’emploi. Or,moi même, j’ai bâti ma carrière sur la base de ma capacité à mémoriser et à calculer, reconnaît François Taddéi. Tous les emplois qui ne concernent que le calcul et la mémorisation sont en danger et ce ne sont pas que des emplois peu qualifiés. Une fois que l’ordinateur l’a battu aux échecs, Kasparov a lancé les échecs perfectionnés, un concours où les joueurs étaient assistés de leurs ordinateurs pour jouer. Il est intéressant d’observer que ceux qui ont gagné sont ceux qui avaient les meilleurs compétences d’interaction entre l’homme et la machine et non pas ceux qui avaient le meilleur programme ou le meilleur joueur d’échec. Il faut apprendre aux enfants à utiliser la techno de manière optimale, pour faire le meilleur usage du cerveau et de l’ordinateur.

La technologie est moralement neutre, mais elle peut-être à la fois utilisée pour détruire ou construire le monde. Le Poète TS Elliot disait : Where is the life we have lost in living ? Where is widsom we have lost in knowledge ? Where is knowledge we have lost in information ? 

Il faut réinventer l’école estime Taddéi. Nous éduquons nos enfants pour les formater via une boite logique, alors que nous avons besoin d’un enseignement plus créatif pour les aider à imaginer l’avenir, à se responsabiliser, à faire ce que l’ordinateur ne sait pas faire. Tous les adultes ont été éduqués par le système éducatif passé et nous avons du mal à aller au-delà de cette boite logique qui nous a formaté et trouver de nouvelles possibilités. 

Le monde dans lequel nous vivons s’accélère sans cesse plus avant. Lewis Carroll en 1871 avait compris qu’il fallait courrir deux fois plus pour rester au même endroit et aller encore deux fois plus vite pour aller ailleurs. Pour s’adapter dans un monde qui va plus vite, il faut effectivement courir plus vite et savoir où l’on court. Biologiste de formation, j’ai été formé à comprendre comment courrent les bactéries, rappelle François Taddéi. Nous savons allonger la durée de vie, lutter contre de nombreux agents pathogènes… Nous avons triplé l’espérance de vie en deux siècles. Mais les bactéries ont appris à apprendre, elle ont accru leur capacité d’apprentissage, elles savent collaborer, elles savent désapprendre, elles savent construire leur propre environnement adapté à leur génomes et échangent des informations sur la manière de coopérer. Le paradigme des bactéries se met à l’oeuvre dans un monde de plus en plus vaste. Et il nous faut l’appliquer à l’avenir de la science. La science ouverte, telle qu’elle commence à être pratiquée, montre que les gens apprennent plus vite et qu’elle peut s’adresser à tous. 

En Afrique, l’oiseau miel ne sait pas trouver seul le miel. Il chante une jolie chanson qui va plaire aux humains, les attirer pour leur indiquer là où se situent les abeilles et l’oiseau va profiter de l’humain pour récupérer un peu de miel. La légende africaine dit que si vous ne donnez pas de miel à l’oiseau, la fois suivante, il vous conduira au lion. Si l’oiseau et l’homme surexploitent la ressource, ni l’un ni l’autre n’auront plus rien. En cela la fable est une belle métaphore de la coopération. Mais tous les systèmes apprennent. Certains primates ont appris à laver des légumes avant de les manger pour qu’il n’y ait pas de sable dedans. Et cette technique s’est d’abord propagée par les jeunes femelles puis par les plus vieux mâles. 

Samuel Weiss, a le premier insisté auprès des médecins pour qu’ils se lavent les mains en passant d’un malade à l’autre, de la salle d’autopsie à la salle d’accouchement. Pourtant, malgré ses démonstrations et son insistance, les docteurs de l’époque ne l’entendait pas. Souvent, les innovations ne prennent pas car les gens n’acceptent pas l’idée que ce soit mieux que ce qu’ils faisaient.

Kiran Bir Sethi à Ted a évoqué le virus “i can” à des milliers d’enfants pour étendre l’innovation dans les groupes. 

Il faut établir des liens entre les créateurs et réinventer la manière dont nous créons. D’où l’idée d’imaginer des Campus X.0 : un campus en évolution où il faut réinventer en continue la façon dont on procède à l’éducation et la techno tout en étant accessible à tous sur la planète, à l’image des cours du MIT en ligne. Mais au MIT, on a plus que les cours, il y a aussi les interractions avec les gens. Nous avons besoin de zones de créativité, insiste le chercheur, car souvent, on est entouré de gens qui ne le sont pas. Il faut créer des espaces de création de manière constructive. En France on a tendance à critiquer sans faire de proposition constructive pour aller plus loin. Wiser-U.net tente de créer un espace numérique pour échanger et créer des idées entre étudiants. Ils peuvent trouver des idées, réaliser des projets, de manière ouverte, utilisant l’intelligence collective… Il y a un concours pour des étudiants du monde entier afin que chacun participe et construise des projets communs.

Que peut-on faire de plus beau et de plus utile qu’une tour Eiffel, symbole d’une époque, en utilisant des technologiques constructivement et collectivement ? Il faut créer l’avenir car nous allons y passer le reste de leur vie. 

#Lift10 : Mobile, la nicotine de nos sociétés contemporaines

Stefana Braodbent est en charge du laboratoire des usages de l’UCL (Usage Watch). Cet homme envoie un SMS depuis son lieu de travail, certainement à quelqu’un qui n’est pas loin de lui, car souvent on s’adresse à des amis, à de la famille, explique la chercheuse en nous montrant la photo d’un ouvrier du bâtiment en train de faire une petite pause avec son mobile, comme on la faisait avant avec une cigarette.  C’est une action très subversive car cela remet en question la morale et l’éthique au travail. Nous avons appris que pour être productif , il faut être isolé de notre famille et des gens qu’on aime. On ne doit pas être distrait par des activités personnelles au travail. Or, tous les gens qui ont accès à des moyens de communication l’utilisent pour des communications privées sur leurs lieux de travail. Cette croyance selon laquelle la productivité et l’isolement sont important dans le travail ne remonte qu’à la révolution industrielle avec l’invention des lieux de production spécialisée, quand nous sommes passés du moment où les gens étaient payés pour le produit qu’il fabriquait au temps passé à le fabriquer. Cette transformation a introduit le problème de l’attention au travail. C’est à partir de là qu’on a inventé des systèmes de contrôle de l’attention des gens, en transformant les environnements de travail, en introduisant des superviseurs, des agents de maîtrises chargés de contrôlé le travail des autres. 

On a la même chose dans le système éducatif : on apprend aux enfants à se concentrer , ce sur quoi se concentrer, ce qui vaut la peine de se concentrer. Il y a beaucoup de discussion et de confusion sur la question de l’attention, estime la chercheuse. La façon de gérer la complexité et l’attention s’appuient sur l’idée que les gens peuvent la gérer de façon individuel, que c’est un processus individuel qui s’appuie sur la volonté de chacun. Or, j’aimerais vous montrer que l’attention est un processus social plus qu’individuel. 

Charles Derber en 1979 dans The Poursuit of Attention disait que les relations entre les statuts des uns et des autres étaient liés à l’attention. Ceux qui ont un statut plus élevé s’attendent à recevoir l’attention des autres et ceux qui ont un statut plus bas doivent porter de l’attention. Mon expérience d’observation des gens sur leurs lieux de travail, montre qu’on contrôle la gestion de l’attention des employés de bas niveaux, alors qu’on fait confiance aux cadres et dirigeants : on ne surveille pas comment ils gèrent leur temps. Il y a une rupture sociale considérable dans la gestion de l’attention, liée à la confiance. 

A l’heure actuelle, dans beaucoup de lieux de travail, on contrôle l’accès des employés aux modes de ocmmunication : accès internet restreint voir interdit, mobiles éteints, e-mails débranchés… Il y a une grand disparité dans la supervision et de contrôle. Le contrôle de l’attention des gens est pourtant voué à l’échec, même si beaucoup d’entreprises continuent à le faire. Le contrôle de l’attention est devenu de plus en plus impossible à mesure que les moyens de communication se démultiplient.

Et Stefana Broadent de regarder un exemple autour d’un accident de train, le Chatsworth Metrolink Accident de 2008, qui a eu lieu dans une petite ville du nord de Los Angeles : un accident tragique où deux trains sont entrés en collison à 4 heures de l’après midi faisant 25 morts et plus de 100 blessés. Les deux trains (un de voyageur, l’autre de marchandise) étaient sur la même section d’une voie unique et allaient dans deux sens différents. Le National Transportation Savety Board - NTSB - a enquêté sur les causes de l’accident et a montré que le conducteur du train de passagers n’avait pas vu un feu de circulation rouge… Et la raison pour laquelle il ne l’avait pas vu était qu’il utilisait son mobile pour envoyer un texto, car quelqu’un a reçu un texto de lui, 22 secondes avant la collision. On s’est rendu compte que ce jour là, pendant son travail, il avait envoyé 62 textos. Metrolink avait pourtant édicté des règles de non utilisation des mobiles en conduisant. Mais si on regarde les messages du conducteur, on se rend compte qu’il envoyait des messages pendant qu’il était au travail quasiment tous les jours. En regardant son activité via son téléphone mobile, on se rend compte que lorsqu’il travaillait (11 heures dans la journée, aux heures de pointe du matin et de l’après-midi), il envoyait plus de textos pendant qu’il est au travail qu’au repos. C’est assez habituel dans nos pratiques, quand on les regarde en détail, en fait. 

Metrolink s’est défendu en disant qu’elle ne pouvait savoir si le conducteur du train était en train de téléphoner ou de lire son journal. Personne ne voit ce qu’il fait dans sa cabine. Suite à cet accident le NTSB a conclu qu’il fallait installer des caméras vidéos dans les cabines des conducteurs… Dans les jours qui ont suivi l’accident, il y a une loi interdisant à tout employé des chemins de fer d’utiliser des dispositifs mobiles. Une autre loi a interdit l’utilisation du téléphone dans les voitures, et dans toute situation de mobilité.

Or, si on regarde les facteurs de risque, on se rend compte qu’il y avait bien d’autres éléments qui ne fonctionnaient pas… D’abord cette ligne était une voie unique, comme il y en a beaucoup en Californie, ce qui n’est pas nécessairement sans risque. Ensuite, quand le train est passé au feu rouge, personne ne l’a averti, le système ne permettait pas non plus d’arrêter le train à distance… Enfin, la durée du travail est longue. Les conducteurs sont isolés dans leurs cabines. L’automatisation du système fait que leurs tâches sont très répétitives et ennuyeuses  et l’on sait que la répétition des tâches et l’ennui ne favorisent pas l’attention. On s’est également rendu compte que l’autre conducteur de train de marchandise a envoyé également 42 messages durant cette journée. 

On pourrait trouver bien des exemples analogues, comme lors du crash d’un avion sur l’Hudson ou un contrôleur aérien a été accusé, faussement, d’avoir utilisé un téléphone mobile pendant son travail. On en connait tous, des exemples de ce type, même si, heureusement, souvent, ils sont beaucoup moins dramatiques. 

L’environnement de travail réduit le niveau d’implication des gens. L’automatisation implique des travaux de plus en plus dénués de sens avec des fonctions limités. On demande à bien des employés de concentrer leur attention sur des tâches sans sens et répétitives et on sait qu’on a du mal à concentrer son attention quand on s’ennuie… Finalement, le téléphone mobile sert à rester vigilant et en alerte. Comme nos vérifications d’e-mails correspondent souvent à une chute d’attention dans notre travail et font partie d’un cycle d’attention qui a pour fonction de la détourner pour nous permettre de nous reconcentrer. Enfin, on peut se demander si la division arbitraire entre le monde privé et professionnel est une si bonne chose. Chacun sait qu’il est important d’avoir des moments de contacts avec les siens dans la journée. Ce n’est pas un choix indivuel, mais bien souvent un choix social imposé par nos représentations… 

On peut se demander si la solution de contrôler l’attention des gens est une bonne solution. La multiplication des caméras de surveillance et des politiques de surveillance augmentent plutôt qu’elles ne diminuent le problème. Or, les gens trouveront toujours une colonne pour se cacher et faire ce qui est interdit. Le problème n’est pas tant d’utilser un dispositif électronique pour se distraire, mais de concevoir des environnements qui évitent un ennui massif et qui limitent les distractions. Au final, le véritable défi est de savoir comment concevoir des environnemnets de travail plus chargé de sens. 

Lift10 : Shenzen, dans les nuages

Longtemps la 3D est resté du domaine de l’image, explique Clément Moreau, fondateur de Sculpteo. Désormais accessible à tous via des logiciels de conception 3D et des bases de partage de contenus 3D, la 3D est en passe de sortir de l’écran. On est en train de passer des fichiers 3D à des objets que les gens peuvent toucher. L’internet est en train de devenir tangible. Sculpteo propose de l’impression 3D à distance. Le principe est simple. Vous envoyez votre fichier en ligne, il est vérifié et réparé si besoin, et vous pouvez passer commande d’un objet : objet décoratif, mécanique, utilitaire, figurine de jeu de rôle, etc. Sur la plate-forme, les utilisateurs peuvent mettre en vente leurs objets via des magasins virtuels pour des objets réels. 

Grâce aux progrès des technologies d’impression 3D, demain, on pourra produire avec d’autres matériaux que le plastique (le métal), on pourra agrandir les dimensions des objets et améliorer la qualité des détails. Grâce à ces technologies, nous pouvons relocaliser les usines là où sont les consommateurs et de distribuer la technologie où qu’on soit, explique Clément Moreau en évoquant Shenzen, cette ville chinoise en bordure de Hong Kong, symbole de la délocalisation industrielle. L’un des ateliers de Sculpteo est implanté dans les Pyrénées… Jolie démonstration par l’exemple ! 

#Lift10 : FabLab, une arène créative pour défier l’impossible

Haakon Karlsen Jr, est le créateur de la FabFoundation et du FabLab Norvégien installé au-dessus du cercle Artique. 

Haakon avait des troupeaux de moutons et il voulait pouvoir suivre leurs déplacement dans la montagne. Tout à commencé par l’installation d’antennes et de capteurs sur des moutons pour repérer leurs déplacements. C’est pour trouver une solution technique à son besoin qu’il a développé le premier FabLab norvégien. 

Le FabLab a été monté en octobre 2002 et a ouvert en juin 2003. Au début, il ne consistait qu’en une fraiseuse, une machine à découper et quelques ordinateurs dans une grande de ferme. En 2003, Neal Gersenfield, directeur du Centre Bit et Atomes du MIT et créateur du modèle des FabLab a envoyé une machine à découpe laser du MIT qui est devenu depuis la machine de base du FabLab. Il en a envoyé de nombreuses autres alors que le projet se transformait en un “village de l’invention” en 2005. Le FabLab norvégien, malgré sa situation géographique particulière accompagne quelques 120 projets par an et accueille chaque année quelque 6000 personnes et plus de 5 millions de visites sur son site web. 

Le FabLab au début était un endroit de prototypage rapide permettant de reproduire tout et n’importe quoi. Mais désormais, c’est avant tout un réseau de personnes souhaitant coopérer et partager leurs connaissances. Les outils permettent d’atteindre cet objectif, comme le réseau de vidéoconférence qui les relie, explique Haakon Karlsen Jr avant de montrer un reportage de CNN présentant le FabLab du cercle arctique

Il est devenu difficile de dénombrer le nombre de FabLab qu’il y a dans le monde. Et il a fallu du temps pour la fondation pour qu’elle organise et structure le réseau et les missions, entre les laboratoires (.org), les services commerciaux (.com) et éducatifs (.edu).

Le FabLab est un endroit pour répondre aux besoins des gens quels qu’ils soient explique Haakon Karlsen Jr. en se souvenant d’une femme venue leur commander un moule pour créer des chocolats, puis un autre… puis une boîte pour les emballer. Puis 100. Puis 1000 puis 10 000. Le FabLab a fini par lui en fabriquer 40 000 ! Jusqu’à devenir trop petit pour cela… 

De nombreuses petites entreprises se lancent ainsi, petit à petit, en commençant une production unitaire. Le FabLab du Kenya produit des médicaments antipaludéens, et disposent d’une vingtaine d’employés. Nous faisons à la fois de la recheche, de l’éducation et de la commercialisation… Mais c’est là encore une difficulté : on a des problèmes pour aider à la création de commerces et d’entreprises notamment.

Malgré ces succès, il nous reste du chemin à faire pour mieux esquisser le réseau des FabLab, estime celui qui en est le maître d’oeuvre. Et de nous inviter au BootCamp annuel qu’il organise au fin fond de la Norvège, pour partager et échanger techniques, projets mais aussi savoir-faire autour de la gestion et de l’organisation des FabLab. C’est un peu loin, mais le cadre donne envie de s’y rendre…

Lift10 : RepRap, refabriquer le monde

Adrian Bowyer, cet ingénieur et mathématicien britannique, inventeur de la RepRap, cette imprimante 3D libre capable d’imprimer des objets en volume, a commencé par citer Karl Marx. Pour Marx, le prolétaire désigne des travailleurs qui sont réduits à vendre leur force de travail pour vivre parce qu’ils ne possèdent pas d’outils de production. La solution pour libérer le prolétariat consistait à faire la révolution pour confisquer les moyens et les outils de production. On a su par la suite qu’il s’agissait d’une mauvaise idée, s’amuse Bowyer, mais il avait cependant raison sur le diagnostic : la pauvreté consiste à ne pas avoir accès aux moyens de production.

Adrian Browyer propose une autre solution au problème qui passe par une autre révolution, celle d’avoir accès plus facilement à des outils de production. C’est l’idée qui préside à la RepRap qu’il a conçu : une imprimante 3D capable d’imprimer une partie de ses propres pièces, à peu près la moitié. Le reste des pièces pouvant facilement s’acheter dans la plupart des grandes villes. Le prix total d’une RepRap se monte à environ 350 euros.

La machine est capable de reproduire des objets pour l’instant d’un volume de presque 20 cm cube. Elle est capable de s’autoréparer en produisant ses propres pièces de rechange. 

Bien sûr les spécifications de la machine sont libres et gratuites. Aujourd’hui, elle est utilisée dans de nombreux pays occidentaux, et commence à pénétrer des pays comme l’Afrique. Les utilisateurs peuvent partager et diffuser des plans d’objets conçus pour la RepRap via par exemple un site comme Thingiverse

Après avoir présenté sa machine, Browyer a tenté de montrer comment la RepRap s’insère dans un fonctionnement global en présentant les différentes contraintes que la machine doit relever. Pour lui, il y a différent types de contraintes : celle des règles, de la loi et de la coutume. Au-dessus d’elle, il y a la contrainte économique, puis celle de la biologie et celle de la physique, couche fondamentale de l’existence. 

En ce qui concerne le premier niveau, celui des règles, du droit, du copyright et des brevets, Browyer rappelle qu’il est permis d’imprimer n’importe quel type d’objet. S’il existe des contraintes, tout n’est pas interdit. Par exemple, si on désire réparer un rétroviseur cassé et qu’on doit lui donner une forme “brevetée”, on n’enfreint pas la loin. On n’est pas non plus dans l’illégalité si on reproduit un objet breveté qu’on ne souhaite pas vendre. 

Au niveau économique, la RepRap, avec son prix moyen de 350 euros, est bien moins chère que la moins onéreuse des imprimantes 3D (12 000 euros pour les premiers modèles). Elle est également écologique puisqu’elle ne consomme que 8 grammes de carbone pour produire un objet et en enferme 17 dans les objets imprimés. 

Sur le plan biologique, la machine repose sur la notion d’autoreproduction propre au vivant.

Quant au plan de la physique, il n’est pas sûr que la centralisation et le grossissement soit un principe d’évolution unique pour les êtres vivants comme pour les objets. Si c’est aujourd’hui le cas par exemple des voitures, qui sont créées dans des usines de plus en plus imposantes, d’autres mouvements vont dans le sens inverse, favorisant plutôt la décentralisation et la réduction. La machine à laver personnelle a ainsi remplacé la blanchisserie centrale. C’est dans cette dernière logique que se situe la RepRap… avec l’espoir qu’un jour, les gens possèderont chez eux de plus en plus d’outils effectuant un travail longtemps réservé aux industries. 

Rémi Sussan

Lift10 : Design, les nouveaux corsaires

Le designer Jean-Louis Fréchin de l’agence Nodesign, affirme trouver dans le “corsaire” un nouveau modèle d’innovation. Vivant dans un univers plus régulé que le “pirate”, le corsaire désigne l’équipage d’un navire civil armé et autorisé à attaquer des ennemis en temps de guerre. Il est également un explorateur. Peut-être peut-on même voir en lui le premier hacker? Armé de cette métaphore, Jean-Louis Fréchin espère partir à l’abordage d’anciennes industries aux pratiques lourdes et archaïques, afin de les féconder par un usage intelligent des nouvelles technologies. 

Aujourd’hui, l’industrie, au sens classique du terme, n’a pas bonne presse. La notion de produit en série passe mal à l’heure où chacun espère posséder quelque chose d’unique. L’époque de la Ford T, “qu’on peut choisir de n’importe quelle couleur, pourvu qu’elle soit noire” voire de la quatre chevaux “qui fait rouler la France” est bien révolue.

Il faut donc inventer de nouvelles conceptions de fabrication-distribution et réaliser des objets du XXIe siècle, des objets-services des objets-interfaces qui permettent une post-production par les utilisateurs.

La première “vieille industrie” attaquée par les “nouveaux corsaires” comme se définit le designer a été celle du papier peint, une activité dont les méthodes n’ont guère évolué depuis bien longtemps. La première action a consisté à “parasiter les machines”, les cylindres qui impriment le papier peint, en les connectant à un ordinateur. On peut ainsi créer ses propres motifs, en pilotant l’impression par logiciel. Et s’amuser à utiliser l’Ascii art ou ses propres empreintes digitales comme motifs, explique son complice Uros Petrevski.

Mais ces différentes améliorations ne font que préfigurer le dernier projet, plus sophistiqué, celui du “papier peint augmenté” grâce auquel les deux designers ont remporté le grand prix du Wall PaperLab, cette exposition au musée des Arts décoratifs lancé par l’association pour la promotion du papier peint. L’idée est d’utiliser des motifs particuliers, pouvant être lus sur le principe du Flashcode et permettant d’augmenter le papier peint d’information quand on le regarde via un smartphone. Si on regarde les murs décorés avec ce nouveau système par l’intermédiaire d’un smartphone on pourra y voir inscrit des “souvenirs” : inscriptions, décorations personnelles de toutes sortes, voire même des objets en 3D qui seront lisibles via le tag imprimé comme motif sur le papier (vidéo).

FabWall - WallPaperLab 2010 from NoDesign on Vimeo.

Cela va bien plus loin que la fausse idée de “customisation” pour devenir une véritable “post production”, un “papier peint à finir soi-même”.

Par ce genre de procédé, on peut imaginer redéfinir un nouvel artisanat pour le XXIe siècle. Et dans cette optique, les projets de FabLab que défend ardement Jean-Louis Fréchin prend toute sa valeur. Avec des projets de ce type, le FabLab n’est pas seulement un enjeu social, il est aussi un enjeu économique et éducatif.

La France a toujours eu du mal à concilier l’art et l’industrie au contraire d’autres pays européens. C’est encore plus difficile aujourd’hui, car la France n’est même plus un pays industriel, estime le designer. Mais le FabLab permet de reconclier non seulement la technologie et l’art, mais aussi la société et les gens. Il faudra sans doute concevoir de nouveaux modèles pour opérer cette mutation, bien sûr. A l’instar du corsaire, qui vit dans un environnement sauvage mais néanmoins plus régulé que le pirate, c’est peut être vers un modèle de “place du marché” qu’on va se diriger, pour intégrer ces nouveaux processus artisanaux. Celui-ci se trouve à mi-chemin entre la cathédrale, ou tout est décidé d’en haut, et le bazar, ou tout émerge à partir du bas. Dans une place de marché, il peut tout se passer, mais on sait néanmoins toujours ce qu’on va y trouver.

Rémi Sussan