Presse en ligne et nouveaux médias du Net
En déplacement à Strasbourg pour faire une intervention autour des transformations du livre numérique dans le cadre de la semaine Esprit Numérique qui commençait le 24 avril 2010 à la Médiathèque de Strasbourg, j’ai assisté à un débat sur les nouveaux médias avec Bertrand Pecquerie du World Editors Forum (dont je vous recommande le blog si vous vous intéressez à ces sujets), Pierre Haski créateur de Rue89 et Christian Bach des Dernières nouvelles d’Alsace, dont j’ai conservé quelques notes.Dans ce débat assez classique sur le sujet, je retiendrais particulièrement les discussions opposant petits et gros médias ? Peut-on encore imaginer un média généraliste à l’heure d’internet ? Voilà une question qui mérite l’attention.
En 15 ans, l’internet a profondément bousculé le monde de l’information, rappelle Christian Bach, de manière progressive, jusqu’à l’avènement actuel des médias sociaux. Désormais, des blogs pèsent dans le monde de l’information autant que des grands médias. Cette révolution technologique a transformé la position du journaliste : ses articles sont discutés et sa position de leader de l’information est contestée. Cette transformation est renforcée par l’érosion des modes de consommation traditionnelle de l’information. Ajoutons-y une crise financière très forte depuis 2 ans, et nous comprendrons mieux le contexte dans lequel s’inscrit cet échange. La question centrale c’est celle de l’économie et des ressources des journaux en ligne aujourd’hui. La presse en ligne a-t-elle un avenir ? La presse écrite a-t-elle un avenir ? Les deux peuvent-ils coexister ?
L’expérience Rue89
Les journalistes sont souvent très éloignés de leurs lecteurs. Sur l’internet ce n’est pas le cas, explique Pierre Haski, comme le lui a appris son blog sur Libération ouvert en 2004, depuis la Chine. Aujourd’hui, alors que la confiance dans la presse ne cesse de se dégrader, le dialogue permet de reconstruire une situation de confiance sur le web. En 2006, rentré en France, Libération plongeait déjà dans la crise, sans comprendre encore qu’elle allait s’avérer structurelle. “Nous nous sommes retrouvés avec Pascal Riché et Laurent Mauriac - avec des gens qui avaient eu la même expérience sur le Net, qui avaient tous ouvert un blog -, à créer une aventure collective.”
3 ans plus tard, Rue89 a validé plusieurs hypothèses : le lecteur est dans la boucle de la production de l’information. Rue89 a développé un système d’information participative, dans un cadre créé par des journalistes professionnels (avec un filtrage suivant des règles journalistiques et déontologiques). Avec une quinzaine de journalistes, le titre a recueilli des articles provenant de plus de 2500 signatures différentes. “Nous sommes partis sur une intuition journalistique, pas sur un modèle économique. Bien sûr, la route a été plus complexe et sinueuse qu’on le prévoyait (crise aidant). Nous sommes désormais proches de l’équilibre, et nous devrions être bénéficiaires l’année prochaine, avec une équipe de 20 journalistes.”
Nous ne sommes pas partis sur le modèle des médias traditionnels, car l’internet ne permet pas de financer une équipe de 150 journalistes, explique encore Pierre Haski. La publicité est trop basse et elle a baissé de 50 % au cours des 18 derniers mois. 60 % des recettes viennent de la publicité (avec des publicités sur mesure) et on a développé un espace de service (formation continue et développement web). “Le modèle n’est peut-être pas reproductible ni universel, mais correspond à notre histoire et notre situation, et devrait nous permettre de continuer demain à investir dans le contenu.”
Quel avenir pour la presse papier ?
Pour Bertrand Pecquerie, les pics de lectorats de la presse papier sont bien loin. Les derniers datent de la fin des années 70 et du début des années 80. Depuis, le lectorat diminue régulièrement. C’est un rapport à la démocratie à la citoyenneté qui a complètement changé. “Le développement des classes moyennes passe par le développement de la presse papier, comme on le voit aujourd’hui en Chine ou en Inde et comme on l’a vu en Europe il y a 30 ans. Désormais, dans les sociétés développées, être un bon citoyen ce n’est pas nécessairement voter, être dans un parti ou lire un journal.”
Si l’on poursuit les tendances actuelles “dans 30 ans, la lecture de presse est tarie ! Personne n’est abonné à un quotidien national à 25 ans !
Ce n’est pourtant pas la fin de la presse écrite, argumente ce fin observateur des médias. “Regardez en Allemagne, un quotidien vaut 1,8 à 2 euros et il valait 1,2 euro il y a 5 ans. Le prix a augmenté pour maintenir la qualité éditoriale. Dans 5 à 10 ans, ils prévoient d’être à 3 euros.”
Le quotidien papier quitte les mass-médias, pour devenir un média de niche, élitiste (avec des revenus pub qui vont avec). Les journaux anglais perdent de l’argent depuis 25 ans en semaine, mais les éditions du samedi et du dimanche, elles sont très rentables. La presse du week-end paye la presse de la semaine. “Or en France, ce ne sont pas les mêmes groupes qui possèdent les hebdos et les quotidiens.” Ce modèle de compensation fonctionne partout, sauf en France ou la presse quotidienne a raté le créneau des hebdos.
Ces deux modèles qui montrent qu’il y a des avenirs pour la presse papier, n’ont rien à voir avec l’internet. En France, la presse quotidienne est dans une zone de dépression, où l’internet a accru les problèmes plus qu’il ne les a créés. Le journal le Monde cumule plus de 150 millions de dettes depuis 8 ans.
Presse des riches contre presse des pauvres ?
Presse des riches sur le papier contre presse des pauvres sur l’internet et dans les gratuits ?, telle serait la perspective, interroge Christian Bach. “Le quotidien papier va devenir un produit plus élitiste”, concède Pierre Haski, mais cela ne signifie pas qu’ils vont devoir être moins nombreux. Tel qu’il est aujourd’hui, isolé, Libé n’a pas de modèle économique viable, mais ce contre-exemple ne condamne pas la presse papier dans son ensemble.
Cela ne veut pas dire non plus que le web est le lieu de l’information de masse à peine digérée. Dans le chaos créatif d’internet, il y a un besoin vital de lieux où les lecteurs vont en sachant que c’est de l’information de qualité. Certains seront liés à des médias traditionnels (Le Monde et Le Figaro) d’autres seront issus de la culture du web. Sur l’internet, il y aura les mêmes distinctions qui existent sur le papier : une presse de qualité, une presse populaire, une presse people… L’importance est que ces lieux émergent. On sait tous que Voici ce n’est pas Le Monde diplo. Sur internet, on est encore aux balbutiements de ces différentiations.
Petits ou grands équilibres ?
En France on a un système de petit équilibre, avec des acteurs comme MediaPart ou Rue89… C’est-à-dire de petites rédactions (20 journalistes) qui ne sont plus à temps plein sur leur métier, explique Bertrand Pecquerie. L’information seule ne paye pas le métier de journaliste à 100 %. Aux Etats-Unis, il y a 2 exemples de grands équilibres : Politico (sur les affaires politiques de Washington, 4 millions de visiteurs par mois, plus une émission de télévision et une édition papier qui gagnent de l’argent : le navire amiral c’est le site) et Huffington Post (qui travaille sur tous les thèmes de société) (100 journalistes chacun).
Sur une dizaine d’exemples américains de transformation du papier au web, ce changement ne se passe pas forcément très bien. Le Christian Science Monitor, en grave crise économique, a arrêté son édition papier et est devenu une rédaction 100 % internet, réduisant d’un coup ses couts (papier et impression (20 %), distribution (30 à 40 %)), mais aussi ses ressources. Le CSM a licencié 50 % de ses effectifs et a gardé un hebdomadaire, qui se porte plutôt bien. Mais le CSM est toujours en crise. Pour l’instant, on constate que ce sont plutôt de nouveaux titres développés par des professionnels de la presse qui tirent le mieux leur épingle du jeu sur l’internet.
Gratuité ou intégration ?
Il faut penser à de nouveaux modèles économiques, insiste Bertrand Pecquerie : le Guardian ou ProPublica fonctionnent sur des modèles de Fondation par exemple, un modèle peu développé en France.
37 % de notre audience vient de la recommandation et elle n’aurait pas lieu si l’information était payante, souligne Pierre Haski.
“Oui, mais l’information coûte cher à produire, quel que soit le support”, rappelle Bertrand Pecquerie. Au plus fort de la guerre, le NYT avait 70 personnes à Bagdag (pour une rédaction comptant plus de 1000 personnes).
Les grands groupes ne sont pas démunis, car ils jouent sur tous les médias, sur les synergies, rappelle-t-il. Ils rachètent ce qui marche ! Le Figaro a ainsi une stratégie verticale intelligente, qui va jusqu’à fournir le produit ou le service, comme la place de spectacle après l’article qui en parle… Hormis le Figaro en France, la presse n’est pas très bonne sur ce “clic d’après”. Or, l’économie de l’information a besoin de ce système vertical ! A l’avenir, les grands groupes rachèteront des start-ups pures web, comme les groupes médias ont intégré la presse gratuite dans leurs modèles économiques, comme un élément à fournir aux annonceurs dans leur offre. Le modèle de la presse gratuite va rester (Métro et 20 Minutes sont les 2 premiers médias de presse écrite français), mais ça s’intégrera dans la stratégie de grands groupes.
Pierre Haski n’est pas d’accord. Demain, le paysage sera composé de nouveaux acteurs et de grands groupes qui auront réussi leur transformation. Mais Rue89 n’a pas pour ambition de se faire racheter : “Le pouvoir d’attraction de ces grands groupes est de zéro pour des gens comme nous, parce qu’on a une souplesse qu’ils n’ont pas.” Dassault et Lagardère ont du faire les mêmes niveaux d’acquisitions ces dernières années environ 300 millions chacun. Reste que Lagardère n’a rien fait de ces investissements : NewsWeb acheté 60 millions n’a rien produit. “Les grands groupes savent surtout détruire de la valeur. Rue89 a voulu sortir de cet univers là. C’était plus risqué individuellement, mais plus facile que d’essayer de changer le cap d’un tanker comme les leurs.”
Pour Pecquerie, le problème, c’est que la petite structure ne tiendra pas : il y a 120 personnes au service communication d’Areva ou des Hauts-de-Seine. “La puissance d’émission de ces services va fracasser la capacité d’investigation des petites rédactions.”
Mais c’est oublier la dimension participative des petites structures, rappelle Haski. “Nous opérons sous la surveillance de nos lecteurs” (1,5 million de visiteurs par mois), basés sur la transparence absolue des fonctionnements, transformant la défiance en confiance. “Nos lecteurs ne nous laissent rien passer. Si demain nous étions dans le jeu de la Com, ils nous les reprocheraient. Nous pouvons enquêter sur Areva demain, malgré le manque de moyens, car nous ne sommes pas dans un tissu de connivence qui dépend de l’establishment.”
Quel journaliste pour demain ?
A quoi ressemblera le journaliste demain, questionne Christian Bach. “Il est un journaliste”, rappelle Haski. “Il pratique le même métier avec un autre état d’esprit et d’autres outils.” Le journaliste ne peut plus ignorer ses lecteurs : nous sommes entrés dans l’ère de la conversation, un phénomène qui déplait encore beaucoup aux journalistes. Enfin, le journaliste doit apprendre à faire son métier différemment comme nous le montre le datajournalism, le crowdsourcing, les community manager…
Lors du Superbowl, le Huffington Post a demandé à ses lecteurs d’aller demander à leurs élus qui y assistaient aussi, qui avait payé leur billet. Cela montre bien qu’on peut demander à des gens qui adhèrent à un projet rédactionnel de participer activement.
“Le journaliste demeure bien souvent prisonnier d’un certain nombre de techniques et de contraintes économiques alors qu’il devrait avoir sa créativité libérée” (plutôt que sa productivité), explique Pecquerie. Le métier change certes, mais génère plus de stress que de créativité : 15 000 postes de journalistes ont disparu dans la presse américaine en 3 ans. “L’avenir du journalisme est de retrouver de la créativité. Et d’accepter l’apport d’autres métiers que le sien.”
“C’est un moment formidable pour devenir journaliste”, s’enthousiasme Pierre Haski, “comme toutes les périodes de transition, même si elles ne sont pas finies. Mais tout est à réinventer. On a besoin de gens qui auront les techniques, et l’appétit pour créer”.
Bertrand Pecquerie dresse rapidement encore les deux évolutions qui attendent la presse : celle du retour à l’opinion. “Newspaper will become Viewspaper”, affirmait Simon Kelner de The Independent. On revient aux journaux du XVIIIe siècle, comme l’illustre le groupe Bolloré qui réfléchit à créer un pur journal d’opinion cette année. L’autre tendance, c’est l’hyperlocal. “Ce sont deux des nouvelles frontières qui vont réinventer la presse.”
Hubert Guillaud









