#Lift10 : La valeur de la vie privée est de nous permettre d’avoir une vie privée
Daniel Kaplan, délégué général de la Fing, et auteur d’Informatique, liberté, identité, explique : “il y a quelque chose qui ne marche pas. La vie privée vient souvent à la fin des problématiques qu’on soulève, comme quelque chose sur lequel tout le monde se heurte”. On a du mal à appréhender ce qui a changé, ce qui pourrait changer entre nos pratiques et notre vie privée. Il faut s’intérresser à ce qui change, ce qui a bougé dans le paysage. Les données personnelles sont aujourd’hui l’une des matières premières de l’économie numérique, elles permettent de construire des relations, elles sont la substance des services et des produits, à l’image des barres de chocolat personalisées (YouBar). Nos lois en matière de vie privée sont anciennes. Elles étaient prophétiques, mais elles ont toutes entre 30 et 35 ans. Elles se sont adaptées, mais les données personnelles à l’époque, on savait où elles étaient, on savait qui les collectait, on les produisait de manière consciente permettant de déclarer des fichiers et on savait où elles étaient physiquement stockées. Or, tout cela a changé. Les données personnelles sont désormais des données qui ne le sont plus. Il suffit d’en recouper quelques-unes pour pouvoir nous réidentifier. Elles sont produites par des objets qu’on achète ou utilise ou portons, par les autres (qui parlent de nous, nous étiquettent) et par nous. Elles sont des sous-produits de toutes les activités humaines qui ont un substrat numérique. Elles ont tendance à se dupliquer tant et si bien qu’on ne sait pas où elles sont.
Des barrières sont en train de sauter. Les yeux des caméras de surveillance qui nous regardent nous font désormais nous sentir en sécurité. Mark Zuckerberg dit bien que la norme sociale a changé. La question de la vie privée est une question du passé, affirme-t-il. C’est ce que tout le monde constate et les gens font leur business dessus. Mais est-ce si vrai ? Que font les gens ? C’est ce qu’on appelle le paradoxe de la vie privée, souligne Daniel Kaplan en montrant la baisse des requêtes sur le mot privacy dans les requête que nous faisons sur Google Trends et la montée du terme dans Google Actualité. Dans nos pratiques, cela n’a plus d’importance, mais dans nos angoisses, la disparition de notre vie privée nous inquiéte.
Pourrait-on regarder d’un peu plus près ce que les gens font en vrai ? C’est beaucoup moins simple qu’on le croit quand on regarde l’enquête SocioGeek. Les gens ne dévoilent pas tout dans n’importe quelle circonstance, les gens tentent d’évaluer le risque. Sociogeek s’intéressait à savoir ce que publieraient les utilisateurs de réseaux sociaux pour entrer en relation avec d’autres. Nous sommes très loin d’une espèce de dévoilement massif irréfléchit où les gens nous montreraient tout d’eux sans discrémination. Il y a à chaque moment des stratégies qui s’expriment. On ne montrera pas notre soufrance, notre tristesse, la nudité, la maladie, la nudité de nos enfants. Mais d’autres valeurs de différenciation sont fortes : on montre ce qui est important pour soi, ce qui nous implique comme si je suis supporter de foot ou fan d’un groupe de rock. Et si cela choque celui à qui cela s’adresse, cela signifie que cette personne ne nous intéresse pas. On travaille notre présentation en fonction du résultat qu’on en attend.
Les gens ne sont pas si inconscients que cela en ligne en ce qui concerne leur vie privée, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de réelles vulnérabilités. Dans le programme Identités Actives de la Fing, on a montré l’importance de maîtriser certaines choses : ce que je montre, ma joingnabilité… Mais d’autres apports ont une influence sur ce que je suis capable de dévoiler de moi, comme la commodité, le fait qu’on puisse gagner du temps ou le fait de pouvoir entrer en relation avec les autres, valorisant ce que je suis, ce que je sais faire, voir me permettant de me connaître moi-même. Toutes ces motivations travaillent ensemble et permettent de revisiter la vie privée. Se protéger, quand la vie n’est pas en jeu, n’est pas une motivation suffisante. Les protections légales ne suffisent plus.
Ce qui mérite d’être défendu, c’est la vie privée comme base de l’autonomie personnelle. C’est la vie privée qui me permet de revenir sur mon expérience pour décider ce que je veux faire. La vie privée est une tête de pont pour se projeter. La valeur de la vie privée est de nous permettre d’avoir une vie publique. La protection et la projection de soi sont si liées dans les aspirations, qu’elles nécessitent de repenser nos outils qui doivent nous permettre de réaliser nos aspirations. La société doit offrir à ses membres des lois et de règles pour protéger la vie privée, mais nous devons également équiper et outiller les individus pour atteindre la capacité à se projeter. Projeter, Enseigner. Mettre en capacité. Face à ces objectifs, certains outils existent, d’autres nécessitent néanmoins d’être mieux regardés.
En France nous parlons beaucoup de droit à l’oubli. Il n’y a pas de traduction anglaise dans les discussions anglo-saxonnes. Le net peut-il oublier ? Ce n’est bien sûr pas si simple. Le flou est une démarche intéressante par rapport à cette question, car on n’arrive pas nécessairement à supprimer toutes les informations. Les chercheurs qui ont travaillé sur le lifelog, les processus permettant d’enregistrer notre expérience personnelle, envisagent de créer des dispositifs d’enregistrement complet. Mais la mémoire se constitue en oubliant, floutant, intervertissant ce qu’on enregistre. Quand nous nous souvenons, nous réécrivons ce dont on se souvenait. Peut-on inscrire dans nos dispositifs techniques des méthodes similaires au fonctionnement de notre mémoire ? Pourrait-on avoir des capteurs et des bases de données qui oublieraient d’enregistrer des données, qui ne soient pas capables de répondre à toutes les demandes ? Cela permettrait surtout d’installer un principe d’incertitude radical par rapport à la masse d’information disponible. Il y a dans ces idées des outils à imaginer à l’image de ceux qu’imaginent des vendeurs d’alibis (alibinetwork.com).
Deuxième exemple, les hétéronymes. Nous avons plusieurs identités, mais ce sont des pseudonymes temporaires le plus souvent. Peut-on transférer la valeur de notre personnage vendeur sur eBay ou de maître de guilde dans World of Warcraft en le valorisant ailleurs ? Pourrions-nous avoir des personnalités durables et riches existant dans de multiples univers, disjointes de notre identité civile. L’hétéronymat n’est pas qu’un pseudonyme, mais une personnalité disjointe de nous. Pourrions-nous prendre au sérieux cette idée et la creuser ?
Enfin, pourrions nous voir l’idée de l’ePortfolio, qui permet de référencer, pointer les éléments formels qui sont des preuves de nos compétences : diplômes, emplois, mais aussi ce que les gens ont dit de bien de vous, nos hobbys, nos talents… pour en créer des vues différentes selon à qui l’on s’adresse ? L’utilisateur aura la possibilité de projeter ce qu’il aura envie de dire. Il faudrait passer du droit d’accès et de rectification aux données pour les supprimer ou les corriger, à un droit d’accès et de récupération. Au lieu de contrôler, pourrait-on obtenir ce que d’autres organisations savent de moi pour mieux me connaitre, pour mesurer mon empreinte carbone, et me permettre de créer des outils d’analyses personnels permettant de mieux les exploiter, d’en faire quelque chose ?
Il va falloir éduquer les enfants aux dangers de l’internet, répète-t-on souvent. Mais comment un prof quinquagénaire peut-il apprendre Facebook à un ado de 15 ans ? Le sexe, ça rend malade nous apprenait-on déjà il y a 20 ans dans les cours d’éducation sexuelle… Sauf qu’on oubliait de nous dire que ce n’était pas que cela, mais aussi du plaisir et de l’amour. Pour mieux montrer aux parents ce qu’est Facebook pour les enfants, il faut s’intéresser aux compétences que ces outils permettent de développer. Facebook apprend à savoir ce qu’on montre ou pas de soi, apprend à gérer des conflits ou des problèmes… Facebook apprend des compétences nécessaires au fonctionnement de la société d’aujourd’hui. Là aussi, pris sous cet angle, nous pourrions faire des progrès dans l’apprentissage de la gestion de notre identité, en en voyant les valeurs positives plutôt que les risques.
Venez à Lift 2011 en nous disant comment vous avez créer de la valeur à partir des données personnelles, nous invite Daniel Kaplan. Espérons que le message sera entendu !:









