Jean-Michel Cornu : Quelles cartographies partageons-nous ?
Qu’est-ce que penser ? demande Jean-Michel Cornu, directeur scientifique de la Fing et auteur de Prospectic. Penser, c’est comme marcher. C’est un processus linéaire : une idée amène l’autre… les idées sont stockées dans notre mémoire de travail, dans une partie de notre cerveau qu’on appelle plus précisément la boucle phonologique. Malheureusement nous ne pouvons garder en mémoire beaucoup plus de trois idées à la fois. C’est du moins là que s’arrêtent la plupart des mammifères. L’homme a eu un outil pour aller plus loin. Grâce au langage et à la culture, il se montre capable de retenir une multitude de concepts et de poursuivre un raisonnement bien plus loin que ne le peuvent nos cousins primates.
Mais en réalité, il n’y a pas un seul point de départ et un seul point d’arrivée. Il peut y avoir plusieurs points de départ, plusieurs points de vue, et aussi plusiers points d’arrivée. Selon l’angle sous lequel vous regardez une piece de monnaie, elle peut être vue comme étant du côté “pile” ou du côté “face”. Lorsqu’il y a conflit d’intérêt, chacun tire dans le sens de son point de vue, et seul le rapport de force peut faire la différence. A cause de notre mode de pensée linéaire, nous ne pouvons pas nous entendre collectivement ou être innovants. Hors, la pensée créative consiste à reconnaître l’existence de plusiers points de départ possibles, et de pluseiurs points d’arrivée.
Mais la “boucle phonologique” n’est pas le seul type de mémoire de travail. La bonne nouvelle est qu’en face de la boucle phonologique, il existe le “calepin visio spatial” qui nous permet de retenir ce que nous voyons. Ici, le compte est un peu meilleur, nous pouvons retenir entre 5 et 9 objets, soit une moyenne de sept environ.
Mais tout comme la culture livresque et le langage ont considérablement accru la capacité de memorisation de notrte boucle phonologique, il existe un moyen de multiplier les ressources de notre calepin visio-sparial, et surtout de l’utiliser pour représenter des situations avec une multitude de chemins possibles, et donc avoir une approche plus créative des problèmes.
Pour cela, il faut remonter aux temps anciens, ceux de l’antiquité, du moyen âge et de la renaissance, avec une pratique qu’on a nommé l’art de la mémoire. Lorsqu’un moine désirait se souvenir d’une complexe séquence d’idées, il commençait par visualiser une cathédrale qu’il connaissait bien, par exemple, et dont la structure se trouvait stockée dans sa mémoire à long terme. Puis il commençait à associer les idées dont ils souhaitait se souvenir à des “lieux de mémoire” situés dans la cathédrale. Par exemple, s’il désirait se rememorrer l’idée de «surmonter un obstacle » , il la plaçait sur un vitrail situé à gauche de l’entrée, représentant saint george triomphant d’un dragon, l’idée de nourriture pouvait être associée à une statue de la vierge à l’enfant, etc.
Placer des idées dans un tel contexte spatial permettrait de considérer les différentes possibilités d’organiser un chemin, et donc d’avoir une pensée qui permettrait de voir les choses de haut, sans avoir passer par le cheminement linéaire du premier mode de pensée. C’est pourquoi l’art et la mémoire étaient en fait un art de réfléchir.
On peut comparer les deux modes de pensée aux visions “egocentrées” ou “allocentrées” d’un système GPS. On peut voir le chemin à parcourir la forme d’une visualisation à la première personne, ou au contraire sous la forme d’une carte, beaucoup plus pratique pour considérer simultanément tous les itinéraires possibles.
Mais pour se livrer à un tel exercice collectivement, il faut imperativement que tous les participants disposent et entendent une carte comune. La carte de la terre semblerait parfaite, mais elle n’est pas facile pour tout cartographier. Selon les opinions politiques, les différents participants risquent de placer les idées sur des pays de manière très connotée. Quelles cartes communes peuvent être porteuses d’autant de sens que les cartes que nous dressons des territoires où nous vivons ?
Dans le cadre du projet Prospectic, nous avons créé une île en réalité virtuelle pour représenter le territoire des nouvelles technologies. Selon les endroits et les reliefs de cette carte, on a pu y placer la nanotechnologie, lea biotechnologies, l’informatique ou la cognition. Des élements géologiques ou botaniques pourront figurer pour représenter les détails de manière plus précise. Les etudiants de l’Ecole de deisgn Nantes atlantiques et le metalab 3D se consacrent actuellement à modéliser des éléments qui seront par la suite intégrés à l’île.







