Fing
27/02/2009

Lift09 : LiftFrance by Fing

Pour conclure cette journée, après l’intervention de Vint Cerf (nous y reviendrons), Laurent Haug de Lift et Daniel Kaplan de la Fondation internet nouvelle génération annoncent la naissance de LiftFrance by Fing, dont la première édition se tiendra du 18 au 20 juin à Marseille en France, sur le thème “Faites votre futur vous-mêmes !” Au programme de ces deux jours de conférence, trois thèmes seront particulièrement explorés :

  • Changer les objets : vers des objets intelligents, connectés, mais aussi personnalisables, transformables, évolutifs, recyclables… fabriqués autrement et ailleurs, pourquoi pas chez soi, ou dans un atelier de proximité.
  • Changer l’innovation : vers une innovation continue et en réseau, issue tant des utilisateurs que des entrepreneurs, des chercheurs et des activistes… qui propose à chacun de devenir auteur de son quotidien et de son avenir.
  • Changer la planète : vers un “design vert” qui réconcilie l’enjeu environnemental avec la croissance, le désir et le plaisir… et qui relie notre expérience quotidienne avec notre conscience partagée de l’environnement.

Les 100 premiers tickets sont mis en vente au prix promotionnel de 350 euros, cela ne durera pas. Inscrivez-vous ! Réservez votre agenda. Venez découvrir l’été au bord de la méditerrannée. Prolongez le plaisir de Lift !

Lift09 : De la sécurité au temps de l'informatique omniprésente

Melanie Rieback est une spécialiste - et un hackeur - de puces RFiD, professeur au Groupe des systèmes informatiques à l’université Vrije d’Amsterdam. Avec l’internet des objets nous aurons les mêmes problèmes qu’avec l’internet, comme la lecture non autorisée de puces, le traçage, le clonage de puces, le refus de service, l’écoute… Les RFiD sont sensibles aux virus, comme l’a démontré Mélanie en créant le premier virus RFiD en mars 2006. La plupart des systèmes RFiD peuvent être piratés, assène la chercheuse en évoquant les passeports, les cartes d’identités ou les pass de transports en commun qui commencent à intégrer ces puces. D’où l’invention du Rfid Guardian, un système portable qui agit comme un lecteur de puce capable de décoder les étiquettes intelligentes et qui peut également émuler les étiquettes. Il intègre quatre propriétés de sécurité dans un seul appareil : il audite les étiquettes, il gère les clefs, contrôle les accès et authentifie. Et surtout, il permet de brouuiller les puces. RFiD Guardian a pour but de permettre à chacun de surveiller l’utilisation des puces RFiD et de de transformer l’information des puces. Une version commerciale devrait bientôt être accessible (même si le projet est en open source) afin que tout un chacun dispose des moyens pour pirater les puces. Le but de Mélanie est de faire réagir l’industrie, qui pour l’instant demeure sourde aux problèmes de sécurité qui s’accumulent sur les puces. Les attaques vont sortir des laboratoires promet la chercheuse. Parce que nous avons besoin d’une industrie de la RFiD sûre, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Lift09 : De l'amour ?

Baba Wamé est enseignant à l’Ecole supérieure des sciences et techniques de l’information et de la communication à l’université de Yaoundé et a soutenu une thèse à Paris II sur les usages de l’internet au Cameroun. Le Cameroun est un pays de 18 millions d’habitants. L’internet est arrivé au Cameroun en 1997 et compte 500 000 utilisateurs dont 350 000 depuis les 2500 points d’accès publics. Baba Wamé a étudié les usages des sites de rencontre auprès des camerounaises. Ces femmes, ces tchateuses, ont entre 18 et 34 ans, un niveau scolaire peu élevé, et ne sont pas toutes célibataires (certaines sont même mariées et font des rencontres parfois avec l’assentiment de leurs maris) et viennent surtout du sud du Cameroun chrétien (par rapport au Nord, musulman, où l’internet est moins présent). Ces femmes cherchent à changer leur vie et celle de leur famille par le mariage, ainsi qu’à avoir des enfants métis (à l’image de Yannick Noha). “Partir, c’est trouver une alternative à la misère”. La facilité d’utilisation de l’internet et l’amélioration des lieux de connexions (climatisé, discrétion qui permet de se déshabiller, débit élevé…) sont des facteurs qui facilitent leur appropriation de l’internet. Sans compter que sur les sites de rencontres, les femmes peuvent s’inscrire gratuitement. Les femmes camerounaises ont des techniques pour accrocher les hommes sur le net : le choix judicieux des fiches personnelles des partenaires potentiels (ciblage du pays, de l’âge : elles ne veulent pas des jeunes (plus de 30 ans), ni des noirs américains, et la Suisse est le premier pays cible). Ces femmes doivent entretenir de bons rapports avec les moniteurs de cybercafés, car certaines femmes surfent sans jamais être allé à l’école, sans même parler le français ou l’anglais. Il faut être régulier sur les sites de rencontre pour y aller 4 à 5 fois par semaine et cela coûte chaque mois 150 euros dans un pays où l’on vit pour moins de 2 dollars par jour. Toute la famille participe pour financer la connexion. De mêmes, elles se rencontrent et échangent sur leurs échanges pour éviter certains partenaires. Enfin, les marabouts donnent leurs conseils pour se connecter et permettre aux filles de réussir leurs rencontres. Dans leurs fiches, elles mettent en avant les valeurs chrétiennes et citent des références culturelles européennes. A Yaoundé, on compte en moyenne 10 à 15 % de mariages, mais 60 % de celles qui trouvent un mari finissent dans un réseau de prostitution en Europe, et aucune ne rentre, car si vous partez d’Afrique, il faut revenir riche.

Frank Beau est chercheur indépendant (et a souvent contribué à InternetActu.net), auteur d’un excellent livre sur Culture d’univers, et s’est intéressé pour la RATP, la régie des transports parisien, aux transformations de nos relations dans les transports. A quoi ressemblera le métro de demain ? Il sera un moyen de transport et d’échanges, pas seulement dans le transport, mais aussi avec les personnes. Mais comment une machine à flux peut-elle organiser un tissage entre les particules ? Internet permet-il d’éclairer les prémices de l’échange dans le métro. C’est la question que pose l’amour mobile, metromantics, l’étude que Frank nous présente.

Est-ce que le métro est un endroit propice à la rencontre ? Il y a des sites de “retrouvailles” comme Dilelui ou Parisbulle, pour lancer des bouteilles à la mer sur leur rencontre. Frank a lu les récits postés et les a analysés pour découvrir la forme commune à ces messages : un lieu, une histoire, un début et une fin, un désir, un espoir. Le langage qui se met en place dans le métro est le contraire d’internet : c’est un langage non verbale, qui s’appuie sur le regard. Le regard est un choc électrique, une connexion, mais comment passer du regard au sourire ? C’est souvent ce que raconte les histoires. Mais il y a aussi le contact des corps dans le métro, un “tétris des corps” : contact de la main, de l’épaule, des cheveux, de la nourriture… Il y a des objets transitionnelles également : se rendre compte qu’on est dans le même espace, qu’on partage dans le même temps (on se croise et recroise, il y a des communautés de déplacements), qu’on utilise comme la musique ou la lecture (le livre est en cause dans la moitié des annonces et donne un prétexte à la communication : c’est à la fois ce qu’on lit et ce que les autres lisent qu’on lit) ou encore les téléphones mobiles similaires. Dans le romantisme urbain de la rencontre, on projette l’imaginaire amoureux d’une époque comme l’internet le photographie.

Pourquoi y’a-t-il des coups de foudre dans le métro ? Par la coprésence, la diversité (qui démultiplie les possibles), la force de la communication non-verbale (c’est non internet), et une zone autonome temporaire (qui favorise l’intensité, qui focalise toute action ou regard en acte pour les autres). D’où des émotions particulières nées dans ce théâtre éphémère.

Le métro n’est finalement pas si terrible puisque s’y exprime sa libido. Internet est un outil de représentation des choses : c’est une caméra du réel. Quelles réponses vont apporté les technologies à cela ? Le mobile va permettre de resynchroniser les rencontres comme LoveGety via Blutooth ou Blue via le GPS… Les tchats rooms mobiles existent depuis longtemps, mais se développent également des rencontres temps réel. Ne sommes-nous pas en train d’inventer des techno-phéromones ? En augmentant le territoire (comme le papillon qui ressent ses partenaires jusqu’à 10 kilomètres), les profiles (les signaux de nos phéromones) et la négociation des rencontres. Mais quels sont les codes sociaux du contact, de la négociation dans la relation amoureuse ? Est-ce que la technologie peut les augmenter, les faire évoluer ?

Et Frank de nous amuser en imaginant un scénario délirant sur l’amour au 21e siècle :
2010 : développement du mobile dating,
2014 : frictions entre les biolovers et les technologers. Technopheromonisation des espaces publics urbains
2016 : Lovelift : les metromantics, les metropherons et les lovesourcers (ceux qui se situent entre les deux et considèrent que l’énergie amoureuse peut servir à quelque chose dans le monde).
2016-2020 : love creative commons, organisation d’hapening dans l’espace public autour des rencontres amoureuses. Jusqu’à la 1ère love-war. Les trains arrivent en retard. Tout s’arrête.
En 2030 : découverte du Libidon, un code rendant interopérables les différentes formes de désirs, mais il émerge principalement dans le métro.
2056 : création du loveTube à Paris, avec 20 % de productivité en plus via l’extraction du Libidon.
2050 : HyperTube initiative : l’énergie extraite du Libidon permet de réduire la consommation de carbone.
2099 : les papillons et les rats sont devenus les amis des hommes et sont autorisés à prendre le métro à paris en payant en phéromonnaie.

Lift09 : Pourquoi devrions-nous bien accueillir la fin de la vie privée ?

Bill Thompson, célèbre éditorialiste spécialisé dans les technologies à la BBC a voulu faire un open stage provocateur, en montrant qu’on pourrait tirer partie de la fin de la vie privée qu’annoncent les sites sociaux et nos productions massivement numériques.

On partage via le numérique plus d’information que ne pouvait en recueillir un agent de la stasi sur une personne, parce qu’on pense que cela peut nous apporter plus d’avantages que d’inconvénients. Qu’est-ce qu’un être humain dans une ère de post-intimité ?, se demande Bill. “Je dis tout sur moi et ne craint pas que tout le monde y ait accès” Il n’y a qu’un pas avant que demain n’importe qui n’ait accès à nos e-mails, même les agences de l’Etat. Bien sûr, Bill est contre le fait que les agences de l’Etat construisent des bases de données sur les gens, mais le fait que chacun publie lui-même change considérablement la donne.
“Si nous croyons en l’individu, si nous croyons que nous nous définissons essentiellement par les réponses que nous avons de notre environnement et des gens qui nous entourent, alors l’intimité est une illusion qui n’est pas nécessaire”.

Nos sociétés sont fondées sur des croyances a propos de l’intimité, héritées des Lumières, mais qui sont obsolètes. “Il faut repenser ce qu’est un être humain !” Nos vies sont ouvertes et risquent de l’être de plus en plus. “Pouvons-nous dépasser l’idée obsolète que représente la vie privée, la sphère privée ?”

Reste que Bill n’en donne pas les pistes.

Lift09 : Appliquer le processus créatif à n'importe quel problème

Le designer Fabio Sergio de Frog Design présente le projet Masiluleke, un projet projet lancé en Afrique du Sud pour combattre le Sida. L’Afrique du Sud a plus de gens infectés par le Sida que n’importe quel pays du monde. 40 % de la population est infecté (4 millions de personnes. Mais seulement 2 % bénéficient d’un traitement et 40 % de ceux qui en bénéficient l’abandonnent en cours. Fabio Sergio explique comment des équipes de concepteurs ont travaillé pour développer un système adapté pour sensibiliser la population Sud africaine à ce fléau. La solution a été d’utiliser bien sûr le téléphone mobile et de permettre aux gens d’envoyer des SMS et d’en recevoir pour être mieux informé sur la maladie. Le programme a reçu 50 millions de messages en octobre 2008, les appels au numéro d’information sur le Sida ont augmenté de 300 %. L’équipe a développé des messages adaptés aux langages locaux selon le lieu d’où appelle les gens. L’équipe travaille désormais à fournir un kit de test moins cher, que les gens puissent utiliser depuis chez eux afin de n’avoir pas à passer par un hôpital et à pouvoir leur assurer une certaine intimité. Le packaging du test a été conçu pour ne pas paraître trop médical.

Mais ne devions-nous pas plutôt parler du futur ?, s’interrompt Fabio Sergio. Le design peut avoir un autre rôle que de rendre les choses jolies, que de cacher les mécaniques internes des produits. Le design imagine le futur, créé du désir, des espoirs… Mais trop souvent pour décrire un monde qui n’existe pas ou imaginer un monde parfait. Or la réalité est bien moins belle, comme le montrent nos déchets qui s’accumulent tout autour de nous. Et de faire référence à Massive Change, le livre de Bruce Mau, qui n’est pas un livre sur le monde de la conception, mais sur la conception du monde. Le design ne va peut-être pas concevoir le monde, mais il peut contribuer à le changer. Le processus du design (immersion, synthèse, conception, prototypage, itération…) peut s’appliquer à d’autres choses que des objets. Le design peut faire évoluer la façon dont on interragit avec le monde. La forme suit l’émotion, la forme suit le sens et résonne avec le système de valeur des gens.

Le design est centré sur les gens, mais les gens ne sont pas seulement des utilisateurs ou des consommateurs. Il faut réfléchir à l’impact de ce que nous concevons et comment cet impact peut-être atteint par la conception elle-même. La technologie est un matériel pour jouer avec. Le design ne doit pas seulement donner des visions de l’avenir, mais construire le futur dans lequel nous voulons vivre, en ayant conscience de celui-ci.

Le designer James Auger du collectif Auger-Loizeau et du département de Design Interactions du Royal College of Art de Londres, tient le même discours. Le rôle du design n’est pas que de rendre les choses jolies pour faire de l’argent. Il a un rôle critique (Design Critic), comme l’a montré leur célébre projet de dent connectée. Dans ce projet qui n’était qu’un prototype pour critiquer notre fascination technologique, Auger et Loizeau avait lancé en 2001 l’image d’un implant audio que l’on pourrait implanter dans une dent afin de franchir l’étape ultime de la téléphonie, en intégrant nos communications dans notre corps. La dent téléphone a été choisie comme la meilleure invention de l’année par le Time magazine en 2002, alors qu’elle n’était pas un projet commercial, mais un prototype pour faire réfléchir les gens aux limites de nos technologies. Comme le disait Stark en lançant son célèbre presse-citron, les objets servent à lancer des conversations.

James Auger travaille actuellement à un projet fascinant qui lui aussi interroge notre rapport à la technologie. S’inspirant des robots autonomes énergétiquement (comme celui du Bristol Robotics Lab) capables de se nourrir de matières organiques pour générer leur propre électricité et fonctionner, James Auger et Alex Zivanovic ont imaginé des Robots domestiques carnivores. Aujourd’hui, nous vivons avec des animaux domestiques (qui étaient il y a longtemps des animaux sauvages) : pourrait-on imaginer des robots domestiques carnivores qui se nourrissent de matières organiques comme nos propres animaux domestiques ? Et de nous montrer les nombreux projets que les designers ont imaginé : un robot qui utilise un papier tue-mouche pour attraper son énergie, qui les récupère et les avale pour s’alimenter. Une lampe qui attire les insectes pour qu’ils fournissent l’électricité nécessaire à son allumage. Autre projet tout aussi délirant, celui d’un robot qui utilise les arraignées de nos maisons pour qu’elles construisent leurs toile à sa surface afin de récupérer les insectes que l’arraignée attrape dans sa toile. Bien sûr, il y a aussi une lampe à UV, comme on en trouve dans certains restaurant, qui récupère les cadavres des mouches. Autre exemple encore, cette table de salon qui utilise les miettes qu’on y laisse comme piège à souris pour les attirer et les dévorer… Quelles biomasses existent dans nos foyers que nous pourrions récupérer ?

Derrière la question volontairement provocante, il y a bien sûr, comme toujours avec les artistes du département de Design d’Interaction du Royal College of Art, une réflexion passionnante sur notre rapport à la technologie.

La Designer Anab Jain de Nokia Design, a exposé quelques-uns de ses projets qui visent également à nous apprendre à jouer du futur. Notamment un projet de recherche (Little Brinkland) sur le futur du travail, qui consistait à imaginer de nouvelles formes d’interaction dans un monde du travail nomade et mobile, où l’on sera de plus en plus appelé à travailler depuis chez soi. Et d’imaginer ainsi, par exemple, rendre nos animaux domestiques utiles pour travail, comme le montre l’exemple de Luka, la chienne connectée. On peut ainsi imaginer conserver nos données sur les puces qui identifient les chiens ou faire que ceux-ci soient des noeuds de réseaux pour nous permettre de nous connecter. Nous n’en sommes pas si loin, comme le montre le projet (réel lui) SnifTag, un site social pour les animaux domestiques et leurs propriétaires, afin de faciliter les rencontres entre personnes ou la reproduction des animaux.

Un autre projet baptisé Objects incognito(qu’il nous faudra explorer plus avant, tant il semble riche), conçu avec Alex Taylor, s’intéresse à notre rapport aux objets. Comme Auger, Anab Jain a imaginé des objets énergétiquement autonomes : une lampe en sucre qui aliment en électricité une vraie lampe. Une radio vivante, que l’on nourrit chaque jour de nos déchets organiques pour qu’elle produise l’électricité nécessaire à son fonctionnement.

Bien évidemement, voir ces objets vivre, mourrir, manger, fait réagir les gens. On ne désire pas nécessairement de tels objets (d’autant qu’ils produisent aussi des déchets organiques dont il faut se débarrasser), mais ils nous posent des questions directes sur comment nous évacuons une part humaine (et écologique) de la technologie.

Lift09 : Fakesumption, Consommer du faux

Jörg Jelden est analyste de tendance à Trendbuero et s’intéresse particulièrement à l’industrie de la contrefaçon pour nous amener à réfléchir autrement au problème. Il y a un large vocabulaire pour parler de ce phénomène (copes, clones, faux, contrefaçon…). Le sujet est sensible, le défi important. Mais l’une des bonne façon de se poser le problème est peut-être d’abord de regarder quelle est la motivation des consommateurs à acheter de faux produits ?

Les faux ont toujours existé et ont même participer à créer du “vrai” business, rappelle Jörg Jelden. Selon des études menées par Tendbuero, 1 européen sur 4 admet avoir acheté une contrefaçon de produit. Beaucoup de gens, bien que conscients des risques, pensent que c’est commun, voire admis. Les gens ne font d’ailleurs bien souvent pas la différence entre un “vrai” produit et un faux, même sur la qualité qui est sensé être différentiante.

Beaucoup de “faux” produits, de clones, sont produits dans les mêmes usines que les vrais. 15 à 20 % de la contrefaçon est produite en Chine où ils génèrent quelques 35 millions d’emplois. Mais les faussaires sont devenus mondiaux. Le marché est devenu massif, mondial, même s’il reste illégal. Peut-être faut-il se demander pourquoi ce marché marche si bien ? S’il fonctionne, c’est que les contrefacteurs doivent réussir certaines choses qu’il faudrait mieux observer.

Incontestablement, pour les consommateurs, les faux apportent quelque chose qu’ils ne pourraient pas obtenir autrement. Ils sont souvent au courant des risques, ils ont certes besoin d’accéder à un produit de marque à prix réduit. Mais beaucoup d’acheteurs de faux se considèrent comme des clients de la marque d’origine. Il faut se demander si punir ses clients est la bonne réponse. Comment les marques originelles pourraient-elles intégrer ces consommateurs ? Comment les convaincre à dépenser plus pour la “vraie” marque ?

Chez les marques copiées, bien souvent on surestime sa marque et se surestiment elles-mêmes. Elles croient en leur qualité, la confiance qu’elles instaurent avec leurs clients… Si la valeur des marques ne cesse de monter sur le marché, ces dix dernières années, la confiance des consommateurs dans les marques n’a cesser de s’écrouler. Le fossé entre la marque et ses consommateurs semble continuer à s’élargir. Les marques se fient trop à leurs produits, alors que ceux-ci sont de plus en plus faciles à copier. Or il semble que la force des relations avec les consommateurs serait mieux à même de faire la différence. Le plus vous vous liez aux consommateurs de votre marque, le plus ils vous aideront à combattre le problème. Or plutôt que d’investir dans la relation avec les consommateurs, les marques investissent dans la protection, une protection toujours plus difficile à assurer avec le numérique. Plus les marques criminalisent les contrefacteurs, plus les contrefacteurs se connectent au crime organisé. Ne faudrait-il pas revoir cette stratégie ? Comment offrir quelque chose à ceux qui ne peuvent pas acquérir vos produits ?

Les contrefacteurs, enfin, sont dans l’ombre des marques, mais vivent de plus en plus à la lumière. Quoique vous fassiez, ils vous suivent et vous copient. C’est une industrie très compétitive et très réactive, qui produit du Fake on Demand (du faux à la demande). Les contrefacteurs affinent les produits aux besoins locaux. Ils sont bien souvent innovants : ajoutant de nouvelles fonctions, créant de nouveaux styles autour d’une marque… Les marques devraient surveiller l’industrie de la copie pour mieux comprendre ce que veulent leurs consommateurs. C’est d’ailleurs parfois le cas, de faux iPod de couleurs sont nés avant qu’Apple injectent de la couleur dans ses iPod. Les contrefacteurs s’améliorent : avec la progression des conditions de vies locales, ils se mettent à faire des produits de meilleure qualité, à ouvrir des boutiques, à développer des garanties et des services personnels à leurs clients. Les prix progressent, les profits et les marges également et donc la puissance. Les contrefacteurs convertissent les originaux en faux, en utilisant aussi des parties des produits originaux : d’une certaine manière, dans ce qu’ils font, tout n’est pas faux. Ce qui semble certain, c’est que les outils actuels pour les combattre ne fonctionnent pas. Si on ne peut les criminaliser, peut-être faut-il alors envisager de les intégrer, suggère Jörg Jelden. Si vous voulez les intégrer, il faudra offrir quelque chose.

Jörg Jelden conclut en nous rappelant comment, à l’époque de la prohibition, le commerce de l’alcool est brutalement devenu un crime organisé et comment le résultat a été pire que le mal. Pour combattre ce problème, il faut peut-être le prendre autrement. Envisager de collaborer peut-être avec les meilleurs contrefacteurs. Mieux intégrer les consommateurs en leur vendant autre chose qu’un simple logo.

26/02/2009

Lift09 : séquence émotion

Très belle et émouvante présentation de Sarah Marquis qui a présenté une aventure humaine, physique et spirituelle assez unique. Peut-on vivre dans la nature, sans nourriture, sans électricité ? Sarah marche de part le Monde depuis 19 ans. Elle a passé 17 mois à traverser l’Australie à pied. Cela nécessite de l’ingéniosité, car comment trouver de l’eau quand il n’y en a pas ? En utilisant la transpiration naturelle des plantes pour récolter un peu d’eau. Comment trouver de la nourriture en utilisant une fronde, une sarbacane pour chasser… ? Il faut gérer sa faim, sa consommation d’eau. Marcher pendant 6 mois de nuit, pour économiser l’eau. Respirer par le nez pour éviter de perdre de l’eau. “On retrouve ses conditions animales dans des conditions extrêmes”. Dans ce monde technologique on oublie notre condition humaine. “J’ai retrouvé la source de la vie à travers ce que mon corps vivait”. Son seul lien technologique était d’avoir emporter un panneau pour fournir de l’énergie à son appareil photo. Emouvant. Je vous invite à regarder demain la vidéo de sa présentation (en français) pour ceux qui veulent découvrir une expérience assez unique et sincère.

Vu à Lift09 : Souvenirs du monde des montagnes

Parmi les nombreux projets artistiques présentés dans le hall de Lift, je ne pouvais que m’attarder sur le livre augmenté de Camille Scherrer, étudiante à l’EPFL-ECAB Lab, intitulé Souvenirs du Monde des montagnes. Le prototype consiste en un livre de souvenirs d’enfance dont les images (des photographies personnelles) déclenchent sur un écran présenté à côté du livre, des animations quand on feuillette le livre. Cette interaction est réalisée via une lampe équipée d’une caméra qui surplombe le livre, qu’on approche comme une loupe, qu’on oriente comme l’on veut, et un logiciel capable de reconnaître les images et d’y jouer des animations. Vidéo.

Lift09 : Anne Galloway, la ville du futur pensée comme un cadeau (empoisonné) ?

Ann Galloway est une sociologue et anthropologue qui s’intéresse aux relations entre les pratiques matérielles, spatiales et culturelles, pour explorer de manière critique le design et la technoscience.

Nos attentes, espoirs, espérances guident dans une large mesure nos activités ; ils attirent un intérêt et des investissements ; ils mobilisent des ressources, tissent des partenariats, déclenchent des programmes de recherche ; ils définissent des rôles et des devoirs ; ils organisent des projets cheminements professionnels… Donc nos attentes vis-à-vis du futur définissent nos actions immédiates - mais comment ?

S’agissant de la ville du futur, de quoi parle-t-on ? De villes hybrides, temps réel, sensibles, lecture-écriture, mobiles, adaptatives… etc. Tous ces mots expriment des attentes, des angles de vue, des choix de ce à quoi on va ou ne va pas s’intéresser. Avec, entre autres, le risque assez fort d’ignorer ceux qui vivront dans ces villes. Ou plutôt, de leur offrir ces villes, avec les meilleures intentions du monde, mais sans trop vouloir savoir s’ils en veulent…

Ann Galloway propose alors de partir du point de vue suivant : “et si l’on imaginait la ville du futur comme un cadeau que l’on voudrait faire aux gens ?” - mais en pensant de manière complète à ce qu’implique le fait de penser, d’offrir, de recevoir un cadeau.
L’idée de “cadeau” est puissante, elle exprime non pas seulement un amour, mais aussi un lien. Mais, c’est aussi une tension, car il doit être reçu. Quelle est la relation entre le donneur et le bénéficiaire du cadeau ? Ont-ils relation préalable ? Amicale, professionnelle, institutionnelle ? On attend des cadeaux différents de personnes différentes : il peut y avoir des cadeaux totalement inadéquats. Comment peut-on imaginer la réception du cadeau ? Comment sait-on si le cadeau a été apprécié ou non, ce que le bénéficiaire en fait ? Que fait-on si on sait que le cadeau n’a pas été apprécié ? S’il a été apprécié mais utilisé d’une manière que celui qui l’a offert considère tout à fait inappropriée ?

Retour à la ville : qu’entraînerait le fait de savoir ce que signifie d’offrir une nouvelle ville à un habitant donné ? De considérer que ce cadeau est un processus d’échange ?
Nous avons ces villes qui peuvent produire toutes ces masses d’information, dont on peut faire des choses magnifiques - comme ce qu’ont montré Carlo Ratti et Dan Hill. Mais… et après ? Que peut-on en faire ?

Anne Galloway propose à titre d’exemple les projets qui visent à permettre aux citoyens de participer plus activement à la vie de leur ville. Les technologies de capture d’informations permettent aux citoyens de cartographier leur environnement. On supose que les citoyens vont utiliser ces données pour agir sur le plan politique.

Cela paraît à l’évidence positif. Mais il y a beaucoup d’hypothèses derrière de tels projets.
Première hypothèse : celle que les gens veulent participer à la collecte de données. Ce n’est absolument pas le cas de tout le monde.
Seconde hypothèse : les gens sauront lire ces données. Or ceux qui veulent, ou veulent bien, participer à la collecte, peuvent ne pas avoir la moindre idée sur ce qu’ils pourraient en faire, ou ne savent pas comment utiliser les informations. Ils n’ont pas nécessairement la capacité de produire du sens à partir de ces données.
Ces deux hypothèses réduisent nettement le public concerné. L’effet peut être très positif, mais si l’on accepte qu’il ne concerne que des micro-communautés, que des communautés actives. On ne résout pas globalement les problèmes urbains de cette manière ; mais en fait, il n’y a plus de manière de les résoudre globalement.

Le cadeau peut aussi avoir des conséquences négatives, à côté des positives. D’une part, quand la citoyenneté active requiert l’accès aux technologies, ceux qui n’y ont pas accès deviennent de fait des non-citoyens.

D’autre part, quand les données scientifiques sont les informations les plus appropriées qu’un citoyen puisse collecter, l’action politique repose sur la conformité aux structures existantes de connaissance et de pouvoir. Les capteurs capturent des données définies à  l’avance, considérées comme appropriées par ceux qui savent, qui ont conçu, produit, choisi les capteurs. Il y a aussi l’hypothèse sous-jacente, selon laquelle les mesures objectives comptent plus que la subjectivité. Ce n’est pas une mauvaise hypothèse : mais c’est un choix.

Extrait de la conclusion d’un article sur le même thème, “L’émergence du citoyen-capteur” : “Je crois qu’il faut encourager les chercheurs, les artistes et les citoyens à expérimenter de nouvelles manières d’utiliser les technologies mobiles, et d’explorer de nouvelles formes d’action politique. Le besoin urgent d’un militantisme environnementaliste lié à l’impact du réchauffement climatique ouvre en lui-même un espace productif à de telles interventions critiques. Mais je crois également que nous devons en même temps analyser les limites et les biais de ces actions. Je crois en effet que nous ne pourrons produire des transformations profondes et durables qu’en dépassant - ou en contournant - ces limitations.”

La construction d’une ville nouvelle doit donc être un échange entre deux questions : quelle ville voulons-nous offrir ? quelle ville espérons-nous recevoir ?

Lift09 : Quel est le rôle du design dans le développement durable ?

Le futur du développement durable est maintenant entre les mains des entrepreneurs créatifs. Des entrepreneurs qui portent des idées révolutionnaires et les appuient sur un modèle d’affaires.

Le premier exemple - pas forcément convaincant - d’un tel entrepreneur est Nicolas Negroponte avec son projet OLPC - un ordinateur peu coûteux, entièrement recyclable, sans parties mouvantes, qui consomme très, très peu d’énergie.

D’autres projets exemplaires :

Qurrent : une entreprise focalisée sur la production et la gestion décentralisée de l’énergie

Happy Shrimp Farm : la seule ferme de crevettes tropicales en Europe, située à proximité d’une centrale électrique dont elle utilise l’eau chaude.

Hybrid Tuk Tuk (hybridtuktuk.com), un projet d’Enviu, l’entreprise d’Oriol : le projet est de transformer un million de triporteurs de transport en Asie pour en faire des véhicules hybrides. Cela peut réduire la pollution des villes asiatiques ainsi que les frais d’achat d’énergie des conducteurs. La démarche consiste à organiser un concours entre 17 équipes universitaires dans le monde.

Le projet le plus connu d’Enviu est le Sustainable Dance Club, qui est désormais devenu une entreprise séparée : un projet qui vise à enrichir l’expérience d’une boîte de nuit tout en produisant de l’énergie à partir des mouvements des danceurs, utilisée pour alimenter la musique et l’éclairage. Le premier a ouvert à Rotterdam en septembre 2008, le second va ouvrir à Prague.


Nous avons longtemps pensé que le développement durable était une question de technologie. Nous avons pensé que les grandes entreprises seraient la solution - et elles font beaucoup, mais coincées dans leurs modèles existants. Nous avons pensé qu’il fallait “éduquer” les consommateurs, et que ces consommateurs étaient rationnels - qu’il suffirait de les informer pour qu’ils changent leur comportement. Or cela ne marche pas, comme le montre par exemple l’échec commercial des ampoules à basse consommation électrique, explique Oriol Pascual de l’Enviu Innovation Lab à Rotterdam.

L’avenir du développement durable nous appartient. Il est dans les mains de chacun et notamment des entrepreneurs qui ont des solutions innovantes. Mais le défi est d’impliquer les gens. Qui sont ces entrepreneurs innovants dans le monde du développement durable : Nicholas Negroponte, avec son OLPC, a mis au point un ordinateur peu coûteux, recyclable, économe en énergie et capable - peut-être ? - de bouleverser le marché de l’ordinateur éducatif à un niveau mondial. Qurrent, une entreprise focalisée sur la production et la gestion décentralisée de l’énergie. Happy Shrimp Farm est la seule ferme tropicale en Europe qui utilise l’eau chaude d’une centrale électrique pour chauffer des bassins de crevettes qu’elle commercialise.

TukTuk Hybride, un projet d’Enviu, l’entreprise d’Oriol : le projet est de transformer un million de triporteurs de transport en Asie pour en faire des véhicules hybrides. Cela peut réduire la pollution des villes asiatiques ainsi que les frais d’achat de carburant des conducteurs. La démarche consiste à organiser un concours entre 17 équipes universitaires dans le monde pour monter le projet.

Le projet le plus connu d’Enviu est le Sustainable Dance Club, qui est désormais devenu une entreprise séparée : un projet qui vise à enrichir l’expérience d’une boîte de nuit tout en produisant de l’énergie à partir des mouvements des danseurs sur la piste de danse, utilisée pour alimenter la musique et l’éclairage (vidéo). Le premier a ouvert à Rotterdam en septembre 2008, le second va ouvrir à Prague.

Lift09 : Dan Hill, L'attaque de l'infrastructure molle

L’architecte et designer australien, Dan Hill du cabinet Arup, est venu parler des infrastructures “molles”, c’est-à-dire des infrastructures logicielles, servicielles, informationnelles et sociales, qui sont beaucoup plus fragiles que les infrastructures matérielles. Or, ce sont elles qui déterminent dans une large mesure l’expérience de l’utilisateur d’un lieu, d’un moyen de transport, d’un produit.

Qu’est-ce que l’infrastructure logicielle ? En premier lieu, cela désigne le design d’interaction, la conception logicielle, le design urbain, l’architecture d’information, le design de service… Mais il faut aussi prendre en compte : les modèles d’affaires, les systèmes de croyance, les systèmes politiques et juridiques, les modèles culturels, le corps…

Les futurs des infrastructures
Les utopies urbaines des années passées ont produit l’étalement urbain et ses problèmes sociaux, économiques et environnementaux. Ceux qui ont pensé les infrastructures de mobilité pensaient la ville comme une série de tubes destinés à accélérer les mouvements. Même quand on pense à lutter contre l’automobile, la réponse consiste à accélérer les autres mouvements, y compris, par exemple, à rendre les trottoirs roulants (comme, déjà, lors de l’exposition universelle de Paris au début du siècle passé).

Il est important de comprendre que ces mouvements ne proviennent pas à l’origine de la technologie, mais des structures humaines : par exemple le développement de la propriété des logements ; le déplacement des industries à l’extérieur des villes. Et l’utopie d’une “société de loisirs”, qui accompagnait ces mouvements, ne s’est pas réalisée.

Les futurs des infrastructures “molles”
On peut changer des choses aussi dures que les transports en en changeant les infrastructures informationnelles. C’est l’idée derrière le projet CityCar du Smart Cities Lab du MIT qui réfléchit à des voitures à la demande, plutôt que des voitures qu’on possède et utilise peu, et qui sont toujours les mêmes. Les vélos à la demande comme Velov’ et Velib relèvent aussi de la même idée ; ces réseaux changent la ville sans en transformer lourdement l’infrastructure matérielle ; ils produisent aussi de nouvelles représentations de la ville, qui deviennent à leur tour utilisables pour aider les gens à organiser leurs déplacements.

Dan Hill travaille ainsi à des signalétiques dynamiques dans la ville, affichées dans les lieux ou sur des appareils personnels, qui permettent de se sentir “en contrôle” des infrastructures de transport.

L’ennui est que pour l’essentiel, l’aspect numérique de ces pratiques et de ces échanges est invisible. L’activité des villes industrielles ou agricoles, ou commerçantes, donnait une identité aux lieux. L’activité invisible des “travailleurs du savoir” ne produit pas cette identité. Il faut tâcher de la rendre bvisible. Dan hill tente ainsi, par exemple, de rendre visible l’intensité des réseaux Wi-Fi dans l’espace sous la forme d’architectures spatiales ; de rendre visible les requêtes aux moteurs de recherche ou aux réseaux sociaux dans un lieu donné permettant de connaître les nationalités des gens qui le traversent, leurs noms… ; de rendre visible à l’extérieur d’un bâtiment l’activité qui l’habite comme le nuage vert rend visible notre consommation énergétique…

La capture de signaux d’activité par des capteurs rétroagit sur l’activité, via l’information. Ces boucles de rétroaction doivent être travaillées. Des “nuages de données” sont produits par la ville ; c’est un travail technique, mais la clé est d’apprendre à les interpréter et à les représenter. Nous avons aujourd’hui l’occasion de repenser nos villes à partir de notre capacité à les “connaître”, y compris en temps réel. C’est ce que Dan Hill appelle la ville adaptative : révéler l’infrastructure invisible de la ville.

Daniel Kaplan

Lift09 : Carlo Ratti, les villes du futur

Dans les années 1990, l’utopie était celle du virtuel, explique l’architecte Carlo Ratti. Les villes devaient disparaître (George Gilder). Il n’en est rien. 5 milliards de personnes vivront dans des villes en 2030. La Chine va construire plus de villes en quelques décennies qu’il n’en existe actuellement dans le monde…

Aujourd’hui, on sait que les couches physiques et numériques se combinent pour permettre d’inventer de nouveaux usages de l’espace - dans les villes.

En particulier, la superposition de ces couches produit de nouveaux types de représentation du territoire, de “cartes”. On ne fait plus des cartes 1:400, ni 1:1 (ce que l’on considérait à juste titre comme impossible, “la carte n’est pas le territoire”), mais 1000000:1… La fonction de la carte est de traduire la complexité en simplicité - selon un ou quelques points de vue, en tout cas.

Le Senseable City Lab a mené plusieurs expériences de représentation temps réel de l’activité des téléphones mobiles dans des villes telles que Rome (Real-Time Rome). Cela produit déjà des représentations saisissantes (comme les vidéos de la finale de la coupe du Monde de football ou l’analyse des parcours des bus comparé à la localisation des personnes), permettant de produire des analyses utiles : par exemple mesurer les déplacements des piétons, des automobiles, des transports publics, aux fins par exemple d’en optimiser les rythmes et les itinéraires. Rome Wiki City a prolongé l’expérience en permettant aux gens d’accéder à cette information pour regarder ce qu’ils étaient capables d’en faire.

Fabien Girardin a conduit un projet à Barcelone baptisé Les yeux du Monde qui consistait à analyser le corpus d’images déversé dans Flickr pour regarder et comparer la densité des images prises par les gens, regarder d’où proviennent les photos prises en espagne avec certains types de tags comme “art” ou “restaurant” ou “fête” pour localiser ce types de photos (voir les vidéos). De même, les chercheurs ont regardé la localisation de photos par couleurs dominante comme le “vert”, pour voir d’où elles provenaient, géographiquement. A Florence, il a ainsi été possible de différencier les parcours des touristes et ceux des italiens, qui ne donnent pas la même image du pays. Américains et Italiens qui visitent le même territoire ne suivent pas les mêmes chemins, ne vont pas tout à fait aux mêmes endroits.

Avec le MoMa et AT&T, le Sensible City Lab a mené une autre étude, New York Talk Exchange. Il s’agissait de mesurer les connexions (via les réseaux de télécommunication, téléphoniques et internet) entre New York et le reste de la planète. On peut voir les connexions naître, monter ou diminuer selon les fuseaux horaires, les destinations, les rythmes de travail. Les flux d’information signalent des flux d’activité, de relation, d’appartenance. Quand on observe plus finement les quartiers de New York, on constate que leurs connexions au reste du monde sont différentes. Des compagnies aériennes ont imaginé d’utiliser ces données pour optimiser leurs dessertes ; Western Union, pour relocaliser ses bureaux et de faire des propositions “ethniques” plus fines, quartier par quartier ; des politiciens, pour adapter leur discours aux communautés actives dans chaque quartier…

Peut-on, à partir de capteurs installés dans le réseau de distribution d’eau, comprendre les usages de l’eau dans une ville ? C’était le thème du “pavillon de l’eau numérique” de l’expo universelles de Saragosse. Ses murs étaient des chutes d’eau, qui s’interrompaient pour laisser entrer les visiteurs. (video)

Le Senseable City Lab a d’autres projets à venir. Pour le Sommet de la planète des Nations Unies, qui se tiendra à Copenhague en 2009, le laboratoire (en collaboration avec le Smart Cities Group de Bill Mitchell) a imaginé des bicyclettes augmentées. Elles récupèrent une part de l’énergie ; elles retracent leurs mouvements et les partagent ; elles mesurent l’exposition à certains agents polluants.

Un autre projet, Waste and the City (TrashTrack), consiste à placer quelques étiquettes intelligentes dans des poubelles de New York et en suivre l’itinéraire - où vont-elles, lesquelles se recyclent, où les dépose-t-on à la fin ?…

Daniel Kaplan et Hubert Guillaud

Lift09 : Solidarités

Ramesh Srinivasan de l’université de Californie et Juliana Rotich de Global Voices, Afromusing et Ushahidi, une plateforme développée pour permettre un traitement différent des situations de crises dans les pays en crise,
s’intéressent à comment l’action solidaire et la solidarité se transforment à l’heure du numérique.

A quoi un monde/web numérique, culturellement divers, pourrait ressembler ?
Quel est notre avenir culturel ? Comment nos façons de voir le monde, dans la richesse de notre diversité culturelle, pourrait contribuer à réaliser un “autre web” ? s’interroge Ramesh Srinivasan de l’université de Californie. Chaque technologie que nous créons est un artefact culturel, marqué par la culture qui l’a fait naitre. Comment alors ces technologies impactent les autres cultures ?

En Inde, le téléphone mobile touche de plus en plus de monde, des pécheurs aux hommes saints. Chacun intègre ces technologies dans ses modes de vie. Ces technologies prennent un sens, un potentiel d’innovation dans d’autres cultures que celles qui l’ont vu naitre. Quand on créé une technologie, il n’y a pas qu’une utilisation qui peut en être faite : elle prend autant d’usages et de sens différents qu’il y a d’usagers qui les utilisent avec les valeurs culturelles qu’ils portent. Les cultures sont complexes et portent des valeurs complexes. Ramesh Srinivasan évoque notamment les cartes culturelles qui permettent de dresser la complexité d’une culture. Et de prendre un autre exemple. Aujourd’hui, les musées numérisent leurs collections et organisent leurs collections selon des taxonomies et des ontologies qui sont les leurs. Mais cette organisation, ce classement, ne correspond pas nécessairement aux classements qu’auraient fait ceux qui appartiennent à ces cultures référencées par les musées. Ramesh Srinivasan montre sur une carte de mots clefs les différences entre la façon dont les indiens Zuni définissent et parlent des poteries traditionnelles qu’ils ont utilisé et en vis-vis, l’appauvrissement que représente la classification de leurs poteries dans le langage muséographique. Faut-il inventer des systèmes différents qui présentent l’information autrement ? Il y a là un exemple des paradigmes culturels que nous avons à prendre en compte. Qu’est-ce qu’un village global et comment le partager avec le reste du monde ? Comment développer des ontologies sous un angle culturel ? Comment développer des systèmes qui préservent et montrent la diversité culturelle de notre monde. Wikipédia est un outil fantastique, mais il ne montre pas les tensions entre différents points de vue. Comment trouver de l’information d’un point de vue indien ou africain en utilisant Google ? Que signifie le page rank sur un terme comme Africa ? Quels types de résultats trouvent-on ? Peut-on développer des systèmes capables de préserver la diversité culturelle qui est la notre ? On voit bien que nous sommes encore loin de savoir répondre à ces questions importantes.

Juliana Rotich a rappelé le rôle que joue Global Voices pour proposer de l’information sur le monde par ceux qui y vivent. Global Voices (GV) est un site d’information multiculturel qui met les voix des pays en développement en avant, pour éviter de tomber sur des blogs de touristes quand vous cherchez un blog sur l’Afrique, ou pour éviter de trouver le dessin animé Madagascar en tête des recherches quand on recherche des informations sur ce pays. GV aujourd’hui est composé de 15 groupes linguistiques et 10 groupes régionaux et est alimenté par 300 auteurs. GV propose également des outils et des modalités de traduction de contenus non-anglais et offre des assistances juridiques à des blogueurs en difficultés dans leurs pays. “L’anglais n’est pas global”, rappelle Juliana Rotich en évoquant Lingua, un projet de traduction en plusieurs langues. GV soutien des programmes innovants dans le domaine du journalisme citoyen, notamment avec le projet Ushahidi, une plateforme accessible via les mobiles qui permet à des individus d’informer la communauté mondiale sur ce qu’il se passe exactement dans leur pays (voir les explications en français de Journalistiques.fr). Inspiré par Sokwanele, lancé pour observer les conditions de vote en Zambie, Ushahidi a développé depuis plusieurs plateformes nationales.

Reste que si trois milliards d’habitants des pays en développement ont un téléphone mobile, cela ne fait pas 3 milliards de journalistes citoyens. GV propose donc également des programmes pour former les gens, recenser les outils accessibles et former à leur utilisation. Afin de rendre l’information accessible partout.

Les objets enchantés : où comment la technologie préfigure les fictions que nous imaginons

David Rose est le directeur de Vitaly, une société qui réinvente l’emballage des médicaments via les technologies sans fil et surtout d’Ambient Device qui intègre les technologies internet dans des objets du quotidien comme des ampoules, des miroirs ou même des parapluies.

Selon lui, la technologie permet désormais de préfigurer les fictions que nous imaginons, que ce soit le miroir magique de la reine dans Blanche Neige ou l’épée magique de Frodon dans le Seigneur des Anneaux qui scintille pour prévenir d’un danger… Et d’évoquer plusieurs formes que peuvent prendre les objets connectés pour réaliser ces fictions.
Les boules de cristal ou le miroir magique de la méchante reine dans Blanche-Neige, montrent que nos objets peuvent être utilisés pour nous apporter une plus grande clairvoyance de ce que nous ne voyons pas. L’Orb, d’Ambient Device, est ainsi capable de vous informer, simplement en changeant de couleurs. L’Orb peut ainsi, en se branchant sur un service météo, vous indiquer si le temps est idéal pour aller à la pêche, ou vous allerter du risque d’allergie lié aux pollens. L’informatique ambiante permet dès à présent que les objets répondent à nos attentes, “s’enchantent”. Et de présenter une étrange horloge qui permet de savoir où sont les gens qui nous sont proches ou une horloge qui indique les tendances du marché boursier. L’ambient dashboard permet lui d’insérer des cartes dans un tableau de bord pour programmer l’information que l’on veut faire apparaître (le trafic, la météo, les pollens…) selon les critères de son choix. L’information est devenu un matériau physique explique David Rose. Les objets affichent seuls des informations utiles sans nécessiter de navigation, comme le montre le Weather Watcher ou le Weather Glass, de petits cadres qui affichent l’information météo, connectée à l’internet, de manière colorée ou lisible.

La possibilité de naviguer dans l’information n’est pas toujours nécessaire explique David Rose. L’important parfois est aussi d’apporter l’information, même sans interaction possible. L’important également est d’utiliser des techniques capables de résumer l’information, parce qu’ainsi elles nécesistent moins de temps et d’attention. Pour cela, il faut utiliser le mouvement, la couleur, l’angle, montrer une tendance voir présenter du texte… Autant de façon de faire ressentir l’information dans l’instant, adaptée à des besoins différents, à des rythmes différents. Le compteur électrique par exemple donne des informations très intéressantes, mais il n’est pas placé au bon endroit dans nos maisons. D’où l’idée d’utiliser les objets ambiants pour montrer autrement nos consommations électriques. L’Orb peut afficher simplement, juste par la couleur, le niveau de consommation électrique de notre maison. L’EnergyJoule également. Avec Orange, Ambient Device a imaginé un écran avec plusieurs niveaux de lectures selon la distance à laquelle nous sommes de lui : quand nous sommes loin, il utilise la couleur et affiche de très gros caractères pour indiquer la température par exemple. Quand on s’approche, il affiche en plus petit la température extérieure par exemple, et quand on le touche, on peut lire plus en détail l’information. Plus on s’approche de l’écran, et plus l’information est précise, écrite, complète…

Les objets enchantés posent la question de notre désir à communiquer. Ils vont nous permettre d’être plus sensible à la communication, avec une fréquence d’interaction et une richesse qui s’adapte aux outils que nous utilisons, à la manière du LumiTouch, un cadre photo interactif qui s’illumine quand deux personnes en sont proches, chacune de l’autre et que l’on peut presser pour envoyer une pensée matérialisée sous forme de lumière ou de vibration. Ou comme les avatars tangibles de Peak, David Pitman et Nadya Peek, qui descendent du plafond à mesure que nos contacts se connectent. Les objets ambiants permettent de partager un sentiment de présence sans nécessiter d’actes de communication délibérés.

Les objets enchantés interrogent également notre désir de guérir. 25 % des Américains ont une maladie chronique qui les obligent à se soigner, mais les gens oublient souvent de prendre leurs médicaments. GlowCaps de Vitality est une boîte qui contient les médicaments à prendre, qui clignote, vibre ou joue une musique pour que vous pensiez à les prendre, vérifie qu’ils sont pris, communique avec le médecin ou les proches. Demain il faudra embarquer la technologie dans la maison elle-même pour faciliter une plus grande transparence dans l’accès à l’information, comme cette balance intégrée dans le carrelage de la salle de bain.

Ils interrogent bien sûr notre désir de nous protéger. A la manière de l’épée de Frodon, Ambient Device a imaginé des parapluies qui nous disent, par une indication lumineuse, s’il est utile de les prendre avant de sortir de chez soi en étant connecté aux informations météorologiques. Et David Rose d’en profiter pour insister sur le fait qu’il faut sortir l’informatique ambiante du navigateur et des téléphones mobiles pour l’insérer dans les objets du quotidien.

Ils interrogent également notre désir de créer, en libérant du temps créatif et prenant en charge pour nous les tâches pénibles comme le fait Roomba, le robot aspirateur. Mais également, ils développent notre créativité, comme l’IO/Brush du MIT, ce pinceau qui grâce à une caméra capte les couleurs, les images pour nous permettre de peindre avec. La créativité du futur doit nous permettre d’avoir des outils pour la libérer.

Ils interrogent également notre désir de mobilité. Le GPS de Dash, qui inclus des informations de trafic, nous permet d’avancer un peu plus vers le déplacement sans effort, en nous permettant d’éviter les embouteillages. A San Francisco, Next Bus permet de localiser les bus et de prendre une décision adaptée au trafic. L’Ambient Bus Pole, imaginée par Ambient Design est un panneau de bus qui affiche de manière visible et à grande distance à quelle distance se trouve le prochain bus, permettant de presser le pas ou pas, afin de nous éviter la douleur d’attendre.

On voit bien, à l’entendre, que les perspectives des objets enchantés qu’évoque David Rose, ont encore bien plus de potentiel.

Hubert Guillaud et Daniel Kaplan

Lift09 : Que peut-on apprendre des prédictions qui ne se sont pas réalisées ?

Patrick J. Gyger de la Maison d’ailleurs, le Musée de la science-fiction, de l’utopie et des voyages extraordinaires sis à Yverdon-les-Bains en Suisse et Nicolas Nova de Lift, nous proposent un détour par les échecs de l’informatique et de la science-fiction pour mieux comprendre notre avenir.

Patrick Gyger dans une présentation très imagée par les collections du musée, se demande si nous ne vivons pas déjà dans un monde de science-fiction. Nous avons toujours imaginé l’avenir, d’une manière idéale et en relation, bien sûr avec les technologies. Pour Jules Verne, la technologie reposait dans les mains de scientifiques isolés qui s’en servaient pour imaginer notamment des moyens de locomotion nouveaux. Mais c’est au milieu du 20e siècle que la science-fiction est devenue un genre à part entière avec le développement de très nombreux fanzines américains comme Amazing Stories. Dès le 19e siècle, les écrivains montraient que l’innovation technologique était déjà la clé du progrès. La Science fiction a transformé le monde contemporain en un un monde de demain, transcendant la littérature et les médias. Les images du futur se sont répandues dans la culture populaire, plus comme un prétexte, une forme, un style pour parler de la modernité du présent que pour parler du futur, car un objet pour être moderne et désirable a besoin de ressembler à ce qu’il sera dans le futur. La science fiction a bien sûr énormément influencé le marketing et nos modes de consommation.

Le monde de demain est construit sur des composants qui reviennent : l’espace, les robots, la médecine et bien sûr la guerre. Mais aussi des villes et des maisons permettant de montrer concrètement les transformations qui nous attentendent. Les transports publics et personnels sont bien sûr également au coeur de la SF. Bien sûr, on retient souvent l’exemple du trafic aérien personnel, comme un rêve de futur qui n’a jamais existé. Mais s’il ne s’est pas généralisé, il a existé. Dès 1921, de nombreux prototypes de voitures avions ont existé et volé, comme l’explique Gyger dans son livre sur les Voitures volantes.

La SF joue comme un créateur de désir. Bien d’autres objets ont connu des destins similaires, comme les montres téléphones, la cybernétique, la robotique, les vidéophones ou les jetpacks ou l’invisibilité. Beaucoup d’autres n’ont pas encore d’existence : le voyage dans le temps, la téléportation, les colonies spaciales…

L’avenir n’a pas pris toutes les formes que les visions de la SF ont popularisé, mais s’est souvent inspiré de ses concepts. Reste que nous n’avons peut-être pas besoin d’utopie d’une manière urgente car nous vivons pour beaucoup dans un réel confort. Certaines utopies technologiques se sont réalisées sans atteindre leurs objectifs. Le plus souvent la technologie n’apporte pas le meilleur de l’humanité, mais dévoile ses plus grandes craintes.
Il y a une hitoire du future à comprendre, mais qu’il ne faut pas à entendre sous le forme de la prédiction. La SF parle surtout des espoirs et les peurs des sociétés passés. Dans ces visions grandioses du futur, on croit que les machines plus que la politique produisent des changements sociaux bénéfiques. Mais cela ne suffit probablement pas à faire changer les mentalités. Comprendre la SF nous aidera certainement à comprendre comment les sociétés voyaient le progrès.

Les échecs successifs de nos Saint Graal
Quels sont les produits qui n’ont pas marché ? Quels sont ces produits, qu’on nous promettait comme des Saint Graal, comme des produits géniaux et qui n’ont pas pris. Pourquoi nous ne les avons pas utilisé ? se demande le chercheur Nicolas Nova. Il y a de nombreux facteurs qui expliquent les échecs du videophone (le picturephone, 1969), notamment techniques. Mais en 2008, certains constructeurs continuent de nous proposer ce types de produits, sans grands succès apparemment. Les frigos intelligents sont également un autre exemple de ce type de produit qui a échoué à toucher le public pour lequel il était destiné. Les services de localisation (comme le TapTap du Xerox Parc inventé en 1993 ou Google Latitude, pour prendre une référence plus contemporaine), permettant de savoir où sont nos amis, ont également du mal à convaincre le public. Cela fait 20 ans qu’on cherche des applications à ces outils, mais les gens ont du mal à s’en servir, notamment pour des raisons de respect de la vie privée. Tous ces objets n’ont pas atteint les marchés de masse qu’on leur promettait. Pourquoi ?

Selon Nicolas Nova, il faut comprendre les caractéristiques communes de ces objets. Ils ont été lancé avec un “sur-optimisme” alors qu’ils réinventaient souvent la roue. Les technologies mises en oeuvres n’étaient souvent pas assez fiables ou trop imparfaites pour être acceptées. Et surtout, ce genre de propositions reposent souvent sur une faible compréhension et une méconnaissance des attentes réelles des utilisateurs. Leurs concepteurs sont souvent convaincus que ces projets sont fondamentalement nouveaux, alors qu’ils ne le sont peut-être pas toujours. Enfin, ces projets connaissent souvent un fort écho, disproportionné par rapport à leurs capacités réelles.

Il y a des causes à ces échecs également, explique Nicolas Nova. Ils sont “pris dans l’air du temps” (trapped in the Zeitgeist). Ces objets sont conçu a une certaine époque, avec une certaine mentalité… Mais les choses changent. On a imaginé les véhicules volant personnels en pleine guerre froide. De la même manière qu’aujourd’hui, les services UGC ou l’internet des objets semblent être enfermé dans ce même Zeitgeist.
“Le temps n’est pas stable”, il n’est pas une ligne droite. Il y a des perturbations, des pics, des trous noirs qui changent la donne, comme le numérique a changé la donne pour la photo argentique. Il y a également le fait que nous avons tendance à confondre le court terme et le long terme. Mais surtout, encore une fois, nous avons du mal à comprendre les utilisateurs. On ne regarde pas assez les exceptions. Les concepteurs imaginent souvent un utilisateur moyen qui n’existe pas. L’automatisation des processus est toujours difficile à accepter pour les gens, car nous avons plein de façons de faire qui ne sont pas automatisables. Comment imaginer des machines qui reposent sur des automatismes (comme l’approvisionnement des frigos qui se ferait uniquement automatiquement via l’internet), alors que la plupart de nos achats ne sont pas automatiques ou ne sont font pas chez un fournisseur unique ? Nous n’avons pas que des rituels automatiques. Dire notre localisation à nos amis est certes un rituel, mais qu’une machine ne peut peut-être pas faire à nos places, car les contextes sont complexes.
On pense également souvent qu’on peut rendre les choses plus naturelles, comme l’imaginait Clippy de Microsoft. Mais nos langages sont différents de ceux de l’ordinateur. Qu’est-ce qui est naturel ? Comment la technologie “choisit” ce qui est naturel ? Sans compter que “le naturel” dépend du contexte et évolue sans cesse. Dans le métro parisien, les usagères passent leur sac sur le lecteur RFID du passe Navigo. Ce geste naturel l’est pour ceux qui en ont l’habitude, mais l’est-il pour les autres, pour un touriste ou une personne âgée ?

Néanmoins, il est important d’explorer et de comprendre ces échecs souligne Nicolas Nova. Car souvent, ces produits ou ces projets sont de bonnes idées avant leur temps. Les échecs sont des signes de futurs possibles. Le vidéophone a échoué en passant par le téléphone, mais sur nos ordinateurs, communiquer avec l’image est un succès. Pourquoi ?
Les échecs permettent d’apprendre ce qui s’est mal passé, où et pourquoi et surtout, ils sont une source riche pour la conception. Apple n’aurait certainement pas fait l’iPhone s’il n’avait pas appris des échecs du Newton. Nous devons apprendre à utiliser les échecs comme des stratégies pour la conception.