#Lift10 : Soyons étonnés. Faisons !
Robert Ulanowicz s’est interessé à la durabilité en biologie. Or un système entièrement optimisé est très fragile en biologie, remarque-t-il. Mais on connait depuis longtemps les limites d’une optimisation à tout craint, explique Jean-Michel Cornu, directeur scientifique de la Fing.
Manuel Lima s’est intéressé à comment un langage peut permettre de se situer entre le bazar et la cathédrale. Dans cette diversité culturelle, des thématiques, des orateurs, il émerge des choses intéressantes de toutes ces interventions : ce sont celles qu’on échange entre nous. C’est ainsi qu’on partage des données publiques ou personnelles ou des objets… et qui dessine cet internet des trucs (stuff) qui demain certainement regroupera tout ce que nous échangeons.
Il faut aussi échanger plus vite a-t-on entendu. Si j’échange une donnée, je l’ai encore. Si j’échange un apprentissage, nous en avons deux. Mais quand on va trop vite, le risque est de se retrouver sur place. Il faut aller deux fois trop vite. Il faut apprendre à apprendre. On passe à une échelle supérieure d’échange, un échange au carré comme on parle désormais du web au carré, pour arriver au partage global, à la complexité, à l’intelligence collective. Nous faisons un groupe qui fait des choses nouvelles qui n’a rien à voir avec la somme des parties. 1+1 = beaucoup.
“Il est difficile de se situer dans la fenêtre de viabilité que décrit Robert Ulanowicz. Le monde d’émergence que nous avons montré à Lift semble loin du monde que nous connaissons. Nous avons partagé un certain nombre de choses extraordinaires, arrêtons de les écouter. Faisons les !”
Jacques Levy, géographe à l’Ecole Polytechnique fédérale de Lausanne, chargé de faire la synthèse de ces deux jours a surtout essayé de relever des points de friction, de souligner des paradoxe.
Gagnant/Perdant : L’idée de la fracture numérique s’estompe avec ces 5 milliards de mobiles disponibles dans le monde. Bien sûr, ce n’était pas un thème majeur de ces échanges, mais dans le domaine de l’innovation, on touche à des composantes de société en mouvement rapide. L’innovation qui concerne les habitants ordinaire va très vite, au risque que de nombreuses personnes soient oubliées. On est vieux très jeune avec les nouvelles générations d’outils technologiques. Il y a un enjeu à s’intéresser aux effets d’innovation rapide sur les personnes mal dotées en capital d’innovation. Mais pour aborder ce problème, il ne faut pas traiter les individus isolés comme des consommateurs, mais traiter l’ensemble comme une société interdépendante. Les gens en difficulté face à ce rythme d’innovation pose des questions non pas pour faire des politiques spécifiques, mais pour interroger comment la société peut permettre à tout ses membres d’apprendre. Jusqu’à présent, les sociétés ont prospéré sur la disparition de leurs membres les plus faibles. Comment peut-on faire autrement ? C’est un premier défi que nous adressent les changements en cours.
Analytique/Complexe. Autre paradoxe, on ne sait pas analyser ce qu’il se passe dans les TIC avec un paradigme analytique cartésien consistant à découper un gros problème en une somme de petits problèmes qu’on peut résoudre et qui finissent par résoudre de gros problèmes. Dans le domaine numérique, on ne peut pas s’éviter de penser de façon globale, holistique, tant les éléments sont interdépendants. Pourtant, le paradoxe est que les informaticiens ont été formés à une pensée très analytique et que les entrepreneurs ont également ce mode de pensée pour saisir la chaine de valeur de leurs produits et services. Il y a des flux dont on ne contrôle ni les émetteurs ni les destinataires. Il faut s’exercer à une pensée qui intègre la complexité. En abandonnant la complication à la machine, on peut rendre le complexe simple, disait Yann Moulier-Boutang. Mais cela nécessite de réhabiliter la technique. Les technologues livrent des propositions et la société fait ce qu’elle veut en faire. Je pense que la technique n’est pas le contraire de l’humain, c’est aussi ce qui rend les humains humains, explique Jacques Lévy.
Publicité/Privacité : Dans ce milieu, il y a deux variantes de la culture anarchiste. Il y a la variante libertaire qui se méfie de l’Etat mais veut distribuer les biens publics, et la variante libertarienne qui se méfie des biens communs. Il y a une ambiguité constante entre ces deux variantes. La paranoïa de la protection de la vie privée nous semble excessive et oublie que notre société est une société où il y a une densité de contre-pouvoirs forte. Il n’y a pas de place pour Big Brother dans le monde actuel. Google manifeste une boulime économique qui nous inquiéte, certes. Mais comme dans l’équilibre de la terreur, ce n’est pas l’intérêt de Google de faire des faux pas dans le domaine de l’utilisation abusive de nos vies données personnelles. Ce n’est pas tant ces gros acteurs qu’il faut craindre que de petits acteurs qui ont moins à risquer. Dans le domaine du numérique, il y a des monopoles privés qui ont des fonctions de services publics. Google a une “mission” comme l’affirme le discours de la firme. Or, ce sont les gens qui devraient avoir cette mission. L’un des enjeux est certainement de travailler sur les objets intermédiaires, hybrides entre le public et le privé, d’explorer le “priblic” comme l’appelle Jacques Lévy.
Matériel/Immatériel. Piaget distingue assimilation et accomodation, c’est-à-dire qu’il distingue une information qu’on sait assimiler et celle pour laquelle il faut faire une nouvelle place pour l’assimiler, comme c’était le cas pour Jacques Lévy autour de la machine industrielle personnelle qui nous a été présenté. On entre dans un monde du bricolage un peu particulier, qui tisse des relations entre numérique et non numérique, pensé sous la figure de l’hybridation plutôt que de l’extension ou de l’augmentation. Il vaut mieux penser une cohabitation étrange plutôt que de croire que le numérique va avaler tout le reste.
Frontières/ : On a passé de nombreuses frontières entre des catégories très différentes. On n’est pas que dans l’innovation technologique, mais bien aussi dans l’innovation sociale. Reste à savoir s’il faut un passeport pour franchir ces frontières. Comme le numérique est présent partout, il suffit d’être bon dans le numérique pour être bon partout, semblaient penser certains présentateurs. Il faut se méfier des simplifications, rappelle Jacques Lévy, de ces formules magiques qui résument cerveau, réseau, innovation… dans un même ensemble. Mais le social est un champ disciplinaire qui existe. Ne réinventons pas la manière dont on peut collecter de l’information sociologique ou anthropologique. On peut apprendre à faire des analyses de contenu, à faire des entretiens non directifs…
“C’est d’autant plus important que vous êtes à la porte, à la frontière d’informations très importantes provenant des usagers eux-mêmes”, lance-t-il à l’assistance. “Nous avons la responsabilité de ne pas saboter ce potentiel de progrès dans le domaine des logiques sociales, de ce que les gens pensent, désirent, rêvent…” Comme le disait le slogan de cette édition de Lift, pour webifier le monde réel, il faut l’explorer et l’essayer pour le comprendre.









