Fing
04/02/2011

Lift11 : Peut-on devenir anonyme en publiant tout de soi ?

L’histoire d’Hasan Elahi commence à être connue. Elle a été popularisée par Albert-Laszlo Barabasi en introduction de son dernier livre, Bursts. Hasan Elahi   (Wikipédia) est un artiste américain dont la vie a basculé le 19 juin 2002, à l’aéroport de Détroit, alors qu’il rentrait d’une exposition en Afrique de l’Ouest et qu’un douanier l’arrête et l’emmène au centre de détention des services d’immigration de l’aéroport.

C’est étrange pour un citoyen américain de se retrouver dans cet endroit qui transpire la peur, où sont retenus des gens en provenance du monde entier. “Je revenais de 2 jours de vols, j’avais peut-être une allure étrange, avec mes cheveux blonds. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait. On ne m’expliquait rien… Jusqu’à ce que quelqu’un me dise qu’il pensait que j’étais plus vieux.” Hasan se retrouve alors à passer un interrogatoire en règle où il doit justifier de ses déplacements à travers le monde de ces dernières années. Sans lui dire jamais de quoi on le coupçonne, on lui demande où il était le 12 septembre 2001. Il ouvre l’agenda de son Palm et décortique dans le détail avec les douaniers quelques 6 mois de sa vie, heure par heure. Les policiers semblaient surpris qu’il n’ait pas d’explosif sur lui parce qu’ils l’ont confondu avec un homonyme qui était lui recherché par les services de sécurité américain. 

Le FBI a fini par le laisser rentrer chez lui. Mais pendant plus de 6 mois, il a du se rendre au bureau fédéral du FBI toutes les deux semaines. Il y a passé 9 tests de détection de mensonge, auxquels il devait répondre par oui ou non… 

A la fin de cette désagréable aventure, il a vainement demandé à obtenir une lettre le lavant de tout soupçon. Mais comme il n’avait jamais été accusé de manière formelle, il ne l’a jamais obtenu…

Cette expérience lui a montré combien la sécurité nationale américaine est toute puissante. Pendant l’enquête, Hasan leur a tout dit sur lui. Confronté à des gens qui peuvent décider de votre vie ou de votre mort, des gens qui ont toute autorité, qui pouvaient l’enfermer à Guantanoma sans même lui dire pourquoi, “on ne se comporte pas de manière rationnelle. On se rattache à ses instincts primaux pour survivre. Et survivre dans mon cas nécessitait de coopérer.”

Le risque était pour lui de se retrouver à nouveau pris dans une tourmente similaire lors d’un retour d’un prochain voyage. Pour se préserver de cela, il s’est mis à informer le FBI de ses déplacements. D’abord par téléphone. Puis par e-mail, en joignant peu à peu des images… Tant et si bien que cela lui a donné l’idée de créer un site internet pour documenter ses déplacements. C’est ainsi qu’est né,en 2003, TrackingScience (la science du traçage), un site qui recense ses déplacements, à un moment où l’iPhone qui permet à tout un chacun de faire la même chose, n’existait pas encore… Hasan a écrit le code permettant de le suivre à tout moment, lui permettant de dire ce qu’il fait, où il est, de publier tous les détails de sa vie en ligne. “A l’époque, beaucoup de gens me prenaient pour un fou. Maintenant, des millions de personnes font la même chose. Je suis devenu, via ce site, un pixel qui permet de me suivre partout où je suis.” Sur ce site on peut consulter tous les vols qu’il a pris. Hasan prend des photos de tous les repas qu’il prend et des toilettes où il se rend. Il y publie ses relevés téléphoniques, ses relevés financiers… La banque, la compagnie de téléphone, les compagnies aériennes lui servent de tiers de preuve pour documenter ses déplacements.  

“J’ai amené tout cela à un niveau détaillé pour en montrer l’absurdité. Je pensais qu’en donnant tellement d’information sur moi, j’allais devenir pleinement anonyme finalement, car je suis un hommes comme un autre.”

Pour lui, il est dangereux que peu d’information sur soi soit disponible, car, comme cela lui est arrivé, on peut le mettre dans d’autres contextes. “Plus vous publiez d’informations sur vous, plus on ne peut pas se tromper. Si quelqu’un vous Googlise, on n’est pas maître de l’information qui arrive : si on la génère soi-même, c’est vous qui contrôlez et définissez votre identité.”

Certes, aujourd’hui, cette oeuvre d’art est obsolète. Beaucoup de gens documentent leurs déplacement désormais. C’est devenu leur quotidien. 

Hasan précise encore qu’il prend plutôt des photos de zones vides pour ne pas compromettre la vie privée des personnes qui l’entourent. C’est aussi un regard artistique qui permet aux gens d’entrer plus facilement dans l’expérience : les gens peuvent s’identifier plus facilement à lui. Peuvent se dire que ce type, ce pourrait être eux.