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14/12/2010

ENMI : “L’innovation ne peut plus être la façon dont nous transférons les acquis de la technologie sans la société”

Live blogging à l’occasion de la 4e édition des Entretiens du Nouveau Monde industriel qui se tiennent au Centre Pompidou.

Le monde industriel est avant tout un monde technologique, mais également économique et humain (qui repose sur le changement de comportements, tant des producteurs que des consommateurs), dans lequel les nanotechnologies constituent une nouvelle trajectoire technologique, que Bernard Stiegler a baptisé l’hyperminiaturisation.

Qu’est-ce qui constitue un monde industriel ?, interroge le philosophe. Il faut du capital libre, c’est-à-dire de l’investissement qui peut toujours devenir spéculatif. Il faut de la recherche, plus exactement un nouveau rapport entre la science et la technique qui rompt absolument avec ce qui précède. Avec la naissance de l’industrie, de l’alliance entre la science et la technique, que la technique devient la technologie puis la technoscience. Enfin, il faut une nouvelle division du travail (qui ne commence pas avec la naissance de l’industrie), fondée et passant par la mécanisation qui conduit à une hyperspécialisation au risque d’effets catastrophiques. Ce nouveau monde industriel va créer le productivisme qui engendrera le consumérisme et la consommation de masse, faisant du consommateur un acteur phare de cette nouvelle organisation. A la fin du XXe siècle, peut-être faut-il voir également une rupture d’un nouveau genre, celle de l’open innovation, de l’open source, de l’économie de la contribution.

L’industrialisation de la société résulte d’un lien étroit entre le système technique qu’évoquait Bertrand Gilles et l’économie qui en a fait son fer de lance, et prend une place nouvelle dans la société. Un lien corrélatif entre science et système technique modifie les systèmes techniques eux-mêmes. Aujourd’hui, les systèmes techniques sont mondiaux, extrêmement labiles (ils se transforment vite) et créent des processus de désajustement permanement sur la société, qui à partir du XIXe siècle deviennent constant et font naitre les discours révolutionnaires. A partir du début du XIXe, les Etats vont être chargés de construire les réajustements permanents entre la science et la société. Dès cet instant, la science n’est plus l’avenir de l’émancipation des sociétés.

Les nanotechnologies constituent-elles la base d’un nouveau système techniques, liées à une technologie dominante ? Quel a été le système technique précédent, celui où règne la loi de Moore ? Y-t-il eu ou quittons nous un système technique du silicium, de l’exploitation des propriétés techniques de la micro-électronique ? Y’a-t-il une solution de continuité dans le passage entre la micro et la nano-électronique ? Si nous voulons réfléchir au processus de désajustement provoqué par les nanotechnologies, il faut comprendre aussi les désajustements du silicium, comme l’a montré récemment l’affaire Wikileaks. Que faut-il appréhender comme enjeu de désajustement quand les NBIC sont en passe de devenir le nouveau système technique créant à son tour de nouveaux agencements ? Alors qu’au niveau nanométrique, le hard et le soft ne peuvent plus se séparer et se désajustent aussi des systèmes psychiques et biologiques.

Les questions liées à ces transformations sont vertigineuses, mais pas encore clairement posées, estime Bernard Stiegler. Elles requièrent un nouvel âge et une nouvelle politique du débat public. Nous vivons dans un climat de rupture de confiance. En réaction, la population se dote d’instruments de socialisation et de savoirs nouveaux, parfois très élevés, où certaines communautés de patients sont parfois plus savants que bien des médecins.

Ces entretiens seront organisés autour de deux mots clefs : l’hyperminiaturisation et les imaginaires. Quel est le rôle de la technique dans la constitution de la pensée formelle, démonstrative, théorique ? Quelle est la place de la technique dans la formation des concepts théoriques ? Les nanotechnologies correspondent à la possibilité d’accéder à la dimension structurelle de la science. Contrairement au savoir démonstratif, comme la géométrie, le rôle de l’écriture est primordial et constitutif de la pensée théorique, comme le disait Husserl. L’écriture est constitutive de tous les savoirs occidentaux.

Le schématisme pour Kant, dans la critique de la Raison pure, c’est l’oeuvre de l’imagination transcendentale, c’est la faculté qui permet à l’entendement de projeter des concepts purs, non empiriques, à priori, dans les données de l’intuition, dans les données empiriques, ce que nos sens nous apportent comme données. Le schématisme c’est ce qui permet en projetant et en attrapant de transformer la diversité en un objet de connaissance, la subsumant sous un concept. Une telle projection porte un nom : le schème. Kant insiste sur la nécessité de ne pas confondre le schème avec l’image, dans lequel le schème peut se concrétiser. Le 5 est un schème. C’est aussi une image. Et également un pur concept.

Les objets techniques scientifiques (comme le microscope à effet tunnel) sont toujours liés à des effets de grammatisation. Sont-ils producteurs de nouveaux schèmes scientifiques ? Donnent-ils à percevoir de l’invisible parce qu’ils discrétisent des forces quantiques et les mettent en images ? Vivons-nous une grammatisation de l’imagination elle-même ? Cette grammatisation conduit à une action permettant de manipuler les atomes eux-mêmes et donnant naissance à une “imaginaction”. Cette production d’images de l’invisible produit des actions et des expérimentations tactiles, à travers une médiation par l’image. C’est pour cela que nous avons accordé une place dans ces Entretiens aux nouveaux imaginaires. Dans l’activité scientifiques et intellectuelle, il se produit toujours une “imaginaction”. Si on n’intériorise pas la pratique sociale de compter sur ses doigts, on ne saura pas compter. Un pilote doit savoir piloter avec ses instruments, donc à l’aveugle, son avion reproduisant une perception de synthèse.

Il faut approcher autrement l’ensemble de l’histoire de la science, estime Bernard Stiegler. Tous nos organes sont couplés à une organologie générale, affectant nos gestes et la perception permettant de produire de nouvelles machines produisant elles mêmes de nouveaux genres d’écritures. L’écriture automatique de Google n’est pas celle de Philippe Soupault et d’André Breton. C’est pourtant une écriture qui affecte la matière à son échelle quantique, comme les nucléotides de l’ADN.

Les imaginaires scientifiques entrent dans une nouvelle ère. Les technologies du web constituent un contexte nouveau en matière de débat public via les technologies contributives. Le débat public qui doit se tenir doit intégrer la grammatisation numérique et faire apparaitre dans le champ social des technologies de production sociales d’un nouveau genre, qu’on appelle les technologies relationnelles.

Bien sûr, les nanotechnologies posent, encore plus que d’autres, des questions de confiance, à un moment où les technologies relationnelles imposent des relations nouvelles. Un processus d’innovation industriel d’un nouveau genre se met en place, où l’industrie devient l’objet de la société dans sa globalité, fondée sur une société de l’amateur. Cela suppose de faire le point sur la question de la confiance et de la défiance, qui deviennent des questions qui interrogent chacun.

Du côté de la recherche industrielle, là où science et technologie se rencontrent, les nanotechnologies convoquent deux types de langages qui diffèrents. La science voit ses pratiques et ses langages se transformer dans le contexte de cette mécanique quantique appliquée. L’industrie voit ses modèles dominant exploser, et ses langages sont en pleine crise, pour communiquer mais aussi pour penser. Ces deux langages - qui conjugués constituent l’innovation industrielle - sont confrontés au problème d’une traduction réciproque : la langue vulgaire, la langue commune.

Martin Luther emploie ce mot contre la papauté pour interroger comment se produit la confiance dans l’Eglise. Quelque chose de comparable est en jeu en ce moment, avec des clercs laïques, des scientifiques (scholar : celui qui est affecté par la scolaire, qui a des objets à part du monde vulgaire). Nous parlons tous la langue vulgaire quand nous quittons nos spécialités. C’est le langage du savoir qui ne considère que des idéalités pures, les seuls véritables objets scientifiques. Des objets qui n’existent pas et permettent de penser ce qui existe, comme le point géométrique. Il y a d’autres langues de spécialités qui appartenaient il y a encore peu de temps au monde vulgaire, le negocium : ce qui doit se faire avec la nécessité. Ceux qui calculaient. Avec le XXe siècle, il va se créer la sphère du management, du business… Le negocium cherchant à prendre le pouvoir du vulgaire à l’aide du psychopouvoir. Ce modèle consumériste apparu au XXe siècle est dominant, mais Bernard Stiegler estime qu’il est caduque, qu’il ne peut plus fonctionner.

Le monde de la science, le monde du business et le monde du vulgaire sont les trois mondes qui résultent de cela. Nous doutons des deux autres mondes quelque soit celui dont on se place. Les vertus du progrès, de la technique, de la science, du business ont sombrées dans le malaise de la consommation. Dès que nous sortons de nos spécialités, quand nous avons une, nous doutons. Pire, nous nous défions, nous soupçonnons les autres de mauvaises intentions, quelque soit notre position, nous nous défions des autres. Dans ce contexte là, nous avons à inventer un nouveau modèle social. L’innovation ne peut plus être la façon dont nous allons transférer les acquis de la technologie sans la société.

L’innovation de demain doit intégrer très étroitement les 3 mondes. Le monde de la science, le monde du négoce et le monde du vulgaire. C’est cette intégration qui garantit la paix civile. A son époque, Martin Luther a demandé à ce que tous les fidèles accèdent au Livre. La science n’est plus omnivoyante, omnipotente, mais elle est instrumentée. Ces instruments doivent désormais être pensés collectivement.