Fing
06/07/2010

#LiftFrance10 Si les internautes sont des abeilles, à qui appartiennent les ruches ?

Les abeilles ne pollinisent pas pour de l’argent. Mais l’industrialisation de l’agriculture, et la disparition des abeilles, amènent de plus en plus d’exploitants à louer des ruches qui, à la manière de travailleurs saisonniers, sont déplacées de leur milieu naturel pour aller polliniser, “à la demande”, et pour de l’argent.

Sur l’internet, avec le web 2.0, la motée en puissance de l’économie du don, du gratuit et de la contribution, une nouvelle forme de lutte des classes oppose aujourd’hui ceux qui pollinisent, en partageant leurs connaissances, et ceux qui en tirent un profit financier, et cherchent à contrôler qui a le droit de partager, quoi, où, quand, comment, pourquoi. Et tout comme il existe des apiculteurs respectueux de leurs abeilles, et d’autres qui se contentent de les exploiter, la question reste de savoir comment faire de sorte que ceux qui partagent leurs connaissances ne finissent pas prisonniers de systèmes artificiels et prédateurs.

Pour Yann Moulier Boutang, professeur, Multitudes et auteur de “L’abeille et l’économiste”, nous ferions bien de nous inspirer de ce que sont les abeilles. Pour lui, ce qui importe, ce n’est pas la production des abeilles, le pollen qu’elle partage, mais le processus de la pollinisation, le fonctionnement du vivant. Ainsi, la valeur d’une base de données, d’un moteur de recherche, n’est pas tant dans ce qu’ils répondent à une requête à l’instant T que leur capacité à nous mettre en relation, et à se mettre à jour : “les bases de données sont les neurones de l’intelligence collective en réseau, et sont les traces de la pollinisation, et ce qui est important, ce n’est pas la trace, mais l’opération” de pollinisation, et donc la mise en relation.

Les ordinateurs sont bêtes, et se bornent à calculer. Leur valeur ajoutée, c’est leur interconnexion, et l’intelligence collective qui naît de leur mise en réseau avec des utilisateurs qui vont y rajouter des données, les qualifier et les réexploiter :

“C’est le grand retour de l’analogique, ce qui nous intéresse dans les bases de données, ce sont les bases de données relationnelles : si les bases de données sont des investissements, en capital, en réseau, l’investissement principal, c’est vous et moi, le produit de l’activité des multitudes connectées, ce n’est pas le capital matériel mais le capital intellectuel”.

Yann Moulier Boutang identifie trois principaux verrous, “particulièrement forts en France”, à cette “révolution des pratiques du numérique dans le cadre de la grande transformation du capitalisme cognitif”, à commencer par ce qu’il qualifie de “réaction patrimoniale” et de confusion face à la découverte de ce “nouveau continent”. Ainsi, on a coutume de dire que quand le Sage montre la Lune, l’idiot regarde le doigt. En l’espèce, ce qui est important, ce n’est pas la Lune, ou le brevet qui pourrait la protéger, mais le halo qui l’entoure, la connaissance implicite qu’elle induit plus que la connaissance explicite de ce qu’elle produit. L’important c’est “le flou, qui est un bien meilleur moyen d’accéder et de comprendre le rôle et la valeur des immatériels”.

Deuxième verrou, “l’encastrement contre nature de la cité numérique dans le carcan du vieux droit de la propriété intellectuel, entre droit d’auteur et droit sui généris, qui multiplie les barrières d’accès et s’avère triplement limitatif”, par le choix de formats proriétaires et donc privatifs, parce qu’il porte atteinte à l’innovation en limitant l’accès aux données, et leurs réutilisations, et parce qu’il confond le pollen avec la pollinisation, et réduit donc les bases de données complexes, proliférantes et relationnelles à des services fermés et non modulaires.

Reprenant la métaphore des abeilles, Yann Moulier Boutang souligne ainsi que “la collecte et l’organisation intelligente, la mise en ordre des informations, ne sont pas attribuées aux abeilles pollinisatrices mais aux “producteurs” et “diffuseurs” (publics ou privés), maîtres des tuyaux, qui les reprivatisent et bloquent l’accès ou la circulation des données”, notamment parce qu’ils les font payer, souvent fort cher.

Il en va aussi des libertés fondamentales, qui seraient elles aussi menacées par ce genre d’”attitude réactionnaire”. Ainsi, les exigences de sécurité font souvent fi du droit à la vie privée, or, “la pollinisation laisse des traces, et se focaliser sur ces traces va à l’encontre de la liberté de polliniser”, d’où l’importance de la question des données personnelles, du droit à l’anonymat, et des violations dont elles font l’objet, sans contrepartie, tant par l’Etat que ceux qui s’arrogent le contrôle de ces bases de données.

En conclusion, Yann Moulier Boutang, qui oppose l’”économoie pollinisatrice” à l’”économie prédatrice”, estime a contrario qu’il faut privilégier les approches ascendantes (“bottom up”, et non “top down”), et l’”empowerment des réseaux pour que ça pollinise bien”, et en appelle à une levée des verrous :

“Il faut que nous apprenions à imiter et modéliser la capture de l’interactivité intelligente par le “sans prix”, parce que la pollinisation c’est du “sans prix”, à une autre échelle que le marchand”.

Pour lui, le droit d’accès à la connaissance et donc aux bases de données relationnelles “relevant de la pollinisation des multitudes”, à leur diffusion et à leur réutilisation, “est un droit de l’homme”, d’où l’importance du droit à l’anonymat et à l’oubli, au fait de ne pas surveiller ni exploiter systématiquement les traces nominatives de ce que l’on en fait, et il en appelle à une révision du droit, “parce que le secret d’utilisation doit constituer l’exception et non la norme” :

“Il faut passer du web 2.0 (l’exploitation des traces de l’interactivité intelligente) au web 3.0, où le cyber citoyen reprend le contrôle de ce qu’il laisse utiliser de son activité de pollinisation. Les politiques publique, à tous les niveaux, doivent établir que les bases de données relationelles constituent un fond commun de connaissance, marchand et non marchand.”