Ecole “Identité Numérique” - Les mémoriaux numériques et la perception de la mort

Par renaudfrancou - 02 juillet 2013

Du 1er au 5 juillet à Sète, l’école thématique “Identité numérique” rassemble chercheurs et acteurs pour échanger travaux et questionnements autour des questions liées à l’identité numérique. 
Voici quelques verbatims d’intervention.

Quel est le devenir de l’identité numérique d’un individu décédé ? 

Fanny Georges est Maitre de Conférence en Sciences de l’Information et de la Communication.

Elle s’intéresse à un phénomène assez méconnu, mais pourtant répandu : l’identité post mortem. Ce type de manifestations numériques suite au décès d’un individu génère des problématiques sociales inédites avec l’avènement du web social.

Aujourd’hui, les identités sont “agissantes”, ce qui peut poser un problème quand les utilisateurs décèdent. C’est le cas sur Facebook sur lequel la chercheur a mené ses recherches. 

(Schéma de Fanny George, qui positionne l’ “identité agissante” - Source : http://fannygeorges.free.fr/)

Après leur décès, leur profil Facebook continuent d’agir avec leurs “amis”. Ces phénomènes posent question à l’entourage de la personne.

"Ces manifestations peuvent être un frein au processus de deuil" rappelle t-elle. 

Fanny Georges distingue 3 catégories de “mémoriaux numériques” :

  • Les "cyber-cimetières", qui existent depuis longtemps déjà : on peut y créer un mémorial pour un proche, des animaux domestiques, des victimes de guerre, des personnes mortes du sida… C’est souvent la reproduction de ce qui existe dans les cimetières. (il existe aussi des cimetières d’avatars !). On y poste des messages, des hommages. Il existe aussi des services de QRCodes sur les tombes physiques permettant d’accéder à la page mémorial.

  • Des espaces numériques crées par le défunt de son vivant, puis entretenus par des proches. C’est le cas par exemple des mémoriaux dans Facebook. Le réseau social a mis en place en 2008 une procédure pour déclarer une personne décédée (sur présentation d’un acte de décès) : le proche a le choix de créer une page “mémoriale” (qui remplace le profil) ou de supprimer le compte. Mais on ne peut plus devenir ami avec la personne. Lorsque le profil n’est pas supprimé, l’identité du défunt continue de se construire puisque ses “amis” continuent d’y poster des contenus. 

  • Des sites “crée par soi, pour soi”, pour continuer à maîtriser son identité post-mortem
    Laviedapres.com externalise la gestion post-mortem des identifiants, en les confiant à un notaire. Ce type d’applications met l’accent sur la sécurité des données identitaires : c’est le défunt qui décide en quelque sorte de la manière dont elles seront gérées plus tard. 
    D’autres services comme ForUforever  ou Memorylife  proposent de créer un “album de vie” et de numériser la mémoire de ses activités pendant sa vie. Inmylife  propose de léguer des souvenirs à ses proches. Ces services de “coffres-forts numériques” sont aujourd’hui assez peu utilisés mais des analystes estiment qu’ils se mettront en place massivement d’ici 20 à 30 ans.

Fanny George rappelle que les deux premières catégories d’espaces numériques (les “cyber-cimetières) et les espaces qui trouvent une seconde vie) sont les plus analysées aujourd’hui. 

Que nous racontent les travaux de recherche sur ces pratiques ?

Les “amis” apprennent souvent le décès via les réseaux sociaux et donc expriment le besoin de continuer à interagir sur ces mêmes outils. On interpelle le proche, on entretient une communication avec lui. Avec le temps, on continue à interagir en partageant des souvenirs, des contenus, un peu comme s’ils étaient encore vivants. Ces formes d’échanges sont assez proches des échanges “classiques”, il n’y a pas (pour le moment) de formes très spécifiques. 

En fait, ces “conversations” avec les défunts ont toujours existé, dans les cimetières ou lors des funérailles (notamment aux Etats-Unis) : cette tradition de la conversation avec le défunt n’est pas neuve. Mais dans le numérique, il y a une persistante identitaire du défunt car son identité numérique continue à se développer et demeure active. Il y a donc une forme de prolongement du deuil. Des formes de médiation commencent à être imaginées pour accompagner les proches, de manière à ce qu’elles ne prolongent pas ces formes de deuil. 

La chercheuse s’interroge ensuite sur l’émergence de ces nouveaux usages en rapport aux nouvelles représentations de la mort : ne va t-on pas vers une minimisation de la dimension biologique de la mort pour privilégier sa dimension sociale ?

Au fond, les jeux video sont déjà des manières de représenter la mort différemment, par exemple via l’avatar, qui permettait aux jouera de sauvegarder sa progression - une manière de transcender la mort. 

Si la perspective de continuer à échanger avec le défunt est importante, on peut aussi considérer que ces pratiques participent à de nouvelles formes d’immortalité grâce au numérique. 

Le numérique permettrait ainsi d’asseoir ce désir d’immortalité des usagers, à l’image de l’artiste Gordon Bells qui numérise toute sa vie dans le but que des algorithmes permettent de continuer à twitter ou poster après sa mort. 

Le numérique sert donc à accompagner les pratiques spirituelles (on parle de “techno-spirituel”).