Et si l’on prenait au sérieux les espaces partagés d’innovation ?

Par renaudfrancou - 05 novembre 2013

Living labs, Fab labs, medialabs, infolabs, EPNlabs, Tiers-Lieux Open source, espaces de co-Working et autres «Cantine»…. Le plus souvent, ce qu’on dénomme par Labs prend la forme de lieux partagés, qui peuvent être territoriaux, privés, publics, associatifs ou mixtes mais sont le plus souvent spontanés et ascendants.

Dans un environnement d’innovation complexe, on est tenté de demander à ces «Tiers lieux» à peu près tout.

D’un côté de favoriser les rencontres improbables, innover dans un environnement incertain et de manière plus ouverte, associer les usagers à la production d’innovation, passer plus vite de l’idée au prototype, etc…

De l’autre, de re-créer du lien social, mettre en capacité le plus grand nombre, mieux mailler le territoire, …

  • Que savons-nous vraiment sur ces lieux, modes d’organisations et pratiques ?
  • Avec quels modèles d’innovation sont-ils les plus en phase ?
  • Quelle place donner à ces lieux parmi la myriade de dispositifs et outils dédiés aux innovateurs ?

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(Photo : Antoine Guyon)

Autant de questions qui ont été discutées par 120 participants (innovateurs, pépinières, incubateurs, PRIDES, acteurs publics, chercheurs, ERIC, animateurs de Tiers lieux…) le 17 octobre dernier au Pôle Media Belle de Mai.
En particulier, pour alimenter les futurs programmes régionaux PACA Labs et ERIC.

En voici la synthèse.

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Thierry Marcou et Marine Albarède animent depuis 2012 l’expédition “Alléger la Ville” de la Fing. Parmi les pistes d’innovation qui ont émergé de ce travail collectif, l’une s’intéresse aux “Stratégies de lieux partagés”.

Tiers Lieux et services à l’innovation - Quand les lieux allègent la ville from La Fing

Un “lieu partagé” accueille des usagers ayant besoin d’accéder à des services, des locaux, des équipements, des outils, à proximité. Il permet de répondre à des aspirations, des pratiques ou des besoins individuels. Il favorise également la rencontre et les collaborations, qu’elles se déroulent dans un cadre personnel, professionnel ou associatif. Les lieux partagés sont généralement exploités et animés par des équipes bénévoles ou professionnelles afin d’assurer cohérence et articulation des temporalités et des activités qui y sont menées.

Thierry et Marine distinguent au fond 3 types de lieux :

  • Des lieux de médiation et d’accès (conciergeries, EPN, Maisons de services publics, médiathèques…)
  • Des Lieux de travail et d’entrepreneuriat (espaces de co-working, Cantines, télécentres, centres d’affaire…)
  • Des lieux de création et de projets (jardins partagés ou communautaires, Repair Cafés, Fab Labs…)

Quelles peuvent être les stratégies d’une ville pour soutenir ces derniers ? “Il faut donner beaucoup plus de place aux initiatives des citadins, individuelles comme collectives” rappellent-ils.

Il s’agit plus concrètement :

  • De permettre à des projets, personnels ou collectifs, d’éclore, de progresser, de se développer, de se faire connaître et de se confronter à d’autres projets ;

  • De permettre à des personnes ayant des pratiques personnelles, des projets individuels comme collectifs, d’accéder à des outils et des communautés qui leur permettront de les mettre en oeuvre plus aisément ;

  • De faciliter le développement de pratiques collectives : jardinage, cuisine, sport, art… ;

  • Favoriser les frictions entre différents types d’acteurs, pour stimuler l’émergence ou la croissance de projets innovants ;

  • De permettre l’apprentissage de pair à pair, ou par des médiateurs et formateurs :

  • D’outiller l’émergence de ce qui est produit dans ces lieux : faire connaître, donner des possibilités d’expérimentation, orienter vers d’autres dispositifs de soutien, de recherche de financement, veiller à l’articulation avec les autres systèmes…

Une des clefs de la réussite réside dans l’articulation de dynamiques descendantes et ascendantes. “Les projets de lieux partagés qui émergent sur le territoire, souvent portés par des dynamiques ascendantes, sont en recherche de critères, d’accompagnement, d’outillage leur permettant de mettre en oeuvre ces lieux ; cela demande aux acteurs publics (ou privés) d’être proactifs pour qu’émergent ces lieux”.

L’ensemble des pistes concrètes pour activer ces principes sont synthétisées dans la piste "Des stratégies de lieux partagés".
(Voir les autres pistes d’innovation “Alléger la ville”).

Erwan Mahé est Fab Manager au LabFab de Rennes. Il est aussi enseignant à l’École européenne supérieure d’art de Bretagne, et entrepreneur.

Inscrit dans le réseau mondial des Fab Labs, le Lab Fab est un local ouvert à tous, gratuit, dans lequel on met à disposition des outils et des compétences. Il est situé dans les locaux de l’École, mais aussi à l’ENS , à Rennes 1 et dans les locaux de la Maison des associations animée par l’association Bug : Erwan parle d’un “Fab Lab étendu”.

Tiers Lieux & Innovation - Le Fab Lab étendu from La Fing

Le Lab Fab est avant tout un lieu d’éducation et de pédagogie à la croisée de formations universitaires.

Beaucoup des projets développés dans le Fab Lab ont trait aux objets connectés comme la mesure de la consommation énergétique ou des lunettes-chapeau de réalité augmentée. 

Récemment, un projet de prothèse de main Open Source a été porté par Nicolas Huchet : Bionico.

Outre les partenaires venus de l’enseignement supérieur, le projet associe étroitement les territoires dont la Région Bretagne mais aussi les directions du développement économique de Rennes et Rennes Métropole. Il noue aussi des liens étroits avec la Cantine Numérique, membre du réseau des Cantines. Le Lab Fab est ainsi un élément fondamental du projet “Quartier Numérique” de Rennes Métropole, avec l’idée de pouvoir utiliser l’espace public comme lieu d’exposition, de démonstration et d’expérimentation.

Doit-on voir dans le “Fab lab étendu” une initiative pour booster l’innovation sociale et citoyenne ? Pas seulement répond Erwan. Les protagonistes réfléchissent également au lien avec le développement économique et la manière d’accompagner certains projets vers l’entreprise.
Un partenariat est par exemple engagé avec la CCI de Rennes sur la veille et l’analyse des modèles économiques émergents.
Un autre avec l’IRT B-com (Institut de recherche technologique, dans lequel Orange est impliqué). 

“Or le principe de l’IRT est la propriété intellectuelle/industrielle, ce qui est un peu l’antithèse de l’esprit d’innovation dans les Fab Labs…” rappelle Erwan “Mais nous devons bien nous poser ces questions et trouver de la cohérence si nous vouons passer à l’échelle !”.

Yoann Duriaux est entrepreneur (Openscop) dans le domaine des usages numérique collaboratifs. Il est aussi largement investi dans le mouvement des “Tiers Lieux en bas de chez nous” comme il aime à les appeler.

Il collabore à ce titre à un “Manifeste des Tiers Lieux”. avec la communauté des tiers lieux OpenSource francophone, qui sera livré le 19 novembre à l’occasion des Roumics à Lille.

le manifeste des tiers lieux from Yoann Duriaux

“Ces lieux ne doivent pas être vus uniquement comme des lieux où l’on télétravaille, mais d’abord des endroits où l’on repend confiance en soi et où on a l’envie de créer, de lancer des projets” rappelle Yoann. D’où l’importance de l’informel : se rencontrer, partager, apprendre….

Pourquoi les politiques doivent-ils s’y intéresser ? Car ce sont des “hubs” à la croisée de plusieurs approches :

  • Approche politique : en étant des écoles mutuelles d’intelligence collective où les rôles sont inversés, les profs deviennent des élèves
  • Approche sociale : les tiers lieux sont des accélérateurs d’innovation sociale, des sortes “d’usines ouvertes en bas de chez soi”
  • Approche économique : en développant de nouvelles manières d’incuber des projets (“incuber en réseau”).

Yoann illustre ces nouveaux modes d’incubation par les actions mises en place à Saint-Etienne.

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(Image plus grande et plus détaillée ici)

  1. Avant : naissance des idées dans les tiers lieux > plateforme Imagination for People dédiée à Coworking Sainté

  2. Pendant : organisation de 4 PitchCamp par an au Mixeur > présentation suivie de la levée de fond immédiate (crowdfunding)

  3. Après : par PitchCamp, sélection de 3 projets remarquables pour le territoire qui seront incubés par le Comptoir Numérique > (accompagnement individuel et collectif avec nomination d’un coach pour chaque projet)

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(Photo : Antoine Guyon)

Yoann est enfin investi dans la démarche Movilab qui expérimente des projets innovants en documentant de manière ouverte les “relevé d’actions remarquables” (Lexique). Cette démarche est d’ailleurs actuellement en cours au sein d’un ERIC à Mouans-Sartoux, qui vise à devenir Tiers Lieux (Video).

Un travail est d’ailleurs en cours sur les modèles économiques de ces lieux, présenté par Christophe Sempels (@csempels), enseignant-chercheur à la Skema Business School, dans le cadre de Movilab (Video).

(voir notamment entre 7’30 et 12’)

Patrick Valverde est directeur général de  Toulon Var Technologies. Il est aussi impliqué dans le réseau RETIS qui fédère en France les incubateurs, CEEI, pôle de compétitivité et technopoles.

TVT s’est saisi assez tôt des opportunités offertes par les Tiers Lieux pour l’innovation en mettant en place la Cantine by TVT en 2010.

La Cantine est en effet une des manières de soutenir les communautés actives sur les territoires, en favorisant la transdisciplinarité entre étudiants, chercheurs, startupeurs,…Des résidence pour des projets (culturels, urbains, économiques, …) y sont organisées.

Quels sont les critères indispensables pour faire vivre ce type de lieu ?

  •  la masse critique d’acteurs bien sûr, mais aussi le maillage
  •  la rigueur dans les projets de lieux : les lieux ne sont pas une réponse magique à tous enjeux de l’innovation : les lieux à tout faire ne se décrètent pas.
  •  ancrer les lieux sur un territoire, c’est à dire donner envie à un territoire de l’utiliser. Un des enjeux est aussi de faire venir les entreprises dans ces environnements là.

Le devenir de La Cantine est prometteur, avec l’arrivée prochaine de machines de prototypage, mais aussi la création d’une société de capital-risque pour accompagner l’aval.

Les membres du réseau RETIS ont-ils tous bien conscience des enjeux de ces lieux en terme d’innovation ? “Les niveaux de compréhension varient d’un acteur à l’autre” juge Patrick. Les Tiers Lieux sont encore sous les radars de certaines structures d’accompagnement à l’innovation. Dans d’autres cas, comme Laval Virtual ou autour du CEEI de Nancy, il y a de vrais volontés de rapprochement.

Reste que la sensibilisation reste un gros sujet …

La Fonderie est en quelque sorte le “bras armé” de la région Ile-de-France sur toutes les questions d’innovation numérique. Marie-Hélène Feron y est (notamment) en charge des appels à projet autour des”Espaces de Co-working et télécentres” qui ont été mis en place depuis 2012.

La Région Ile-de-France s’est très tôt intéressé à ces questions, en soutenant l’émergence de La Cantine crée en 2006 - époque à partir de laquelle commencent à se créer un grand nombre d’espaces de coworking privés.

Aujourd’hui, le projet passe à l’échelle en devenant le “GLII” (Grand lieu intégré de l’Innovation) qui gardera ses fonctions de base (co-working), mais diversifiera ses activités de soutien à l’inovation (Le Camping, d’autres événements, etc.)

Quid de la politique régionale depuis ?

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(Photo : Antoine Guyon)

A partir de 2012, la collectivité a lancé un appel à projets de soutien à l’investissement initial, centré sur les “lieux de travail”, incluant les espaces de coworking et les télécentres. La majorité étaient situés à Paris et en Seine et Marne.

En 2014, l’appel à projets s’élargira aux “Tiers Lieux”, en s’ouvrant notamment aux projets portés par des SCOP ou des SCIC, en plus des associations et collectivités.

Il demeure très orienté sur le coworking (pour jouer un rôle de sensibilisation des entreprises sur le sujet) mais il incluera également les Fab Labs.

Tiers Lieux & Innovation - La Fonderie from La Fing

Pour rendre lisible la carte de ces lieux, mais aussi pour en faire un outil d’animation, la Fonderie a lancé cette année un outil cartographique collaboratif TechOnMap.

L’objectif de TechOnMap est, dans un premier temps, de collecter, d’organiser et de partager des données permettant de cartographier l’ensemble des acteurs de l’écosystème numérique francilien. Cette carte est alimentée par les acteurs eux-mêmes et les données y sont disponibles en Open Data.

Comment ces nouveaux dispositifs vont s’imbriquer avec les dispositifs plus traditionnels ? Cela reste à construire, même si quelques initiatives commencent à se nouer à l’instar de pépinières qui ouvrent des espaces de coworking (Aéropôle Roissy, SIDEME aux Mureaux, …) ou des incubateurs qui proposent des espaces de travail aux incubés (BGE-PaRIF, Dojo Créa, Labo de l’édition,..).

En guise d’ouverture…

A t-on épuisé le sujet des Tiers-Lieux ?
Assurément non !

La Fing souhaite continuer à explorer le potentiel des lieux dans un paysage d’innovation qui change chaque jour. Elle le fera, comme à son habitude, de manière collective et à ciel ouvert.

De quelle manière ? Cela reste à définir et affiner, mais voici quelques pistes de travail qui nous paraissent fertiles :

  • Produire Uune vision d’ensemble des “lieux partagés d’innovation”, de leurs caractéristiques, de leurs apports et de leurs limites, de leurs rôles dans les écosystèmes d’innovation.
  • Creuser les stratégies autour de la création, du soutien, de la transformation… de lieux d’innovation partagés, ou de la collaboration avec eux.
  • Imaginer ses stratégies d’articulation des lieux d’innovation entre eux, avec les autres dispositifs d’innovation, avec les acteurs de l’écosystème…
  • Imaginer une vision des transformations que ces lieux produisent sur les écosystèmes d’innovation existants

A bon(s) entendeur(s)… 

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Les ateliers de l’après-midi, ont été animés par 3 jeunes designers de l’Atelier de Design de Nîmes.

Ils se sont focalisés sur 3 sujets :

  1. Quels services les Tiers Lieux peuvent-ils, doivent-ils proposer aux innovateurs ? (synthèse)
  2. Dans quelle mesure les Tiers Lieux sont-ils des foyers d’innovation de rupture ? (synthèse)
  3. Quels liens peut-on imagine entre la galaxie des Tiers-Lieux et les dispositifs plus traditionnels de soutien à l’innovation ? (synthèse)

Pour naviguer dans les contenus, c’est ici.

Au menu, le “Taboo des Tiers Lieux”, des propositions de collaborations à mettre en place facilement et des micro-scénarios fictifs en video.

En voici un Teaser :)

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