Fing
07/07/2011

La technologie désurbanise la ville

Pour la sociologue et économiste américaine Saskia Sassen, qui introduisait la 3e édition de la conférence Lift France qui se tient actuellement à Marseille, la ville est devenue un espace stratégique pour tout type d’applications technologiques, mais dans quelles mesures ces capacités technologiques déployées dans l’espace urbain urbanisent-elles véritablement la ville ? A l’heure où tout le monde se demande comment utiliser la ville, diffuser ses services dans l’espace urbain, la question de savoir si les technologies urbanisent ou pas la ville me semble d’importance. 

La technologie donne des capacités technologiques qui vont au-delà de la technologie elle-même. Quand la haute finance utilise les technologies, elle ne le fait pas de la même manière que la société civile. Ses points de départs, ses objectifs sont différents, même si elle utilise les mêmes capacités techniques que d’autres utilisateurs. La technologie fonctionne donc dans une écologie plus vaste qui ne la réduit pas. 

La ville est un espace complexe, anarchique. L’usage de la technologie dans l’infrastructure permet le fonctionnement de l’infrastructure, pas nécessairement de la ville. La question est donc de regarder comment nous urbanisons la technologie, comment nous adaptons ou essayons d’adapter la technologie à la ville ? 

Il faut d’abord voir que la ville n’est pas une somme de matérialités, mais qu’on y trouve aussi des personnes, des cultures, des sous-cultures. C’est d’ailleurs ce qui permet le plus souvent à la ville de s’adapter, de réagir et de continuer à exister comme l’ont fait Rome, Marseille ou Istanbul. Chacune réagit différemment. 

Il nous faut comprendre autrement l’urbanitude. Qu’est-ce qu’une plateforme pétrolière qu’on urbanise ? Qu’est-ce qu’une ville avec des espaces urbains morts ? Une ville est-elle seulement des gratte-ciels qu’on ajoute à l’espace urbain ? Nos villes sont bizarres, elles sont des mélnges vivants. Elle vivent et continuent à vivre car elles continuent de répondre aux actions que nous avons sur elles. 

Peut-on entrer dans l’espace urbain avec une autre écologie d’éléments ? Peut-on faire de l’urbanisme open source ? Comment peut-on penser la ville en la hackant ? La ville peut-elle être un hacker ? 

Que se passe-t-il quand les villes ressentent les choses ? Quand elles deviennent trop intelligentes ? Quand le banc peut éjecter la personne qui veut dormir dessus, quand la poubelle vous recrache le détritus que vous venez d’y mettre parce que vous ne l’avez pas mis dans la bonne poubelle ? Comment la ville peut-elle répondre ? Dans les années 80, le parc de Riverside a New York était réputé dangereux. Tant et si bien que les gens qui s’y promenaient ont commencé à venir avec des chiens. En promenant leurs chiens, peu à peu, ils se sont réappropriés ce territoire et le parc est devenu désormais un magnifique endroit avec une population plutôt favorisée vivant autour. Nos pratiques sont des espèces de logiciels qu’on peut connecter à d’autres pratiques et logiciels. 

Quand on parle de villes intelligentes, le problème est que bien souvent on évoque des systèmes techniques qui désurbanisent la ville. Les technologies embarquées s’adaptent aux pratiques de chacun dans un bâtiment, mais cela désurbanise l’espace plus large de la ville. Et ce d’autant que bien souvent, ces systèmes intelligents sont fermés, maitrisés et on les incorpore dans un système ouvert, incomplet, non terminé.  Ce sont des systèmes fabriqué avec la logique de l’ingénieur et l’ingénieur n’est qu’un des utilisateurs de la ville. Comment la logique d’autres utilisateurs interagit-elle avec cette logique ? Quelle place reste-t-il pour la contourner, la hacker ? 

Les villes intelligentes mettent en oeuvre dans un domaine fermé la logique de l’ingénieur, avec des possibilités et potentiels limités. Elles ne rendent pas visibles les technos qui les constituent. Or, pour être interactives, pour s’intégrer dans des écologies multiples, elles devraient plutôt être visibles, accessibles à qui les regarde ou les utilise. La ville intelligente repose plutôt sur l’obsolescence. Dans le cadre de la ville, nous devons travailler à urbaniser les technologies plutôt que d’utiliser des technologies qui la désurbanise. La ville doit pouvoir être hackée. Les technologies ne doivent pas être terminées, car la logique de l’utilisateur ne correspond pas à 100 % à la logique de l’ingénieur. Les villes intelligentes risquent surtout de transformer les villes en villes obsolètes et critiques.