Les dérives des villes intelligentes
A Lift France 2011, L’écrivain et designer Américain Adam Greenfield (Wikipédia) s’est penché sur la question des responsabilités civiles dans la cité en réseau. Lorsqu’on utilise ces termes de “villes en réseau” on imagine en général quelque chose d’assez futuriste. Dans les brochures IBM ou Cisco, on en parle comme d’une idée qui n’est pas encore complètement réalisée. Pourtant, la ville en réseau est déjà là (d’ailleurs, explique Greenfield, son usage de l’expression est largement influencé par un sociologue marxiste français, Henri Lefebvre - Wikipédia -, mort avant l’avènement de l’internet) : elle est un lieu sujet à des changements rapides et importants, où les négociations sont constantes. C’est la ville dans laquelle la population est impliquée, notamment via ces ordinateurs très sophistiqués que nous avons de plus en plus dans nos poches… Dans la ville d’aujourd’hui, nous sommes entourés d’objets et d’espaces qui ont leurs propres identités informationnelles. Les espaces urbains se caractérisent de plus en plus souvent par des objets capables d’agir, comme le Tower Bridge de Londres, capable d’avertir les gens quand il se soulève par exemple… Mais du coup, nous sommes en train de voir apparaître de nouveaux modes de surveillance, non plus seulement par des caméras et microphones, mais aussi de manière plus subtile. Aujourd’hui des dizaines de millions de personnes sont confrontées à ces technologies et nous devons apprendre à évaluer les risques. Pour permettre de mieux comprendre les problèmes qui peuvent apparaître, Adam Greenfield a dressé une taxonomie des effets, du plus inoffensif au plus dangereux.
Le premier exemple est un capteur créé en Finlande. Ce pays est plongé dans la nuit pendant une majeure partie de l’année, et les voitures présentent donc un grand danger pour les piétons, surtout les enfants ou les personnes âgées. Ce capteur placé sur la chaussée détecte les piétons et avertit le véhicule. C’est un système qui sauve des vies et rencontre l’assentiment de la population. Pourtant, il capte des données publiques à l’insu des citadins, même si celles-ci ne sont pas archivées.
Plus gênant est ce panneau publicitaire coréen. Il représente des photographes, et un tapis rouge est placé devant l’affiche. Lorsqu’un passant marche sur le tapis rouge, les “photographes” prennent une photo et illuminent le badaud d’un flash. L’idée est de donner aux gens l’impression d’être des stars. Mais les personnes ne sont pas enchantées par le flash : elles sont plutôt surprises. Le dispositif n’est pas dangereux ni inquiétant, mais il est caractérisé par un certain manque de respect, un côté nuisible. On monte donc d’un degré dans la taxonomie des effets pernicieux.
Beaucoup plus problématique est cette machine japonaise, qui va tenter d’analyser votre âge et votre sexe et vous propose des boissons censées correspondre à vos goûts. Une telle application a tendance à effectuer des discriminations, à placer des gens dans des cases, dans des catégories. Cela va dans le sens inverse de ce qu’on attend d’une ville, qui est d’augmenter la diversité. Plus élevé encore dans la taxonomie des effets dangereux, ce panneau d’affichage créé selon Greenfield par une société française, qui va repérer votre âge, votre sexe et votre groupe ethnique et essayer de vous attirer en affichant une image en fonction de votre profil. Une telle technologie, a dit Greenfield, est si nuisible qu’il souhaite demander au maire de New York de la réguler de manière urgente. Tous les exemples précédents, du moins dangereux au plus inquiétant, sont au moins faciles à analyser. Mais comment évaluer les problèmes posés non plus par un objet ou système, mais par l’interaction entre plusieurs dispositifs au sein de l’espace public ? Par exemple, à Wellington, en Nouvelle-Zélande, on a installé un dispositif de vidéo-surveillance pour contrôler les accidents de voiture. Consultée, la population a approuvé cette technologie globalement positive. Puis, bien plus tard, lors de la mise à jour du logiciel, les concepteurs ont introduit un système de reconnaissance faciale, qui a pu être utilisé par la police pour reconnaître les délinquants. Et bien sûr, la population n’a pas eu à se prononcer pour une simple mise à jour du logiciel. Comment prévenir les dérives ? Pour Greenfield, l’ouverture globale des données de l’espace public est une nécessité démocratique. Ces flux d’informations doivent être disponibles pour tous, et non réservés à ceux qui peuvent payer. Malgré les risques possibles de l’ouverture, les bénéfices, selon lui, dépassent largement les inconvénients. Rémi Sussan
La technologie désurbanise la ville
Pour la sociologue et économiste américaine Saskia Sassen, qui introduisait la 3e édition de la conférence Lift France qui se tient actuellement à Marseille, la ville est devenue un espace stratégique pour tout type d’applications technologiques, mais dans quelles mesures ces capacités technologiques déployées dans l’espace urbain urbanisent-elles véritablement la ville ? A l’heure où tout le monde se demande comment utiliser la ville, diffuser ses services dans l’espace urbain, la question de savoir si les technologies urbanisent ou pas la ville me semble d’importance.
La technologie donne des capacités technologiques qui vont au-delà de la technologie elle-même. Quand la haute finance utilise les technologies, elle ne le fait pas de la même manière que la société civile. Ses points de départs, ses objectifs sont différents, même si elle utilise les mêmes capacités techniques que d’autres utilisateurs. La technologie fonctionne donc dans une écologie plus vaste qui ne la réduit pas.
La ville est un espace complexe, anarchique. L’usage de la technologie dans l’infrastructure permet le fonctionnement de l’infrastructure, pas nécessairement de la ville. La question est donc de regarder comment nous urbanisons la technologie, comment nous adaptons ou essayons d’adapter la technologie à la ville ?
Il faut d’abord voir que la ville n’est pas une somme de matérialités, mais qu’on y trouve aussi des personnes, des cultures, des sous-cultures. C’est d’ailleurs ce qui permet le plus souvent à la ville de s’adapter, de réagir et de continuer à exister comme l’ont fait Rome, Marseille ou Istanbul. Chacune réagit différemment.
Il nous faut comprendre autrement l’urbanitude. Qu’est-ce qu’une plateforme pétrolière qu’on urbanise ? Qu’est-ce qu’une ville avec des espaces urbains morts ? Une ville est-elle seulement des gratte-ciels qu’on ajoute à l’espace urbain ? Nos villes sont bizarres, elles sont des mélnges vivants. Elle vivent et continuent à vivre car elles continuent de répondre aux actions que nous avons sur elles.
Peut-on entrer dans l’espace urbain avec une autre écologie d’éléments ? Peut-on faire de l’urbanisme open source ? Comment peut-on penser la ville en la hackant ? La ville peut-elle être un hacker ?
Que se passe-t-il quand les villes ressentent les choses ? Quand elles deviennent trop intelligentes ? Quand le banc peut éjecter la personne qui veut dormir dessus, quand la poubelle vous recrache le détritus que vous venez d’y mettre parce que vous ne l’avez pas mis dans la bonne poubelle ? Comment la ville peut-elle répondre ? Dans les années 80, le parc de Riverside a New York était réputé dangereux. Tant et si bien que les gens qui s’y promenaient ont commencé à venir avec des chiens. En promenant leurs chiens, peu à peu, ils se sont réappropriés ce territoire et le parc est devenu désormais un magnifique endroit avec une population plutôt favorisée vivant autour. Nos pratiques sont des espèces de logiciels qu’on peut connecter à d’autres pratiques et logiciels.
Quand on parle de villes intelligentes, le problème est que bien souvent on évoque des systèmes techniques qui désurbanisent la ville. Les technologies embarquées s’adaptent aux pratiques de chacun dans un bâtiment, mais cela désurbanise l’espace plus large de la ville. Et ce d’autant que bien souvent, ces systèmes intelligents sont fermés, maitrisés et on les incorpore dans un système ouvert, incomplet, non terminé. Ce sont des systèmes fabriqué avec la logique de l’ingénieur et l’ingénieur n’est qu’un des utilisateurs de la ville. Comment la logique d’autres utilisateurs interagit-elle avec cette logique ? Quelle place reste-t-il pour la contourner, la hacker ?
Les villes intelligentes mettent en oeuvre dans un domaine fermé la logique de l’ingénieur, avec des possibilités et potentiels limités. Elles ne rendent pas visibles les technos qui les constituent. Or, pour être interactives, pour s’intégrer dans des écologies multiples, elles devraient plutôt être visibles, accessibles à qui les regarde ou les utilise. La ville intelligente repose plutôt sur l’obsolescence. Dans le cadre de la ville, nous devons travailler à urbaniser les technologies plutôt que d’utiliser des technologies qui la désurbanise. La ville doit pouvoir être hackée. Les technologies ne doivent pas être terminées, car la logique de l’utilisateur ne correspond pas à 100 % à la logique de l’ingénieur. Les villes intelligentes risquent surtout de transformer les villes en villes obsolètes et critiques.









