Fing
27/02/2009

Lift09 : Appliquer le processus créatif à n'importe quel problème

Le designer Fabio Sergio de Frog Design présente le projet Masiluleke, un projet projet lancé en Afrique du Sud pour combattre le Sida. L’Afrique du Sud a plus de gens infectés par le Sida que n’importe quel pays du monde. 40 % de la population est infecté (4 millions de personnes. Mais seulement 2 % bénéficient d’un traitement et 40 % de ceux qui en bénéficient l’abandonnent en cours. Fabio Sergio explique comment des équipes de concepteurs ont travaillé pour développer un système adapté pour sensibiliser la population Sud africaine à ce fléau. La solution a été d’utiliser bien sûr le téléphone mobile et de permettre aux gens d’envoyer des SMS et d’en recevoir pour être mieux informé sur la maladie. Le programme a reçu 50 millions de messages en octobre 2008, les appels au numéro d’information sur le Sida ont augmenté de 300 %. L’équipe a développé des messages adaptés aux langages locaux selon le lieu d’où appelle les gens. L’équipe travaille désormais à fournir un kit de test moins cher, que les gens puissent utiliser depuis chez eux afin de n’avoir pas à passer par un hôpital et à pouvoir leur assurer une certaine intimité. Le packaging du test a été conçu pour ne pas paraître trop médical.

Mais ne devions-nous pas plutôt parler du futur ?, s’interrompt Fabio Sergio. Le design peut avoir un autre rôle que de rendre les choses jolies, que de cacher les mécaniques internes des produits. Le design imagine le futur, créé du désir, des espoirs… Mais trop souvent pour décrire un monde qui n’existe pas ou imaginer un monde parfait. Or la réalité est bien moins belle, comme le montrent nos déchets qui s’accumulent tout autour de nous. Et de faire référence à Massive Change, le livre de Bruce Mau, qui n’est pas un livre sur le monde de la conception, mais sur la conception du monde. Le design ne va peut-être pas concevoir le monde, mais il peut contribuer à le changer. Le processus du design (immersion, synthèse, conception, prototypage, itération…) peut s’appliquer à d’autres choses que des objets. Le design peut faire évoluer la façon dont on interragit avec le monde. La forme suit l’émotion, la forme suit le sens et résonne avec le système de valeur des gens.

Le design est centré sur les gens, mais les gens ne sont pas seulement des utilisateurs ou des consommateurs. Il faut réfléchir à l’impact de ce que nous concevons et comment cet impact peut-être atteint par la conception elle-même. La technologie est un matériel pour jouer avec. Le design ne doit pas seulement donner des visions de l’avenir, mais construire le futur dans lequel nous voulons vivre, en ayant conscience de celui-ci.

Le designer James Auger du collectif Auger-Loizeau et du département de Design Interactions du Royal College of Art de Londres, tient le même discours. Le rôle du design n’est pas que de rendre les choses jolies pour faire de l’argent. Il a un rôle critique (Design Critic), comme l’a montré leur célébre projet de dent connectée. Dans ce projet qui n’était qu’un prototype pour critiquer notre fascination technologique, Auger et Loizeau avait lancé en 2001 l’image d’un implant audio que l’on pourrait implanter dans une dent afin de franchir l’étape ultime de la téléphonie, en intégrant nos communications dans notre corps. La dent téléphone a été choisie comme la meilleure invention de l’année par le Time magazine en 2002, alors qu’elle n’était pas un projet commercial, mais un prototype pour faire réfléchir les gens aux limites de nos technologies. Comme le disait Stark en lançant son célèbre presse-citron, les objets servent à lancer des conversations.

James Auger travaille actuellement à un projet fascinant qui lui aussi interroge notre rapport à la technologie. S’inspirant des robots autonomes énergétiquement (comme celui du Bristol Robotics Lab) capables de se nourrir de matières organiques pour générer leur propre électricité et fonctionner, James Auger et Alex Zivanovic ont imaginé des Robots domestiques carnivores. Aujourd’hui, nous vivons avec des animaux domestiques (qui étaient il y a longtemps des animaux sauvages) : pourrait-on imaginer des robots domestiques carnivores qui se nourrissent de matières organiques comme nos propres animaux domestiques ? Et de nous montrer les nombreux projets que les designers ont imaginé : un robot qui utilise un papier tue-mouche pour attraper son énergie, qui les récupère et les avale pour s’alimenter. Une lampe qui attire les insectes pour qu’ils fournissent l’électricité nécessaire à son allumage. Autre projet tout aussi délirant, celui d’un robot qui utilise les arraignées de nos maisons pour qu’elles construisent leurs toile à sa surface afin de récupérer les insectes que l’arraignée attrape dans sa toile. Bien sûr, il y a aussi une lampe à UV, comme on en trouve dans certains restaurant, qui récupère les cadavres des mouches. Autre exemple encore, cette table de salon qui utilise les miettes qu’on y laisse comme piège à souris pour les attirer et les dévorer… Quelles biomasses existent dans nos foyers que nous pourrions récupérer ?

Derrière la question volontairement provocante, il y a bien sûr, comme toujours avec les artistes du département de Design d’Interaction du Royal College of Art, une réflexion passionnante sur notre rapport à la technologie.

La Designer Anab Jain de Nokia Design, a exposé quelques-uns de ses projets qui visent également à nous apprendre à jouer du futur. Notamment un projet de recherche (Little Brinkland) sur le futur du travail, qui consistait à imaginer de nouvelles formes d’interaction dans un monde du travail nomade et mobile, où l’on sera de plus en plus appelé à travailler depuis chez soi. Et d’imaginer ainsi, par exemple, rendre nos animaux domestiques utiles pour travail, comme le montre l’exemple de Luka, la chienne connectée. On peut ainsi imaginer conserver nos données sur les puces qui identifient les chiens ou faire que ceux-ci soient des noeuds de réseaux pour nous permettre de nous connecter. Nous n’en sommes pas si loin, comme le montre le projet (réel lui) SnifTag, un site social pour les animaux domestiques et leurs propriétaires, afin de faciliter les rencontres entre personnes ou la reproduction des animaux.

Un autre projet baptisé Objects incognito(qu’il nous faudra explorer plus avant, tant il semble riche), conçu avec Alex Taylor, s’intéresse à notre rapport aux objets. Comme Auger, Anab Jain a imaginé des objets énergétiquement autonomes : une lampe en sucre qui aliment en électricité une vraie lampe. Une radio vivante, que l’on nourrit chaque jour de nos déchets organiques pour qu’elle produise l’électricité nécessaire à son fonctionnement.

Bien évidemement, voir ces objets vivre, mourrir, manger, fait réagir les gens. On ne désire pas nécessairement de tels objets (d’autant qu’ils produisent aussi des déchets organiques dont il faut se débarrasser), mais ils nous posent des questions directes sur comment nous évacuons une part humaine (et écologique) de la technologie.