Fing
18/11/2009

Neil Gershenfeld : les vraies promesses de la fabrication personnelle

Neil Gershenfeld, directeur du Center for Bits and Atoms du MIT, intervenait en 2007 devant la conférence TED sur son sujet de prédilection, la fabrication personnelle - et sur son bilan du mouvement des “fab labs”. En voici une rapide et libre retranscription en français (mais n’hésitez pas à aller chercher la vidéo à la source).


Nous avons eu la révolution numérique - mais qu’est-ce qui va la suivre ?

  • Internet 0” : des serveurs web qui coûtent 1$ et s’insèrent dans n’importe quel objet, comme une ampoule électronique ; en voie de commercialisation
  • Des ordinateurs fongibles - des toutes petites puces qui s’assemblent de manière dynamique, on vendrait de l’informatique au m2 - l’informatique est une matière première
  • Bubbles : des puces physiques où les bits sont des molécules

Mais ensuite ?
Les méthodes de production actuelles demeurent totalement classiques, quelle qu’en soit l’échelle : on taille, coupe, chauffe, assemble… Toute l’information est externe au système, les matériaux ne contiennent pas d’information. La biologie moléculaire, à l’inverse, est un processus de fabrication entièrement fondé sur l’information.

Comment peut-on calculer pour fabriquer, avoir un matériau qui code lui-même pour fabriquer des structures, qui saurait aussi se répliquer lui-même ? Cela a démarré à partir de projets tels que “Building with logic” de Saul Griffith au center for Bits and Atoms. Beaucoup d’approches s’expérimentent à partir de cette approche, à différentes échelles - jusqu’à des imprimantes 3D capables de fabriquer des systèmes entièrement fonctionnels ; ou à l’idée d’un bâtiment qui se construirait, non pas à partir d’un plan, mais de matériaux qui codent eux-mêmes la structure du bâtiment.

Ce sont les émergences de technologies qui numérisent la fabrication - des ordinateurs qui ne contrôlent pas des outils, mais qui sont eux-mêmes des outils, dont les programmes réarrangent des atomes et pas seulement des bits.

Au Center for Bits and Atoms du MIT, avons donc obtenu le financement pour acheter des machines afin de pouvoir fabriquer n’importe quoi à n’importe quelle échelle, toujours au même endroit (focused nanobeam writers, supersonic waterjet cutters, micromachining systems… - NdT : je n’ose pas traduire cela).

Comment fabriquer à peu près n’importe quoi ?

Mais je passais trop de temps à enseigner aux étudiants comment se servir de ces machines. J’ai alors créé un cours intitulé “Comment fabriquer à peu près n’importe quoi ?” Des étudiants de toutes origines se sont rués dessus. Ils n’avaient pas nécessairement de compétences techniques.  Ils ont tous produit des réalisations invraisemblables, étonnantes… Et j’ai réalisé que le “killer product” (NdT : le “produit qui tue”, celui qui déclenche l’émergence d’un marché) de la fabrication personnelle est le produit qui s’adresse à un marché d’une personne. On n’a pas besoin de tels dispositifs pour fabriquer un produit qu’on trouvera dans la grande distribution, mais pour fabriquer ce qui fait de nous un être unique. Les étudiants ont donc détourné mes machines pour inventer la fabrication personnelle.

Parce que nous touchions beaucoup d’argent de la NSF, nous étions censés communiquer, donner des cours, écrire des papiers, ce qui ne nous intéressait guère. J’ai donc proposé qu’à la place, nous donnions des outils. De là est né le concept de fab labs. On installe pour 20 000 $ d’équipements qui approchent ce qu’on peut et pourra faire avec nos 20 millions de $ d’équipements : une machine à découpe laser ; un cutter pour faire des circuits électromagnétiques, une fraiseuse à l’échelle du micron pour fabriquer des structures de précision et des circuits imprimés, des microcontrôleurs rapides, des outils de programmation, … Vous pouvez travailler avec cela depuis l’échelle du micron et de la microseconde jusqu’à des échelles beaucoup plus grandes.

Un fab lab, ça produit quoi ?

Ces fab labs ont explosé dans le monde entier. Ce n’était pas prévu. On en trouve à Boston et dans des townships  sud-africains, dans le grand nord norvégien, au Ghana ou en Afghanistan. Dans tous ces endroits nous rencontrions des ordinateurs inutilisés, entre autres parce que le fermier local et ses enfants ont besoin de modifier le monde, et pas seulement d’obtenir des informations à propos du monde sur un écran. La fracture de la fabrication et de l’instrumentation est plus grande que la fracture numérique ; il ne faut pas de l’informatique pour les masses, mais du développement à base d’informatique pour les masses.

A chaque fois que nous ouvrions un fab lab, nous constations la même évolution. La première étape est celle de la mise en capacité, la joie de pouvoir faire. La seconde est celle d’une éducation par l’action, les mains dans le cambouis, en dehors du cadre scolaire, et on n’arrivait pas à en faire sortir les élèves. Puis vient l’étape de la résolution de problèmes locaux : des instruments pour l’agriculture en Inde, des turbines à vapeur pour convertir de l’énergie au Ghana, des antennes à haut niveau de gain (qui ont donné naissance à une entreprise), des ordinateurs en réseau. Puis ils ont commencé à inventer : des enfants de 8 ans ont inventé un kit de construction à partir d’une boîte en carton, donnant naissance à un vrai business, et des thésards du MIT ont fait leur sujet de la manière de faire passer ce concept à la grande échelle !

Et maintenant ?

Mais ces fab labs ne sont qu’une étape. Nous sommes à un moment équivalent à celui de l’apparition des premiers mini-ordinateurs, tels que le PDP sur lequel a été inventé Unix. Le problème est que cette perspective casse toutes les barrières institutionnelles : personne, dans les acteurs du soutien à la recherche et l’innovation, ne sait financer cela. Aucun mécanisme ne sait équiper des gens normaux pour créer des technologies plutôt que de les consommer. La recherche ne paye pas le fonctionnement de lieux communautaires ; le soutien au développement ne finance pas de la recherche ; le capital risque n’investit pas dans des dispositifs aux finalités économiques peu claires ; la microfinance n’investit pas dans des technologies encore instables… Le problème est si criant que les fab labs eux-mêmes ont du inventer une forme d’ingénierie sociale : le fab lab norvégien, qui est installé très près du pôle et loin de toutes les métropoles, a créé un village autour de lui.

Le programme des fab labs a ainsi donné naissance à une fab foundation qui soutient le développement de fab labs ; un fonds de micro-capital risque (“des machines qui fabriquent des machines ont besoin d’entreprises qui fabriquent des entreprises”) ; et des partenariats de recherche autour du MIT.

Dans les programmes d’aide au développement, tout le monde est passé de grands projets descendants au soutien à des micro-projets. Mais dans le monde des technologies, on en reste à des très grands projets top-down. Le message des fab labs, c’est que les 5 milliards d’individus non-technologies sont les vraies sources d’idées, que le défi d’aujourd’hui est d’exploiter l’inventivité du monde et la capacité des gens de concevoir et produire les solutions locales à leurs problèmes locaux.

Les vrais enjeux de la fabrication personnelle et locale

Nous avons donc répondu à deux questions que nous n’avions pas formulées au départ, mais qui pointent la direction à suivre pour l’avenir :

  • Les étudiants du MIT nous ont montré que la killer app de la fabrication numérique personnelle était la création de produits personnels, l’expression personnelle via la technologie, qui va à la rencontre des passions des gens d’une manière incroyablement plus puissante que tout ce que la technologie peut produire d’autre depuis des années.
  • Et la killer app pour le reste de la planète est la fracture de l’instrumentation et de la fabrication : des gens concevant localement des réponses à leurs problèmes locaux.