ENMI 2010 : A quoi sert la Loi de Moore ?
Live blogging à l’occasion de la 4e édition des <a href=”http://digitallyours.fr/les-entretiens-du-nouveau-monde-industriel-2010/”>Entretiens du Nouveau Monde industriel</a> qui se tiennent au Centre Pompidou.
Le philosophe et épistémologue Sacha Loeve, du Centre d’études des techniques des connaissances et des pratiques de l’université de Paris I est un spécialiste de la compréhension des nanosciences et des nanotechnologies. Ce n’est pourtant pas de cela dont il est venu parler à la quatrième édition des Entretiens du Nouveau Monde industriel, mais de la Loi de Moore.
La loi de Moore est un graphe qui est supposé prédire l’évolution de la puissance des ordinateurs (Wikipédia). En fait, elle explique que le nombre de transistor gravé par unité de surface sont multipliés par 10 tous les 3 à 5 ans. La loi de Moore, du nom de son initiateur, Gordon Moore, l’un des cofondateur d’Intel, devenu depuis l’un des plus grand producteur de microprocesseurs, évoque l’évolution de la densité d’intégration des transistor dans les puces. Mais cette loi s’applique depuis, assez indifféremment, à l’intégration du nombre de transistor, à la capacité de calcul, à la taille, à la performance, au prix du transistor, au nombre de transistors miniaturisés, aux revenus mondiaux de l’industrie des semi-conducteurs… La loi de Moore s’est développée en autant de graphes qui célèbrent sa maxime intrinsèque, ce “Less is more”, faire toujours plus avec toujours moins, maxime libérale et capitaliste, qui, si elle était appliquée au transport, permettrait de faire un Paris-New York pour un dollars en un quart d’heure.
Car la loi de Moore s’applique désormais à tout. C’est elle que convoque Ray Kurzweil quand il l’applique à la taille des ordinateurs. Elle est un cas mesurable d’accélération du projet technologique qui nous ménera à la Singularité, ce moment où l’intelligence artificielle dépassera l’intelligence humaine. Gordon Moore a lui-même tourné en dérision sa propre loi : Non, elle ne s’applique pas à tous les phénomènes exponentiels, contrairement à ce qu’on pense. Mais en devenant l’illustration d’une évolution exponentielle dont il nous semble voir les effets, elle est certainement devenue, à son corps défendant, l’emblême.
Car une tendance exponentielle est quelque chose d’extraordinaire, comme quelque chose qui se rend possible à lui-même, une évolution endogène. Toute la question est de savoir si cette tendance va continuer et jusqu’à quand ? Peut-on miniaturiser indéfiniment ? Les lois de la physique vont-elles y mettre un terme ? Les nanotechnologies vont-elles permettre de continuer, de transcender la loi de Moore ? Force est de reconnaitre que les spécialistes divergent sur la façon dont nous serons capables de surmonter le mur de silicium qui se dresse devenant nous. Aucune croissance exponentielle ne dure toujours, rappelle d’ailleurs souvent Gordon Moore lui-même, “mais nous pouvons en retarder l’échéance pour toujours”.
“Il y a une différence entre devenir et à-venir”, explique Sacha Loeve. Tout ces grands discours nous parlent du devenir du monde industriel, mais pas de son à-venir. Le devenir se programme, se trace sur un graphe. L’avenir c’est la production d’une nouveauté pertinente. Ce n’est pas une rupture ou un changement brutal, c’est après-coup, rétrospectivement que cela devient pertinent. Les nanotechnologies, ont les invoque comme des solutions, comme de la programmation du devenir. En en restant à ce plan là, on s’empêche d’écouter la question sur le plan où la loi de Moore elle-même mérite qu’on se la pose : celle de l’imagination économique qui se construit à cette époque.
Comment la loi de Moore est devenue une loi ?
Comment la loi de Moore a-t-elle pris sens dans l’histoire ? Initalement , la loi de Moore n’était pas une loi. En 1965, Gordon Moore publie son article <a href=”http://www.cs.utexas.edu/users/fussell/courses/cs352h/papers/moore.pdf”>”Cramming More components onto integrated Circuits” (.pdf)</a>, dans la revue Electronics. “La complexité en fonction du coût minimum par composant a augmenté à la vitesse d’un facteur deux par an approximativement”, y explique Moore. On le voit rapidement, l’intuition de Moore repose sur la manière dont il combine des considérations technologiques et économiques. Et cette combinaison repose sur l’intégration. En effet, l’article de 1965 commence par dire que le futur de l’électronique intégrée est le futur de l’électronique elle-même. L’intégration consiste à faire tenir tout ce qui constitue un circuit électronique dans un seul bloc de cristal de silicium. En quelques années, nous sommes passé du transistor, inventé aux Bell Labs en 1948 au premier circuit intégré, inventé par Jack Kilby en 1958. “L’invention du circuit intégré, c’est l’invention du matériel qui devient lui-même machine”. Pourtant, en 1965, la production de circuits intégrés n’est pas encore “intégrée” justement. Moore explique que la clé de la production de masse, c’est l’intégration, c’est-à-dire la standardisation, permettant de rendre les coûts négligeables. Gordon Moore explique qu’il faut produire des composants identiques intégrés sur le même substrat.
D’où, second point, de baser les profits sur des économies d’échelle. Le rendement d’échelle augmente quand la quantité d’unités produites augementent plus que proportionnellement à la quantité de facteurs de prodution utilisés. Les économies d’échelle permettent la baisse du coût de production moyen de l’unité produite. Le but, explique Moore, est de créer un rendement croissant. Mais le rendement d’échelle est généralement croissant pour de petits volumes de production. Souvent il atteint ensuite un pallier avant de décroitre (par gaspillage, usure, perte de temps…), comme l’explique la loi des rendements décroissants.
La solution à la loi des rendements décroissants repose sur le microprocesseur, c’est-à- dire faire tenir plus de composants sur des circuits intégrés. Pour cela, il va falloir faire des ruptures d’échelles, ce qui va devenir possible avec l’invention du microprocesseur. En 68, Gordon Moore et Robert Noyce fondent INtegrated Electronics (Intel) et “fondent” en 1971 le premier microprocesseur, l’Intel 4004. La solution est simple, quand le rendement d’échelle à tendance à baisser, il suffit de changer d’échelle d’intégration. Enfin, l’autre rupture permettant de maintenir le rendement d’échelle à son optimum, n’est plus la miniaturisation, mais l’augmentation de la surface du “Wafer”, le substrat en silicium sur lequel on grave les circuits intégrés. L’industrie des semi-conducteurs ne repose pas seulement sur la réduction des dimensions des composants, mais également sur l’augmentation de la circonférence du cristal de silicium (qui donnne lieu à une chaine de production complexe au niveau des process à la fois thermiques, chimiques, mécaniques… A chaque génération de Wafer, on montre le substrat qui symbolise le succès d’une nouvelle génération.
Comprendre la potentialité de la technique
En 1965, quand Moore énonce ce modèle pourtant, le microprocesseur n’a pas été inventé, mais il se base sur les potentialités de la technique permettant de fonder une nouvelle économie. Si on met de plus en plus de composants sur une puce, le cout moyen devient minimum. Il faudra juste s’arranger à changer d’échelle de production régulièrement, comme l’expliquent les 2 graphes reproduits dans son article originel. Des graphes qui se basent sur l’évolution des rares circuits existants, qui montrent le nombre de composants qu’il faut mettre dans une puce pour que le prix reste à son optimum. Quand le cout par composant aurait tendance à remonter, il faut produire une rupture d’échelle.
“L’habileté de Moore est de montrer une tendance”, explique Sacha Loeve. Il anticipe un coût idéal indexé sur les potentialités de la technique. Pour cela il faut faire un effort d’ingéniérie, de standardisation pour pousser la logique jusqu’au bout. “La loi de Moore c’est une économie en puissance dans un modèle technologique et une technologie en puissance dans un modèle économique.” L’article de Moore anticipe le marché des ordinateurs personnels. Il est construit avec une une vision qui pense que l’offre créé la demande, que l’offre recréé la demande à chaque génération de microprocesseur.
Une prophétie autoréalisatrice
Le modèle décrit par Moore a bien été mis en oeuvre. Mais la tendance ne s’est pas toujours vérifiée, pire, la loi s’est adaptée aux évolutions. En 1975, Moore écrit un article où il explique que l’évolution va ralentir et la référence au coût minimum disparait. Dans les années 80, le multicouche est inventé : le cout des transistors baissent, mais pas ceux des processeurs. Pendant un temps, l’augmentation de la vitesse des processeurs s’avère un meilleur indicateur, alors on l’adopte, mais il s’avère également imparfait. On revient à la densité d’intégration qui double tous les 18 mois (mais ce ne serait pas Moore qui aurait dit 18 mois).
“La loi de moore n’est pas empirique, n’est pas descriptive. Elle n’a pas arrêté de changer.” Moore lui-même le dit, en 2002, dans un autre article : “les extrapolations basées sur des tendances exponentielles ne tiennent pas la durée”.
Toute la question est donc de savoir si la loi de Moore “n’est pas plutôt une prophétie autoréalisatrice qui produit performativement la tendance qu’elle projette”, explique Sacha Loeve. C’est-à-dire un énnoncé qui, parce qu’il est émis par un leader référent, va devenir le point de référence par lequel les autres vont harmoniser leur industrie. C’est en tout cas ce que pense Gordon Moore. C’est ce que laisse penser également le rôle de l’ITRS, qui définit tous les deux ans la feuille de route des tendances à suivre pour continuer la loi de Moore, en définissant le cahier des charges international de la technologie des semiconducteurs.
Il est intéressant de constater qu’on a commencé à célébrer (et à parler) de “la Loi” de Moore assez tardivement. Il faut attendre les années 1990, l’heure du triomphe d’Intel avec ses CPU Pentiums pour qu’elle commence à devenir populaire, comme l’ont mis en avant Marx & Cardona dans Scientometrics (vol. 80, 2009, pp1 -21). Il est intéressant de constater, finalement, que la Loi de Moore est davantage contemporaine des grands programmes nanotechnologiques que de la microinformatique elle-même.
La guerre du coût de production n’est plus liée à la performance de la technologie, mais à la globalisation en cours
Finalement, la loi de Moore n’est pas une loi empirique. “Elle est souvent conçue par les tenors de la microinformatique comme une prophétie autoréalisatrice, mais son énnoncé se modèle sur l’évolution effective de ce qu’il prétend faire exister. Son énoncé n’est pas de l’ordre de la vérité. C’est bien un imaginaire économique, qui s’incarne plus ou moins, qui a pris corps, qui est devenu “vrai”.” Vrai, rien n’est moins sûr, modère Sacha Loeve. Car le coût idéal ne se traduit pas dans la réalité. En fait, les usines coûtent de plus en plus cher à mettre au point. A chaque génération d’usine (les “Fabs”), le coût de la ligne de production augmente de 50 %, comme l’explique la Loi de Rock, un capital risqueur de la Silicon Valley. Le modèle énnoncé par Moore n’assure pas la suprématie, car les coûts réels se décorèlent de la l’intégration. Enfin la concurrence des pays à faible cout de main-d’oeuvre, font que les marges doivent de plus en plus au fait que la main d’oeuvre soit la moins cher et que l’environnement fiscal soit plus avantageux. “La guerre du coût de production n’est plus liée à la performance de la technologie, mais à la globalisation en cours.” La question est donc devenue politique : à la fois macroéconomique et géopolitique. Dans le rêve qu’on puisse retarder l’échéance de la Loi de Moore pour toujours, via les nanotechnologies, on ne fait que dépolitiser une question en essayant de la rendre technologique, alors qu’elle est déjà devenue politique.
“La loi de Moore est une loi posthume qui ne décrit plus une réalité. Elle se survit. Elle révèle qu’elle a toujours fonctionné ainsi.”
“La question n’est pas de détruire les idoles, mais d’écouter ce qu’elles attendent de nous. La loi de Moore c’est la projection dans le passé et le futur d’un imaginaire économique construit sur la base d’un rapport caractéristique à la matière et au temps des techniques. C’est un imaginaire par lequel tout un monde s’énnonce, celui de la microélectronique dans lequel nous travaillons et consommons.” Ce monde industriel se caractérise par le fait qu’il est conçu sur l’obsolescence programmée de ses technologies. Les déchets high-tech sont les résultats bien réels de la loi de Moore où le nouveau remplace l’ancien, le démode, le déclare obsolète et recréé la demande, plustôt que de faire évoluer l’équipement ancien. L’obsolecence programmée, inscrite au coeur de la Loi de Moore, était bien le prix à payer de cette révolution plus économique que technologique.
La question n’est plus de savoir comment continuer la loi de Moore, car sa seule destination est de nous mener tout droit vers l’ordinateur jetable. La question n’est pas même de savoir ce que les nanotechnologies vont apporter de plus. Vont-elles permettre de prolonger cette organisation ancienne ? Ou vont-elles amener une imagination économique fondée sur d’autre rapports à la matière et au temps des techniques ? Vont-elles parier sur la réactualisation et l’évolution des technologies plutôt que sur leur obsolescence ? Les nanotechnologies vont-elles promouvoir une économie basée sur des services de “soin aux objets” (psychiques et natruels) ? Plutôt que de continuer la loi de Moore, il est temps de nous demander comment en hériter ?
ENMI : “L’innovation ne peut plus être la façon dont nous transférons les acquis de la technologie sans la société”
Live blogging à l’occasion de la 4e édition des Entretiens du Nouveau Monde industriel qui se tiennent au Centre Pompidou.
Le monde industriel est avant tout un monde technologique, mais également économique et humain (qui repose sur le changement de comportements, tant des producteurs que des consommateurs), dans lequel les nanotechnologies constituent une nouvelle trajectoire technologique, que Bernard Stiegler a baptisé l’hyperminiaturisation.
Qu’est-ce qui constitue un monde industriel ?, interroge le philosophe. Il faut du capital libre, c’est-à-dire de l’investissement qui peut toujours devenir spéculatif. Il faut de la recherche, plus exactement un nouveau rapport entre la science et la technique qui rompt absolument avec ce qui précède. Avec la naissance de l’industrie, de l’alliance entre la science et la technique, que la technique devient la technologie puis la technoscience. Enfin, il faut une nouvelle division du travail (qui ne commence pas avec la naissance de l’industrie), fondée et passant par la mécanisation qui conduit à une hyperspécialisation au risque d’effets catastrophiques. Ce nouveau monde industriel va créer le productivisme qui engendrera le consumérisme et la consommation de masse, faisant du consommateur un acteur phare de cette nouvelle organisation. A la fin du XXe siècle, peut-être faut-il voir également une rupture d’un nouveau genre, celle de l’open innovation, de l’open source, de l’économie de la contribution.
L’industrialisation de la société résulte d’un lien étroit entre le système technique qu’évoquait Bertrand Gilles et l’économie qui en a fait son fer de lance, et prend une place nouvelle dans la société. Un lien corrélatif entre science et système technique modifie les systèmes techniques eux-mêmes. Aujourd’hui, les systèmes techniques sont mondiaux, extrêmement labiles (ils se transforment vite) et créent des processus de désajustement permanement sur la société, qui à partir du XIXe siècle deviennent constant et font naitre les discours révolutionnaires. A partir du début du XIXe, les Etats vont être chargés de construire les réajustements permanents entre la science et la société. Dès cet instant, la science n’est plus l’avenir de l’émancipation des sociétés.
Les nanotechnologies constituent-elles la base d’un nouveau système techniques, liées à une technologie dominante ? Quel a été le système technique précédent, celui où règne la loi de Moore ? Y-t-il eu ou quittons nous un système technique du silicium, de l’exploitation des propriétés techniques de la micro-électronique ? Y’a-t-il une solution de continuité dans le passage entre la micro et la nano-électronique ? Si nous voulons réfléchir au processus de désajustement provoqué par les nanotechnologies, il faut comprendre aussi les désajustements du silicium, comme l’a montré récemment l’affaire Wikileaks. Que faut-il appréhender comme enjeu de désajustement quand les NBIC sont en passe de devenir le nouveau système technique créant à son tour de nouveaux agencements ? Alors qu’au niveau nanométrique, le hard et le soft ne peuvent plus se séparer et se désajustent aussi des systèmes psychiques et biologiques.
Les questions liées à ces transformations sont vertigineuses, mais pas encore clairement posées, estime Bernard Stiegler. Elles requièrent un nouvel âge et une nouvelle politique du débat public. Nous vivons dans un climat de rupture de confiance. En réaction, la population se dote d’instruments de socialisation et de savoirs nouveaux, parfois très élevés, où certaines communautés de patients sont parfois plus savants que bien des médecins.
Ces entretiens seront organisés autour de deux mots clefs : l’hyperminiaturisation et les imaginaires. Quel est le rôle de la technique dans la constitution de la pensée formelle, démonstrative, théorique ? Quelle est la place de la technique dans la formation des concepts théoriques ? Les nanotechnologies correspondent à la possibilité d’accéder à la dimension structurelle de la science. Contrairement au savoir démonstratif, comme la géométrie, le rôle de l’écriture est primordial et constitutif de la pensée théorique, comme le disait Husserl. L’écriture est constitutive de tous les savoirs occidentaux.
Le schématisme pour Kant, dans la critique de la Raison pure, c’est l’oeuvre de l’imagination transcendentale, c’est la faculté qui permet à l’entendement de projeter des concepts purs, non empiriques, à priori, dans les données de l’intuition, dans les données empiriques, ce que nos sens nous apportent comme données. Le schématisme c’est ce qui permet en projetant et en attrapant de transformer la diversité en un objet de connaissance, la subsumant sous un concept. Une telle projection porte un nom : le schème. Kant insiste sur la nécessité de ne pas confondre le schème avec l’image, dans lequel le schème peut se concrétiser. Le 5 est un schème. C’est aussi une image. Et également un pur concept.
Les objets techniques scientifiques (comme le microscope à effet tunnel) sont toujours liés à des effets de grammatisation. Sont-ils producteurs de nouveaux schèmes scientifiques ? Donnent-ils à percevoir de l’invisible parce qu’ils discrétisent des forces quantiques et les mettent en images ? Vivons-nous une grammatisation de l’imagination elle-même ? Cette grammatisation conduit à une action permettant de manipuler les atomes eux-mêmes et donnant naissance à une “imaginaction”. Cette production d’images de l’invisible produit des actions et des expérimentations tactiles, à travers une médiation par l’image. C’est pour cela que nous avons accordé une place dans ces Entretiens aux nouveaux imaginaires. Dans l’activité scientifiques et intellectuelle, il se produit toujours une “imaginaction”. Si on n’intériorise pas la pratique sociale de compter sur ses doigts, on ne saura pas compter. Un pilote doit savoir piloter avec ses instruments, donc à l’aveugle, son avion reproduisant une perception de synthèse.
Il faut approcher autrement l’ensemble de l’histoire de la science, estime Bernard Stiegler. Tous nos organes sont couplés à une organologie générale, affectant nos gestes et la perception permettant de produire de nouvelles machines produisant elles mêmes de nouveaux genres d’écritures. L’écriture automatique de Google n’est pas celle de Philippe Soupault et d’André Breton. C’est pourtant une écriture qui affecte la matière à son échelle quantique, comme les nucléotides de l’ADN.
Les imaginaires scientifiques entrent dans une nouvelle ère. Les technologies du web constituent un contexte nouveau en matière de débat public via les technologies contributives. Le débat public qui doit se tenir doit intégrer la grammatisation numérique et faire apparaitre dans le champ social des technologies de production sociales d’un nouveau genre, qu’on appelle les technologies relationnelles.
Bien sûr, les nanotechnologies posent, encore plus que d’autres, des questions de confiance, à un moment où les technologies relationnelles imposent des relations nouvelles. Un processus d’innovation industriel d’un nouveau genre se met en place, où l’industrie devient l’objet de la société dans sa globalité, fondée sur une société de l’amateur. Cela suppose de faire le point sur la question de la confiance et de la défiance, qui deviennent des questions qui interrogent chacun.
Du côté de la recherche industrielle, là où science et technologie se rencontrent, les nanotechnologies convoquent deux types de langages qui diffèrents. La science voit ses pratiques et ses langages se transformer dans le contexte de cette mécanique quantique appliquée. L’industrie voit ses modèles dominant exploser, et ses langages sont en pleine crise, pour communiquer mais aussi pour penser. Ces deux langages - qui conjugués constituent l’innovation industrielle - sont confrontés au problème d’une traduction réciproque : la langue vulgaire, la langue commune.
Martin Luther emploie ce mot contre la papauté pour interroger comment se produit la confiance dans l’Eglise. Quelque chose de comparable est en jeu en ce moment, avec des clercs laïques, des scientifiques (scholar : celui qui est affecté par la scolaire, qui a des objets à part du monde vulgaire). Nous parlons tous la langue vulgaire quand nous quittons nos spécialités. C’est le langage du savoir qui ne considère que des idéalités pures, les seuls véritables objets scientifiques. Des objets qui n’existent pas et permettent de penser ce qui existe, comme le point géométrique. Il y a d’autres langues de spécialités qui appartenaient il y a encore peu de temps au monde vulgaire, le negocium : ce qui doit se faire avec la nécessité. Ceux qui calculaient. Avec le XXe siècle, il va se créer la sphère du management, du business… Le negocium cherchant à prendre le pouvoir du vulgaire à l’aide du psychopouvoir. Ce modèle consumériste apparu au XXe siècle est dominant, mais Bernard Stiegler estime qu’il est caduque, qu’il ne peut plus fonctionner.
Le monde de la science, le monde du business et le monde du vulgaire sont les trois mondes qui résultent de cela. Nous doutons des deux autres mondes quelque soit celui dont on se place. Les vertus du progrès, de la technique, de la science, du business ont sombrées dans le malaise de la consommation. Dès que nous sortons de nos spécialités, quand nous avons une, nous doutons. Pire, nous nous défions, nous soupçonnons les autres de mauvaises intentions, quelque soit notre position, nous nous défions des autres. Dans ce contexte là, nous avons à inventer un nouveau modèle social. L’innovation ne peut plus être la façon dont nous allons transférer les acquis de la technologie sans la société.
L’innovation de demain doit intégrer très étroitement les 3 mondes. Le monde de la science, le monde du négoce et le monde du vulgaire. C’est cette intégration qui garantit la paix civile. A son époque, Martin Luther a demandé à ce que tous les fidèles accèdent au Livre. La science n’est plus omnivoyante, omnipotente, mais elle est instrumentée. Ces instruments doivent désormais être pensés collectivement.
52e Carrefour des Possibles
Rapport d’étonnement depuis le 52e Carrefour des Possibles de la Fing au Centre Pompidou, à l’occasion des Entretiens du Nouveau Monde industriel. Comme le veut la règle, l’idée ici n’est pas d’être exhaustif ou critique, mais au contraire de réagir aux projets qui m’ont personnellement le plus stimulé - avec un peu de retard.
CommonBox, le pot commun en ligne, est un outil pour faciliter l’organisation d’un pot commun, c’est-à-dire un groupement financier dans un but précis (voyage, cadeau, achat groupé…). On créé un évènement qu’on spécifie, puis on lance des invitations fermées ou non. L’argent est crédité sur le compte de l’organisateur, selon les modalités précisées. Les internautes, eux, sélectionnent les évènements auxquels ils veulent participer ou auxquels ils sont invités. La fiche de l’évènement permet de suivre son évolution (participant, montant atteint, historique des participations…). Un concept de service simple, efficace et séduisant, même s’il ne révolutionne pas le web.
On est forcément interpelé par les claviers-papiers, malgré leur présentation très 1.0, parce que les systèmes d’accès simplifiés à l’informatique et aux réseaux nous posent toujours des questions sur la complexité des systèmes que nous utilisons au quotidien. Claviers-Papier permet par exemple de transformer un album photo familial en répertoire téléphonique, permettant d’un simple clic du stylo sur une des photos présent dans l’album de lancer Skype sur ordinateur pour entrer en contact avec la personne. Une feuille de papier présentant un clavier devient d’un coup un vrai clavier, grâce au stylo. L’idée de ce système d’origine japonaise est de faire du papier une interface logicielle de nos ordinateurs - afin d’en simplifier parfois l’accès, mais sans renier sur ses possibilités -, n’est pas une idée originale. Même si elle n’est toujours pas aussi plastique qu’on le voudrait (il faudrait qu’un système de ce type puisse s’adapter à tous les contenus papiers existants, et non pas nécessiter un papier spécial qui permet au stylo d’en reconnaître l’information), l’idée n’en garde pas moins souvent une certaine force de démonstration immédiate, qui nous fait nous demander : “mais qu’est-ce qu’il y a de fondamental dans cette démonstration et pourquoi y’a-t-il quelque chose qui cloche ?”
Deux autres projets nous présentaient des agents intelligents, très différents les uns des autres certes, mais qui montrent tous comment on peut interfacer le web entre ressource et besoin.
On ne présente plus vraiment les Skaaz, les avatars conversationnels intelligents de Virtuoz, c’est-à-dire de petits programmes capables de tchatter avec des humains en essayant de se faire passer pour des humains. Après avoir développé les chatterbots pour le marketing relationnel, comme nous l’expliquions il y a quelques années, Virtuoz cherche désormais à développer cette technologie pour le grand public. D’où l’idée des Skaaz, de petits avatars qu’on personnalise, qu’on connecte à son agenda et à son compte MSN et qui sont capables de tchatter à notre place en utilisant les informations présentes sur les profils des sites sociaux qu’on utilise. Ouvert depuis un an, Skaaz totalise plus de 630 000 inscrits. Dommage que ses promoteurs insistent plutôt sur sa capacité à optimiser nos relations, alors qu’il semble que le succès de cette application assez ludique, repose plutôt sur sa capacité à brouiller les pistes de notre identité en ligne.
Le web sémantique semble toujours plus loin de nous que les données ne sont pas encore sémantisées. Agenios est une espèce de YahooPipes, mais avec une interface radicalement différente, qui tient plus de la barre de tâche que du programme informatique. Encore en version alpha (mais testable en ligne), Agenios est une plateforme qui permet de créer et partager des agents web sémantiques. Avec Agenios, vous créez des agents qui surveillent certaines sources et en extraient les données sous forme de flux structurés. Il est ainsi possible de construire des fils RSS personnalisés depuis des sites web dynamiques, via une simple barre d’outils qui s’intègre au navigateur. Un outil qui permet peut-être de changer certains de nos rapports aux données : à tester en profondeur.
Pekka Himanem : la culture de la créativité
“Sommes-nous vivants, ou sommes-nous dans une vidéo ?”, me demandait un enfant dans un groupe de philosophie pour enfant, explique le philosophe Pekka Himanen, auteur de L’Ethique hacker. Qu’est-ce qui caractérise la culture de la créativité ? Qu’est-ce qui est derrière le mouvement open source en tant que nouvelle forme d’innovation sur l’internet. Dans l’Ethique Hacker, je me suis posé la question de ce qu’il y avait derrière cette communauté. Pourquoi un garçon de 21 ans construit-il un système d’exploitation sans aide aucune et défie Microsoft, le leader des OS ? Linus Torvald m’a répondu en expliquant que c’était lié aux nouvelles lois de Linus. Pour lui les forces motrices, sont :
- la survie
- le pouvoir d’enrichir les interactions, c’est-à-dire, la puissance de l’expérience, de combiner les interactions.
- la puissance de la passion créatrice.
Les gens développent leur potentiel, se dépassent. Cette action ne vient pas de l’extérieur, mais vous relie à votre source d’énergie, à ce qui a de la signification pour vous. Les interactions créatives s’auto-alimentent. On est à son meilleur moment, sous son meilleur jour, on se réalise à son meilleur potentiel quand ils réalisent leurs motivations. La confiance créé la sécurité à partir de laquelle les gens se retrouvent et peuvent prendre des risques et jouer avec de nouvelles idées. C’est très proche de ce qu’on connait dans la recherche en psychologie. La communauté d’enrichement” permet de favoriser la reconnaissance et l’appartenance. Quant à la créativité, elle favorise l’énergie et le plaisir. Il n’y a pas que l’argent qui est moteur dans la motivation des gens, rappelle avec insistance Pekka Himanen. La confiance, la communauté et la créativité constituent la culture de la créativité. La création = C3.
A quoi ressemble cette communauté Linux ? Pendant longtemps, j’ai essayé de trouver la métaphore visuelle, jusqu’à ce que je déniche cette vidéo d’Ella Fitzgerald et Count Basie lors du festival de Montreux 1979. Dans la musique, on s’encourage à aller plus loin. Dans les communautés open source, c’est la même “émulation” qui fonctionne, autour de l’enthousiasme des uns et des autres, ce qui encourage une boucle d’inspiration et d’enthousiasme. Cette surenchère d’enrichissement dans la création. On est embarqué, on prend le rythme les uns des autres. Reste à savoir si cela nous appauvrit ou nous enrichit par rapport à l’objectif.
Mon prochain livre va parler de l’enrichissement mutuel par les processus d’interaction, justement. Comment nos relations d’apprentissage se sont encouragées pour aller toujours plus loin, de la Grèce ancienne à la Renaissance.
Les réseaux glocaux d’innovation
Aujourd’hui, on se pose des questions sur la nature géographique et politique des réseaux sociaux. Ce qui caractérise ces réseaux d’innovation, c’est leur glocalité, avec des interactions locales et globales. On n’a pas encore transcendé les limites de l’espace et du temps. Carte de la production de contenu global, (Maps with Zook, Himanen, 2007, Global internet content production), montre que la production de contenu est très concentrée. Les USA produisent 50 % du contenu alors que ce n’est que 5 % de la population du monde. Même aux USA, le contenu n’est pas produit partout : il y a des meneurs : Silicon Valley, New York, Chicago… 5 villes qui produisent 20 % des contenus d’internet du monde. Même à New York, cette production est concentrée sur Manhattan. Si vous demandez où est l’internet, maintenant vous le savez. Mais on peut se demander pourquoi l’internet se trouve physiquement quelque part. C’est parce qu’il faut une concentration de personnes créatives et formées, des structures permettant de convertir les idées dans les pratiques (les communautés d’enrichissement) et des structures qui encouragent les gens à se dépasser, à échouer et à réussir.
Et de regarder pareillement les pics économiques du mondes, concentrés sur l’Europe, les Etats-Unis, la Chine et le Japon. Si on regarde les centres d’innnovations, ils sont très concentrés. La carte des publications scientifique fait apparaître à son tour quasiment les mêmes centres.
Et d’introduire deux concepts de base : l’énergie émotionnelle et le capital culture du sociologue américain XXXX… C’est dans des interactions en face en face qu’on peut créer la plus forte énergie émotionnelle. Si Martin Luther King avait envoyé, I have a dream par e-mail, il n’aurait pas eu la même portée. On a besoin d’avoir l’écho de notre créativité, il faut un espace pour les entendre, pour qu’ils soient plus forts que celles des autres. La Silicon Valley est un exemple d’un lieu ou se manifeste cette double logique, notamment autour de l’université de Stanford. La Silicon Valley est un espace très concentré, même si elle produit des technologies sensées nous libérer des contraintes de l’espace et du temps. Sur quelques kilomètres, les entreprises les plus innovantes sont concentrées : Xerox Parc, HP Labs… Simplement parce que les étudiants ont essaimés leurs sociétés juste à côté de l’université. La Valley concentre 1/3 de la capacité de capital risque américaine. Mais pourquoi est-ce que cela reste ainsi ? La vraie logique repose sur une concentration locale qui libère le capital culture et l’énergie émotionnelle, et s’auto-alimente, vague technologique après vague technologique.
Nous sommes confrontés à des défis fondamentaux, explique Himanen. Peut-on imaginer que les gens entrent en réseau les uns avec les autres autour d’autre chose que les technologies open source ? Comment résoudre les défis politiques, éthiques et sociaux auxquels nous allons être confrontés ?
Pour Himanen, il y a trois grands défis auxquels nous sommes confrontés :
- Clean : s’occuper du changement climatique,
- Care : façonner une société globale 2.0 qui prenne soin des gens.
- Culture : résoudre le problème de la coexistence multicurelle.
Himanen travaille avec le réseau Global Dignity, un réseau de personnes qui réfléchissent à trouver une forme plus digne pour la mondialisation. Comment relier notre potentiel créatif aux plus grands défis économiques et sociaux de notre temps ? A quoi sert notre créativité si elle ne nous aide pas à rendre le monde plus digne ?
Pierre-Antoine Chardel : Nomadisme, contrôle et perte d’individuation
C’est un certain type d’identité qui est retenu dans l’opération d’identification, explique Pierre-Antoine Chardel, responsable du Groupe de recherche Ethique, technologies, organisations et société à l’Institut Télécom. Ces opérations sont nées avec l’anthropométrie policière et judiciaire. Le carnet anthropométrique fichait les individus nomades en décrivant leur profil “physique”. Né à une époque où l’on craignait le péril errant, la part de l’imaginaire dans cette crainte était loin d’être absente : c’est le nomade, dans une société très stable, qui semble être un élément à risque.
L’anthropométrie mesurait l’individu dans son altérité la plus objectivable. La biométrie d’aujourd’hui suit une piste assez proche car elle consiste à transformer une caractéristique physique en une empreinte numérique. La différence, c’est que le suspect n’est plus un nomade ou étranger, mais nous tous. La différence aussi c’est qu’il permet de suivre les individus à la trace, permettant de mettre en mémoire la non seulement le profil d’un individu, mais aussi sa “dangerosité”. La biométrie permet d’établir et d’encoder des caractéristiques stables et permanentes. C’est l’inertie du corps qui est utilisée contre un rempart aux stratégies de dissimulation.
Bien sûr, l’utilisation de la biométrie a suscité quelques réactions très vives, comme des réactions vives, comme le “Non au tatouage bio-politique” de Giorgio Agamben, qui explique que l’enjeu de la nouvelle relation bio-pollitique entre les citoyens et l’Etat que promettent les technologies biométriques, concerne l’inscription et le fichage de l’élément le plus privé et le plus incommunicable que nous ayons, à savoir la vie biologique de nos corps.
Avec ces technologies, le politique en est réduit à une pure et simple sphère de contrôle. En appliquant à tous les citoyens le dispositif permettant de repérer les classes dangereuses, tous les citoyens deviennent des classes dangereuses.
Alex Turck, président de la Cnil, a stigmatisé l’avènement d’une société de surveillance. Mais comment comprendre notre acceptabilité de ces systèmes ?
L’acceptabilité, explique Pierre-Antoine Chardel, est ce qui est acceptable, même si sa forme grammaticale est douteuse. Ce qui est inacceptable, impropre, peut être accepté dans une situation particulière. L’acceptabilité des technologies de contrôle, nous dit qu’il y a des situations qui rendent acceptables ce qui ne l’est pas de fait. Elle traduit la mise en application d’une tolérance circonstancielle.
La mise en place d’un appareil de contrôle socio-politique vient menacer les libertés individuelles, sous le couvert d’exigence de protection et de sécurité, disait Paul Virillo. La mise en place de systèmes d’identification répond à des situation de crise, qui servent de prétexte à des mesures sécuritaires, comme l’on été les attentats du 11 septembre.
Bien sûr, il y a - heureusement - un écart entre les possibilités technologiques du contrôle et leur efficacité.
Ce qui encercle le développement des technologies sécuritaires, repose aussi sur l’insécurité socio-économique. Les opinions publiques privilégient la sécurité sociale et professionnelle : plus l’insécurité sociale est grande et plus la demande de sécurité est forte. Cela ressemble à un transfert d’angoisse. A l’heure de la mobilité exhaltée, de la mondialisation, ou les moyens technologiques fluidifient les relations : les revendications identitaires s’exacerbent. André Gorz ou Bernard Stiegler ont rappelé le rôle des productions industrielles dans ce phénomène.
Le risque n’est-il pas de voir des dimensions sécurisantes, réconfortantes, devenir une norme susceptible de s’appliquer à tout les rapports sociaux ? L’accoutumance à des dispositifs inoffensifs (comme l’usage de la biométrie pour ouvrir un ordinateur), ne nous accoutume-t-il pas aux technologies de contrôle ? Et de Pierre-Antoine Chardel de s’interroger sur cette acceptabilité qui s’appuient sur la quotidienneté. “Est-ce que cette acceptabilité est une pure affaire de servitude volontaire ?”
L’entreprise est un lieu de contrainte qui induit des situations de subordination, rappelle-t-il. Le salarié est soumis au contrôle de son employeur. Les récentes mutations du travail nécessitent une prise en compte plus vaste de l’autonomie, mais les technologies conviviales (comme Facebook ou les technologies mobiles d’aujourd’hui) ont tendance à nous trahir. Elles ont tendance à dimuner l’autonomie et à accentuer les contrôles hiérarchiques plutôt que le contraire.
L’acceptabilité est également facilité par la dématérialisation et l’invisibilité des dispositifs qui sont moins contraignants que les contrôles physiques et matérialisés.
“Mais pourquoi y’a-t-il si peu de vigilance, de réflexion critique autour des technologies de contrôle ?” Pourquoi les contrôles sont-ils normalisés, acceptables et acceptés, notamment dans le cadre professionnel. Pour 63 % des cadres, le contrôle est légitime si les personnes controlées sont informées, répondent-ils. Les enjeux éthiques des TIC, seront en grande partie liée à ces contradictions. Il nous faut mieux évaluer ce nouveau risque, dans le cadre de la responsabilité sociale de l’entreprise. La responsabilité n’a de valeur que dans l’autonomie, et la liberté est la valeur fondemmentale de l’éthique disait Foucault. Encore faudrait-il que ces systèmes nous permettent de nous en souvenir.
“Les techniques de contrôles, peuvent-elles avoir une action pharmacologique ?”, s’interroge encore le chercheur, avec un semblant d’espoir. Oui, le téléphone mobile produit une perte d’inviduation, car elle façonne le comportement des individus. Le problème des dispositifs ne se réduit pas à leur bon ou mauvais usage, car en fait, les technologies ne proposent pas d’autres possibilité que la soumission et la perte de soi. Nous sommes obligés de les utiliser. Mais est-ce que cette perte n’est pas mêlée d’un désir d’être autrement ?
Peut-être faut-il regarder du côté des artistes ou de la psychanalyse pour mieux comprendre notre désir “d’être envahit par ces technologies envahissantes”. Le fait de sentir et de se sentir dans un système technologique, n’est-il pas une manière de retrouver des repères, d’être identifié dans une société de plus en plus incertaine ? La perte d’inviduation ne traduit-elle pas plutôt des processus complexes de ré-individuation ?
Bien sûr, la perte d’individuation n’a rien d’évident car un individu ne se résume pas à ses traces objectives, retenues par la biométrie, Facebook ou Google. “Ces traces sont de nous, mais ne sont pas nous.” C’est un langage qui manque ce qu’il y a d’irréductible dans l’être, comme le disait Maurice Blanchot. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut minimiser cette réduction.
Les systèmes de classification et de nomination, ne doivent pas nous empêcher d’arriver à un “devenir normade” qu’évoquaient Félix Guattari et Gilles Deleuze, c’est-à-dire de pouvoir s’inventer en permanncene et introduire du jeu dans les technologies. Une part de l’individuation doit inventer, déjouer les procesus de controle, introduire de la créativité dans des technologies qui ne sont pas incontournables. Même dans la perfection du code, il y a toujours des renversements possibles…
“Si je crois qu’il est toujours possible de confronter la société de contrôle à ses propres impasses, il est nécessaire de préserver de l’intérieur des singularités, des subjectivités qui vont imposer la réflexivité à cette société de contrôle”, conclut Pierre-Antoine Chardel. Seule la préservation des sensibilités pourra produire des lignes de fuite dans notre société hyperindustrielle, pour développer une écologie sociale qui est encore à inventer.
Alain Mille : suivre nos traces
Alain Mille, responsable de l’équipe Silex du Laboratoire d’informatique en image et système d’information de Lyon, s’intéresse aux traces modélisés, c’est-à-dire, plus particulièrement, aux traces que l’on utilise par devers soi pour monitorer son expérience, dans un environnement de travail surtout. Les traces informatiques sont des éléments laissés dans l’environnement à la suite d’une activité. Ces traces peuvent être laissées volontairement ou non et peuvent être considérées comme des “indices” d’activité par des “observateurs avertis”.
De point de vue informatique, une trace est une séquence d’éléments laissés dans l’environnement informatique par l’environnement lui-même ou par l’utilisateur de l’environnement (il faut un environnement logiciel pour garder trace). Cela peut-être des évènements, des actions, des annotations… associés à des objets informatiques localisés dans le temps et l’espace.
Un environnement informatique c’est n’est pas qu’un poste de travail. L’environnement dépend du feedback qu’il renvoit et des interractions qu’il propose. L’environnement potentiellement accessible est plus vaste (via le réseau) et peut-être accessible dans les deux sens. Tous les éléments qui peuvent être dans une trace viennent de tout cet environnement.
Les traces d’interaction, c’est ce qu’on décide de garder de l’interaction au cours de l’activité de chacun. On peut conserver les traces dans des bases de traces. Les traces se découpent en signatures d’épisodes, c’est-à-dire des épisodes qui ont une signification par rapport à l’activité. On ne sait pas comment quelqu’un va s’approprier un réseau informatique pour le manipuler : il faut offrir des services qui rendent intelligibles, lisibles ces traces. Il faut pouvoir transformer quelque chose qui ne relève pas du langage en langage justement, alors qu’on ne peut pas prévoir à l’avance l’usage qui en est fait. Ces signatures d’épisodes permettent de retrouver des séquences de sens. La sémantique de l’épisode se construit lors de l’interaction de l’usager.
La trace apparaît au fur et à mesure que les gens travaillent et peut être relativement détaillée. La manière de représenter une trace d’activité d’utilisateur est aujourd’hui une question en soit. Les gens se voient en train de travailler. Cette trace est bien souvent intelligible facilement. Une trace par exemple, peut-être documentarisée : les gens peuvent la couper et permettre à quelqu’un de la rejouer.
L’activité est l’objet de la trace. L’activité est médiée par l’environnement informatique. La trace est volontaire et attendue. Si on veut qu’elle ait un sens, il faut qu’elle soit appropriée par celui qui la fabrique. Il faut que l’usager compte sur elle pour pouvoir en faire quelque chose, la partager, la publier… “Je crois qu’il faut avertir les gens qu’ils sont tracés”, insite Alain Mille.
La trace est un objet informatique, ce qui signifit que c’est un objet sur lequel on peut calculer, que c’est un support à la coconstruction de connaissance, un modèle “plastique” et évolutif.
Un modèle de trace est un ensemble d’observés typés et de relations entre observés qui s’instancient dans la trace, avec une spécification de la temporalité et de la spatialité des observés.
Pour différencier la trace de la trace informatique, Alain Mille parle de “M-Trace”, car en en-tête de la trace, il y a son modèle : chaque trace individuelle a son propre modèle associé sur lequel on peut agir pour donner une autre vision de cette même trace. Les systèmes à base de traces ont besoin de sources de traçages (enregistrement d’action, capture de messages de communication, inscription d’observations, …). Le résultat de ces collectes sont les M-traces (les traces et leurs modèles), depuis lesquelles on peut faire des transformations : reformulation, filtrage, visualisation… Et interagir à nouveau, pour y faire des requêtes, etc.
Pour Alain Mille, ces traces peuvent donner naissance à un moteur d’assitance. Le laboratoire Silex a lancé ainsi une plateforme éducative, avec e-lycée, permettant à de jeunes apprenant d’avoir accès à toutes leurs traces d’apprentissage à distance. Bien d’autres usages de ce type de traces sont possibles : l’apprentissage bien sûr, et l’appropriation (car j’ai un feedback sur mon activité). On peut co-construire des communautés pour s’approprier des activités communes : on peut faire émerger de bonnes pratiques et les partager. On peut imaginer également des assistances à la réalisation d’activités évolutives, à la gestion de connaissances (partage, réutilisation, découverte…) et à l’intégration.
Bien sûr, ces systèmes ont aussi une face noire : on peut utiliser les traces pour faire du contrôle d’individuation, les utiliser pour conditionner les bonnes pratiques, pour découvrir des comportements…. Pour assurer une certaine sécurité, outre le crytpage, il faut vraiment rendre visible la collecte.
Elizabeth Rossé : Désir et addiction dans la médiation technologique
En quasi direct des Entretiens du nouveau monde industriel à Beaubourg. Retour sur quelques présentations.
Elizabeth Rossé est psychologue à l’Hôpital Mamottan, un hôpital dédié aux personnes toxicomanes, qui accueille depuis quelques années des personnes qui souffrent “d’addiction sans drogue” et notamment les joueurs de jeux vidéo. Bien sûr, il faut prendre le terme addiction avec beaucoup de prudence, rappelle-t-elle. Dans le cadre de son travail, elle a rencontré des “hardcore gamers”, qui ont une relation passionnelle et addictive avec le jeu vidéo et notemment avec les MMORPG, les jeux de rôles en ligne massivement multijoueurs, dont World of Warcraft est la production emblêmatique (rassemblant plus de 10 millions de joueurs dans le monde).
Les mondes persistants sont plus addictifs que d’autres jeux explique-t-elle, car outre la qualité des graphismes et de l’univers où l’on s’immerge, nos ennemis et nos amis continuent de jouer même en nos absence. Autre élement “accrocheur”, le regroupement de joueurs en guildes pour créer des stratégies, progresser, vaincre ses ennemis, trouver des objets, etc.
“En quoi le virtuel contribue à la construction créative de l’adolescent et à la deconstruction parallèle de la réalité indivuelle, affective, familale et sociale ?”, s’interroge Elizabeth Rossé. Pour cela, elle fait appelle à Paul Ricoeur, qui dans Parcours de la reconnaissance, explique les facteurs qui la fonde et qu’elle extrapole aux jeux.
Depuis la fin des années 60, le développement des industries culturelles a créé la “standardisation des désirs”, comme l’évoque Bernard Stiegler. Les jeunes assimillent plus ou moins volontairement ces standards. Pour les ados, tout semble avoir été déjà fait, déjà vu. D’où la fuite dans ces univers. Comme le disent les joueurs eux-mêmes, les jeux sont un échappatoire d’une réalité inquiétante et surtout ennuyeuse.L’enfermement dans le jeu, conduit les parents à se sentir dépassés et coupables des pratiques excessives de leurs enfants. L’affaiblissement des cadres traditionnels des relations individuelles, familiales et sociales est subvertit par de nouvelles formes de relations sociales, qu’attestent la vigueur des blogs et autres forums. C’est “la tribalisation” dont parlait Michel Mafessoli. Dans les jeux, les joueurs de jeux vidéos sont organisés en guildes où ils échangent intensément. Les relations verticales (intergénérationnelles) sont remplacées par des relations horizontales (la pression des pairs).
La “dilution de l’attente” (“tuer le temps”) se fonde dans des expériences subjectives, des évènements, des histoires de vie singulières. Or la quête du sentiment de continuité (que sont les rites sociaux et familiaux) est devenu d’autant plus difficile que l’adolescence s’étend sur une quinzaine d’années désormais. Le statut d’adulte est défini par le travail. Seul son statut de consommateur donne à l’adolescent une identité sociale, mais ce n’est pas suffisant. La dimension narrative de l’identité définie par Ricoeur explique que l’individu intègre son histoire, que c’est le récit qui permet de construire son identité (identité narrative).
Dans les jeux vidéos, c’est l’avatar qui est le représentant du joueur dans le jeu : c’est le personnage qui permet de construire une médiation narrative. On se vit dans un état différent du quotien (personnages féminin, leaders de groupes, etc.). On est à la fois seul face à l’écran, tout en étant avec des milliers d’autres passionnés, par le même jeu (ce qui rend l’expérience dense, plus dense que l’expérience réelle). Ce qui est en jeu dans l’interaction dans les jeux - entre l’intime et l’extime, l’imposition de normes et l’exposition de leur transgression devant les autres pairs – construit alors un soi dont la multiplicité correspond à celle des “personna, des masques que l’on porte. A l’aide de leurs doubles, les joueurs s’inscrivent dans une temporalité qui les satisfait plus que celle du vide social (marqué plutôt par les attentes, la “dilution du temps”).
L’adolescence correspond aussi à la maturité des corps. L’acceptation de ce corps changeant, déconcertant, les font se retrouver face à un corps dont ils se sentent ma à l’aise. Les TIC permettent de jouer de la distance nécessaire pour construire son intimité, sans mettre en jeu son corps : on peut quitter une conversation d’un simple clic. Pour les hardcore gamers, ces outils relationnels sont assurément un outils pour échapper au réel. “Ils construisent le rapport de soi dans un monde où tout est possible”, explique la chercheuse. Les jeunes joueurs fuient la rencontre de l’autre et notamment la rencontre sexuelle. La rencontre du partenaire sexuel est à éviter. La mort est sous- médiatisée et le traitement médiatique de la sexualité est débordant. Dans le jeux, la sexualité est niée et la mort est réversible. A croire que l’addiction est la dernière ruse du désir, de l’énergie libidinale retardant son insertion dans la réalité, qu’aucune médiation technologique n’arrive à satisfaire ou à assouvir.
Avec internet se dessine l’intimité et l’extimité, explique Elizabeth Rossé. Pour appréhender les mondes virtuels, il faudrait pourtant qu’on évoque moins les jeux vidéos sous l’angle de la violence ou de la pathologie, mais plus comme des choses sérieuses.
Francis Jutand : l’avenir des réseaux sociaux
En quasi direct des Entretiens du nouveau monde industriel à Beaubourg. Retour sur quelques présentations.
Francis Jutand, directeur scientifique de l’Institut Télécom et président du Pôle Cap Digital, s’intéresse lui à une approche technico-prospective des réseaux sociaux numériques. Les réseaux sociaux de la société numérique sont une composante des services numériques. Les réseaux socio-numériques donnent un rôle fort aux utilisateurs, qui apportent ou créent des contenus et permettent de fortes interaction synchrones ou asynchones entre eux. Par rapport aux réseaux sociaux existants, le numérique apporte de la puissance (loi de Metcalfe), de la fluidité (les contenus peuvent passe d’un endroit à un autre), on peut y associer des médias différents et on peut y ajouter de la mobilité et de l’ubiquité. Pour les utilisateurs, reste à gérer l’abondance ce qui implique une forte électivité et une forte volatilité des utilisateurs. Le plus souvent, on appartient donc à plusieurs réseaux.
Il y a plusieurs types de réseaux sociaux, synthétise Francis Jutand :
- l’évolution des médias de masse permettant des accès massifs, simultanés ou rapprochés à des contenus à “haute valeur désirante” (scoop, évènement, peoples, transgressif, star…).
- le développement de communautés numériques centrés autour de la communication (coopération,é change type forum).
- l’encyclopédie nuémrique, c’est-à-dire l’assemblage de savoirs et de connaissances par des experts ou des amateurs.
- Les réseaux professionnels, pour créer un réseau d’intérêt ou de lobby, direct ou indirect, professionnel ou extraprofessionnel.
Chacun de ces types de réseaux exprime des besoins technologiques différents pour augmenter leur puissance. Dans le domaine de l’encyclopédie, on a besoin d’outils de traitement, d’annotation et d’outils de gouvernance. Dans le domaine des médias, on a besoin d’outils de mesure d’audience, d’outils capable d’assurer la qualité du débit et d’outils permettant de développer des contenus enrichis. Dans le domaine des réseaux d’intérêt, il faut des outils de coopération, des outils de matching pour mieux trier et des outils capables d’assurer la réputation et la confiance. Dans le domaine des communautés, on a besoin d’outils permettant d’assurer la présence, de permettre de nouvelles formes d’interaction (géolocalisation par exemple) et d’animation pour faire vivre ces communautés de la manière la plus intense possible.
Quels sont les moteurs, le carburant et l’impact de ces différents réseaux sociaux. Pour le modèle encyclopédique, le moteur est assurément le partage, la mise à disposition de savoir. De point de vue de l’impact, c’est ici le média des amateurs. Pour le modèle des réseaux d’intérêt, le moteur est l’intérêt (pouvoir utiliser ce réseau d’amis), le carburant est l’information que l’on échange (les opportunités) et l’impact fort tient à exercer son contrôle son lobbying. Du côté des communautés, le moteur est l’appartenance, qui est cimentée par le faire ensemble et l’impact, de plus en plus, va être la “décentration” (on se décentre sur le groupe plutôt que sur soi, ce qui risque d’avoir des impacts psycho-sociologiques importants). Dans le modèle des médias, le moteur est le désir, le carburant est l’audience (massive comme spécialisée) et l’impact est le risque de développer des formes d’addiction profondes, comme dans le jeu.
Par rapport à l’outillage technologique qu’on connait aujourd’hui, quelles vont être les ruptures, les technologies d’intermédiation de troisième génération dans ces réseaux sociaux ? C’est la réalité virtuelle, mobile et immersive qui va créer une intermédiation de la présence bien plus forte : on s’immerge de plus en plus. C’est aussi les agents intelligents et les avatars pour créer une intermédiation plus forte de l’interaction humain-machine, des intermédiaires de cette interaction. C’est aussi les objets communicants et agissants qui vont créer une intermédiation de l’interaction entre l’humain et le monde physique. Enfin, c’est le traitement sémantique qui va créer une intermédiation de l’interaction entre humain et savoir (voire mémoire) : on organise sa mémoire différemment avec l’accès à des outils de mémorisation.
Les ruptures technologiques vont s’appliquer différemment selon les modèles de réseau. Le développement sémantique va avoir un impact plutôt sur les réseaux encyclopédique, l’intelligence sur les réseaux d’intérêt, la virtualité sur les réseaux médias…
Reste à voir les opportunités et les dangers de toute cela. Peut-on croire que la connaissance est neutre ? Il peut y avoir des affrontements idéologiques très puissants autour des réseaux de types encyclopédiques. Du point de vue des réseaux d’intérêts, ils peuvent permettre beaucoup d’efficacité et de créativité, mais ils peuvent aussi développer une “mafiatisation” de ses membres. Du côté des réseaux communautaire, cette promesse d’intensification des liens sociaux fait peser des risques forts sur la “déprivatisation” : on publicise nos affaires privées. Du côté des réseaux de type médias, on a des outils fantastiques pour l’imagination et la sensation, mais il y a un risque fort de “dé-situation”.
Quelques éléments de prospective
La révolution numérique met la société en état d’instabilité et de bifurcartion, c’est-à-dire de changement de phase de la société. Les bifurcations sont difficiles à prévoir, mais on peut s’y préparer.
La dynamique des réseaux sociaux est à la fois un thermomètre et un vecteur agissant et destructurant sur toutes les dimensions de la société humaine (communication, coopération, connaissance, contrôle…). Les déstructurations des relations sociales préparent un changemnet vers un monde intermédia à l’échelle mondiale, avec une grande diversité d’axes de restructuration possibles. Les scénarios prospectifs sont là, la meilleure façon de comprendre.
L’évolution des réseaux sociaux doit faire l’objet d’une grande attention. Ils peuvent être pour la société humaine le support de progressions du lien social spectaculaire ou de régressions violentes. Les technologies qui les supportent doivent être développées pour ouvrir le champs des scénarios et anticiper les effets pervers (comme la déprivatisation). L’influence sur les modes de représentation du monde et d’actions, sur les langages et les modèles sont un enjeu de formation pour le future pour que nos enfants maitrisent le monde qui se construit et pour éviter les incompréhensions de ce monde et que les gens les refusent. L’accélération apparente très forte des pratiques doit être mise en rapport avec les évolutions plus lentes des imaginaires qui les sous tendent.
Et Francis Jutand de dresser la topolotige des besoins (la richesse, l’appartenance, le savoir, l’émotion, les sentiments), des opportunités (la créativité, le décloisonnement, l’accès pour tous, le plaisir, les échanges) et des menaces (les fractures, la ségrégation, l’intoxication, l’addicion et la dépersonnalisation). “La technologie ouvre à la création, accélère les destructurations, outille les régénérations, libère si elle n’étouffe pas, elle est toujours au centre du mouvement de la vie”, conclut-il.
Michel Gensolen : Economie des communautés médiatisées
En quasi direct des Entretiens du nouveau monde industriel à Beaubourg. Retour sur quelques présentations.
Michel Gensolen, est économiste, chercheur à Telecom ParisTech au département des sciences économiques et sociales. Les plateformes d’interaction ont modifié les réseaux sociaux, mais quelles influences ont-elles sur l’économie ?
Si l’on peut encore parler de nouvelle économie (induite par le web), c’est parce qu’internet permet un nouveau type d’interaction sociale, spécifique à l’internet. On parle, pour désigner ces structures d’interaction de communautés, de réseaux sociaux, de plateformes d’interaction ou de médias de masse symétrique (pour insister sur le fait qu’on passe d’un système de régulation des échanges des masses médias asymétriques à des masses médias symétriques).
Le lien social ne joue (théoriquement) aucun rôle en économie libérale. Dans le cadre économique standard, les hommes ont des rapports avec les choses, et entre eux (mais ce n’est qu’un moyen pour avoir des rapports avec les choses) et l’agent vendeur n’a que peut d’importance. Les marketeurs s’intéressent bien sûr un peu plus à l’homme-consommateur, mais peu au rapport à l’autre. Ce n’est pas un hasard si les économistes oublient le lien social, car si les fonctions d’utilité ne sont pas innées, si les marchés ne sont pas structurés par des relations privilégiés entre agents, la justification des marchés libres ne tient plus. On comprend que les économistes aient du mal à parler d’internet, car la nouvelle économie induit des lieux d’échange d’informations sur la qualité des biens (et leurs prix) par exemple.
Les liens sociaux ont deux fonctions économiques. Ils permettent de créer des contrats avantageux : c’est la confiance. L’économie libérale remplace la confiance entre deux individus par des règles abstraites issues d’institutions (judiciaire, policier, monnaie, marchés…) qui assurent des relations efficaces entre individus. Dans ce cadre, la confiance entre des étrangers devient possible : on passe des réseaux de confiance locaux, à des réseaux très vastes car ils ne reposent pas à des relations personnelles.
D’un autre côté, le lien social permet l’apprentissage culturel, c’est-à-dire permet de s’intéresser à la dynamique de la demande. On consomme pour avoir des relations avec les autres : par imitation, ostentation ou statut social (comme l’expliquait Bourdieu) ou par consommation culturelle (l’utilité se transforme par les échanges entre consommateurs). Il est assez exact de dire qu’internet change les structures d’interaction : à la fois par les mécanismes de reconnaissance des caractéristiques des biens d’expériecne (critique collective, communauté d’expérience) ; ensuite par la formation des usages et l’apprentissage (mise en commun des expertises) et la formation sociale des goûts (formation mimétique – l’autre me désigne ce que j’aime – ou la formation culture (les biens sont des supports pour avoir des rapports avec les autres et avec soi-même).
Aujourd’hui, ces transformations ont lieu sur des médias de masses asymétriques caractérisés par l’aspect culturel (peu d’agents diffusant vers des audiences larges). Les émetteurs et les contenus sont supposés induits par la demande : TF1 fait les utilités des gens. Dans les MMA, le débat culturel se fait mal (en raison de la passivité, liée à l’asymétrie), la confiance se fait mal (la publicité manipule la forme), et le bundling est onéreux (ruiné par le progrès technique, comme l’a montré le magnétoscope permettant de se passer de la publicité). La conséquence de ce modèle économique réside dans la faible qualité des contenus et la faible diversité des biens échangés.
Dans les MMS, l’audience élabore, utilise et échange autour des contenus. Alors que les contenus étaient des flux (émissions) dans les MMA, ils deviennent des stocks (podcasts, vidéos qu’il faut entretenir). La publicité interfère beaucoup plus avec le contenu, comme le montre la publicité contextuelle de Google. L’interaction entre les fonctions d’utilité des gens est plus intime, plus symétrique, mais aussi plus éclaté selon les communautés, les styles de vie… La contrainte économique du gestionnaire est différente : si les recettes sont faibles, les couts sont également bien plus faibles. La conséquence de ce modèle, c’est la qualité variable des contenus, une plus grande diversité des biens, comme le théorise la Longue Traîne, et nécessite une réflexion sur la qualité de la publicité dans ce nouveau modèle.
Sur les plateformes culturelles, le lien social s’adresse aux caractéristiques et non à l’identité, c’est-à-dire qu’on s’intéresse aux caractéristiques des personnes avec lesquelles on échange, indépendemment de qui il est (on interagit avec des gens qui aiment le cinéma, qu’importe qui c’est). Le lien social est médiaté par le corpus, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de relation suivie entre les individus : on s’intéresse à la critique d’un film, pas aux gens qui la font. La motivation pour contribuer n’est pas principalement altruiste ici : ce qu’on donne au corpus est faible, car déjà faite. Si je rencontre en bug et que je l’ai résolu, je le partage car cela ne me coute plus grand chose, par rapport à l’avantage que cela apporte au plan social. Quant à la motivation à utiliser, elle dépend de la facilité d’utilisation et de la qualité que l’on prête au corpus, c’est-à-dire au contenu comme à son organisation.
Sur les plateformes relationnelles (type Facebooke), le lien s’adresse à l’identité des individus et non à leurs caractéristiques, ce qui est mis en commun (le corpus, ici), ce sont les relations. Ces plateformes ont pour but de créer des liens, induisant de la confiance personnelle. Reste à savoir à quoi visent ces sites : créer une confiance non systémique, c’est-à-dire à la confiance personnelle et non institutionnnelle.
Est-ce que ce qu’apporte l’internet, n’est-il pas l’Identité à responsabilité limitée ? L’internet permet des relations à l’intimité et à la stabilité fluides. Faut-il réfléchir à la législation des avatars, comme le proposent déjà des légistes américains comme Beth Simone Noveck.
Dominique Pasquier : Ce que les technologies relationnelles concentrent
En quasi direct des Entretiens du nouveau monde industriel à Beaubourg. Retour sur quelques présentations.
Dominique Pasquier, sociologue, auteur de la Culture des sentiments (sur l’expérience télévisuelle des adolescents) et de Cultures lycéennes, a longtemps travaillé sur les sociabilités juvéniles dans le domaine de la sociologie de la culture.
Chez les jeunes, rappelle-t-elle, la sociabilité est très ressérée en terme d’âge, explique-t-elle. C’est une sociabilité très étendue avec des réseaux très actifs (où les réseaux extra-famililaux sont les plus fournis) qui est liée à la fréquentation de groupes réguliers (ce qui ne se poursuit pas ensuite, au-delà de l’adolescence, à tout le moins pas d’une façon aussi marquée). Il y a un mélange entre liens forts et liens faibles à l’adolescence : avec des caractéristiques d’engagements très différentes selon le sexe. Les amitiés féminines favorisent le lien fort, l’exploration de soi, avec l’image, réelle voire conformiste, de “la meilleure amie” ; alors que les amitiés masculines favorisent les groupes de liens faibles très étendus. la relation. Les liens faibles sont plus prescriptifs que les liens forts, notamment sur les choix et l’affichage de ces choix culturels (bien souvent mis en scène, comme l’appartenance à un groupe identifié – gothique, punk…) avec une “tyrannie de la majorité” comme le titre son ouvrage sur les Cultures lycéennes.
La différence de sexe est une variable forte dans la sociabilité juvénile, explique encore Dominique Pasquier. La manière d’être ensemble est diférente selon le sexe. Pour les garçons, on a beaucoup de pratiques ensembles, communes (sports, jeux vidéo…), alors que dans la sociabilité féminine, il y a une obligation de la confidence : les objets culturels servent de support commun pour parler de soi.
Les technologies relationnelles dans leur ensemble (téléphonie, jeux, sites sociaux…) vont-elles changer le fonctionnement des sociabilités juvéniles ?
Oui, répond Dominique Pasiquier. Les technologies relationnelles renforcent l’agrégation des jeunes du même âge, cassant le rapport intergénérationnel. Dans les années 70, on a connu l’autonomisation culturelle des jeunes dans les foyers : les parents ont encouragé les enfants à développer leur autonomie culturelle avec des pratiques individuelle (la musique, la télé…). Elle a aboutit à la “culture de la chambre à coucher”, qui est un espace privatisé dans le foyer où l’adolescent poursuit ses relations extérieures. Alors que la culture juvénile s’organisait contre la culture précédente, désormais on constate la cohabitation culturelle au sein même du foyer. Elle s’est renforcée avec le développement de l’autonomie relationnelle qui permet aux ados d’entretenir depuis chez eux, la vie avec leur groupe d’âge. La vie que l’on partage avec son réseau social ne connait plus d’interruption. La vie du groupe d’âge est continue. Ce qui pose bien sûr des questions sur le rapport entre génération, qui devient marginal.
La nécessité d’avoir un capital relationnel important a toujours été observé dans la sociabilité juvénile, rappelle la sociologue. Mais ce qui est nouveau est de devoir afficher son capital relationnel de façon quantitative. On maximise ses répertoires de téléphone mobile, même s’ils ne correspondent pas à la réalité. On “fait du chiffre”. Cela rapproche plus de Boltanski et Chiapello : le capital relationnel change de nature. La comptabilisation de la relation devient une valeur importante qui permet de signaler la reconnaissance dont on jouie, qui atteste sa puissance à agir. Reste que l’affichage du volume suppose de mobiliser du capital relationnel, or l’on sait que le réseau social d’un individu est lié à son origine social : plus on est haut dans l’échelle social, plus les réseaux sociaux sont étendus (quantitativement, qualitativement, et géographiquement). Il y a donc une pénalité automatique pour ceux qui ne mobilisent pas plus loin que leurs connaissances directes. Enfin, l’affichage du volume favorise le modèle masculin de la sociabilité, lié aux groupes de liens faibles (ou les liens forts sont peu mis en scène), au risque de renforcer le conformisme.
Non seulement il faut afficher des chiffres, mais il faut aussi afficher des réseaux utiles, qui améneront d’autres liens et d’autres volumes, explique Dominique Pasquier en faisant référence aux Sentiments du capitalisme d’Eva Illouz et Jean-Pierre Ricard, qui analyse notamment les sites de recontre et comment se fait la productivité des sentiments en analysant l’influence du marketing dans la grammaire relationnelle. La culture du sentiment s’est professionnalisé en objets mesurables.
Certes, les technologies relationnelles peuvent être aussi des ouvertures sur un monde social qui n’est pas celui du proche, du local… Mais, dit-elle plus pessimiste, elles sont aussi et avant tout des technologies qui accentuent des aspects de la sociabilité juvéniles qui ne sont pas forcément des plus sympathiques socialement.
Bernard Stiegler : L’amitié, “le bien le plus précieux” à l’époque des socio-technologies
En quasi direct des Entretiens du nouveau monde industriel à Beaubourg. Retour sur quelques présentations.
Ce que l’on appelle les réseaux sociaux touche au corps de ce qui constitue le social, explique le philosophe Bernard Stiegler. Pour Aristote, ce sont les amis (la filia) qui fonde la base du social. Dans les technologies relationnelles avancées, on décrit d’abord son réseau d’ami en le déclarant – et donc en effectuant une sélection – qui transforme les réseaux sociaux dans lesquels nous étions déjà impliqué avant la technologie.
“L’amitié est ce qu’il y a de plus nécessaire pour vivre”, dit Aristote dans L’Ethique à Nicomaque. La Filia (qui désigne l’amitié, l’amour) est le “bien le plus précieux qui soit” pour les individus, mais aussi pour les sociétés, car elle en constitue le principe même, en tant que pouvoir de liaison capable de former des solidarités qui constituent des trames relationnelles. Or les “amis” sont la marque de la procédure relationnelle qu’impose Facebook. Sur Facebook : on déclare, on formalise et on publie (on rend public) ses amitiés. Bien sûr, la déclaration publique de l’amitié a une valeur performative, qu’on pourrait critiquer, puisqu’elle oblige la relation. Car l’amitié ne se nourrit pas nécessairement de formalisme ni de publicité.
Peut-être y’a-t-il pourtant toujours une déclaration publique de l’amitié, s’interroge le philosophe, même si cette publicité est intime, relative, personnelle et semble informelle. Facebook a dépassé en août les 100 millions de membres. Facebook repose sur plusieurs fonctions, notamment sur l’établissement d’un profil : on se décrit à travers les relations. Bien sûr, le profilage est problématique, surtout quand il est utilisé par les publicitaires pour faire du marketing. Le principe néanmoins veut qu’on doive déclarer son appartenance sociale, à la manière d’un ethnographe : on doit faire de “l’auto socio-ethnographie”.
Reste à savoir si ces technologies ne détruisent-elles pas le social tout en le formalisant ? En effet, un tel dispositif permet d’appliquer le calcul à l’existence, au risque de le détruire. Mais c’est à partir de ces calculs que sont nés les premières recherches sur les Social Networks ou celles de Claude Levi-Strauss, en révélant les relations cachées par lesquels se constituent les relations sociales. Finalement, le droit formalise des règles sociales réflexives. La cité ou la nation, reposent sur une technologie de déclaration des relations formalisé par l’écriture, comme l’Etat-Civil.
Si l’écriture est un régime d’individuation qui renforce les liens sociaux, elle peut aussi conduire à un processus de soumission qui conduit à un processus de désindividuation. Foucault, en examinant la société disciplinaire, expliquait comment celle-ci consistait justement à documenter les individus. “L’examen fait entrer l’individualité dans un champ documentaire” qui le fixe (cf. Surveiller et Punir). La grande question n’est pas tant du contrôle policier de nos profils et de nos réseaux, mais de leur utilisation marketing, qui risquent de nous conduire à une servitude assistée par ordinateur. Ce que Stiegler appelle le “psycho-socio pouvoir”. Les réseaux sociaux ne se réduisent pas à la police ni au marketing, prévient-il et il ne faut diaboliser ni l’un ni l’autre, car nous avons besoni de la police comme du marketing. Mais la grammatisation est tout de même là. La grammatisation entendue comme le processus de formalisation et de discrédisation qui permet des opération de calcul et de contrôle. “Comme tous les processus de dramatisation, les réseaux sociaux sont pharmacologiques” : c’est-à-dire qu’ils sont à la fois le poison et son remède, ils permettent l’individualisation et son contraire.
C’est peut-être cette question qu’il faut creuser, explique alors le philosophe en proposant un programme de recherche sur la transindividualisation des réseaux sociaux. Les réseaux sociaux sont aujourd’hui vécus comme un poison avant d’être un remède. Or, il s’agit d’inventer l’avenir des réseaux sociaux, dans et avec les réseaux sociaux. De les comprendre pour savoir s’ils peuvent devenir des agents de la réflexivité.
De nouvelles civilisations industrielles font jour avec leurs nouvelles catastrophes, psychiques, sociales et individuelles. La famille, l’école, la citoyenneté, les relations de voisinages se délitent du fait des excès des psychopouvoirs (médias, capitalisme culturel, etc.) qui conduisent à une désindividuation psychologique et collective. La destruction des relations intergénérationnelles, la capture des l’attention psychique et sociale (qui fondent pourtant l’urbanité, la civilité, la civilisation que nous partagerons) par les industries culturelles sont la marque de la mutation des techniques de formation et de captation de l’attention. Les réseaux sociaux participent de ce qui créé des processus de destruction du social, mais sont aussi la seule voie pour développer de nouvelles formes de construction du social.
Facebook et autres, sont des réseaux non-sociaux qui viennent suppléer le manque de relation sociale, comme les jeux viennent suppléer le manque de relations individuelles. Mais ils portent avec eux une bonne nouvelle. Ils montrent que la jeunesse veut s’individuer, échanger, et pas seulement consommer, comme le montre l’essor du P2P. Les espaces publics que forment les réseaux sociaux technologiques permettent aussi de rompre avec les réseaux télévisuels. L’adolescent veut développer son propre réseau social et relationnel.
Oui, les réseaux socio-technologiques ne suffisent pas à construire les groupes sociaux : il faut réfléchir à l’agencement des réseaux socio-technologiques avec les groupes sociaux. Nous avons besoin que les réseaux socio-technologiques deviennent intergénérationnels, concernent pas seulement une classe d’âge mais toutes les classes d’âges. Le philosophe ne doute pas que la grammatisation des réseaux socio-technologiques va intégrer peu à peu tous les réseaux sociaux. Les adultes doivent regarder avec responsabilité le développement de ces réseaux et y participer. Les groupes intergénérationnels doivent pouvoir s’y rencontrer.









