Fing
19/06/2009

Les enjeux de la fabrication personnelle

La seconde session de la journée a vu se succéder trois conferenciers qui se sont interrogés sur la problematique de la fabrication personnelle et sur l’impact tant social qu’environnemental ou psychologique que celle-ci pourrait entrainer. Le premier conferencier, Mike Kuniavsky, designer et créateur de Thing M, a cherché à remettre les tendances actuelles dans une perspective historique. Se basant sur les idées de Lawrence Lessig, il a divisé les types de culture entre celle qui se lisent et s’écrivent (read-write) et celles qui se lisent seulement (read-only), notre société industrielle étant en réalité le seul exemple du second modèle. Aisni, jusqu’à l’invention de la musique enregistrée, la capacité de jouer d’un instrument était beaucoup plus répandue qu’elle ne l’a été par la suite, avec l’avènement du disque. Mais plus important encore, cela a été un frein à l’innovation culturelle. Les gens jouaient en effet leurs compositions favorites en introduisant des variations qui, si elles se révelaient populaires, pénétraient dans la sphère culturelle globale et assurait la richesse de la créativité musicale.

Un autre exemple particulièrement significatif est la publication par Thomas Chippendale, à l’aube de la révolution industrielle, d’un manuel d’instructions sur la fabrication d’un mobilier convenant au standing des membres de la classe supérieure britannique. Naturellement, bon nombre de ses modèles furent copiés, non à l’identique mais avec une multitude de personnalisations par les artisans qui s’inspirèrent de ses travaux. Evidemment, de tels meubles étaient d’un coût élevé. Avec l’arrivée de la révolution industrielle, les prix se sont effondrés, amenant à une démocratisation des produits jusque-là inaccessibles à la majeure partie de la population. Mais cela a eu un prix : la disparition de la “variété”. Pour changer un modèle de meuble, par exemple, il faut entièrement repenser la chaine de fabrication, ce qui est compliqué et onéreux.

Tousjours selon Lessig, nous rappelle Kuniavsky, notre civilisation numerique est entrée à nouveau dans une phase read-write. Kuniavsky date de 1985 la naissance de cette nouvelle culture, avec l’appartion de l’imprimante laser et le developpement de la publication assistée par ordinateur qui s’en est suivi. Suivant l’irruption de l’imprimante laser, d’autres appareils qui restaient jusqu’ici l’apanage de grosses sociétés sont devenus accessibles aux bourses les plus modestes. Aujourd’hui les imprimantes 3D, elles aussi de moins en moins onéreuses, permettent en théorie à tout un chacun, ou en tout cas à de très petites sociétés, de produire en masse des objets sur mesure. Au delà de la réintroduction de la variété dans le monde des objets, de telles technologies auront d’autres conséquences inattendues, comme par exemple remettre en circuit les industries locales. Ainsi, la société Ponoko se montre en mesure de produire du mobilier de type Ikea pour une clientèle locale en utilisant également des materiaux locaux. Une telle opportunité a de véritables conséquences écologiques car l’énergie économisée est très importante. Nous entrons dans une époque où le transport des matériaux coûte de plus en plus cher, tandis que celui des instructions et des commandes est quasiment gratuit.

Michael Shiloh, l’un des animateurs d’Teach Me To Make est ensuite monté sur le podium. L’essentiel de sa prestation a été consacrée à nous présenter le Free Runner d’OpenMoko, un objet dont les spécifications sont en open source et qui présente l’apparence d’un téléphone portable, mais qui n’est pas condamné uniquement à ce genre d’application, puisqu’il est possible de le hacker pour lui faire remplir toutes sortes de fonctions (par exemple, un groupe de recherche canadien l’a transformé pour créer OpenMocast, un mini récepteur de télévision). D’autres l’ont transformé en une télécommande pour piloter un hélicoptère robotisé.

Le Free Runner, on l’a vu, a toute ses spécifications en open source, et la société OpenMoko a même décidé de confier l’avenir de son design à la communaté des utilisateurs. Mais cela n’est pas suffisant, souligne Michael Shiloh. Il reste encore des étapes à réaliser pour obtenir une fabrication totalement ouverte. Par exemple, il existe peu de logiciels de CAO (conception assistée par ordinateur) réellement en open source quoiqu’il existe de bons produits commerciaux en version gratuite.

Sur le processus de fabrication, Shiloh, à l’instar de Kuniavsky, s’est penché sur les systèmes d’imprimante 3D, mentionnant notamment Reprap, l’imprimante 3D capable de construire… d’autres Repraps… Ce qui signifie que seul le premier exemplaire doit être construit d’une manière “classique”. Il a évoqué également de Makerbot, un kit de construction d’imprimante 3D coutant envion 750 $. Les concepteurs de MakerBot ont également mis à disposition du public Thingiverse, une collection de modèles d’objets à télécharger et à utiliser, l’équivalent CAO du clip art.

Continuant la problématique écologique dejà évoquée par Mike Kuniavsky, Shiloh a souligné que la fabrication personnelle permettait un choix plus judicieux des matériaux de construction. Un choix qui pourrait ainsi privilégier ceux qui sont les plus propres. Enfin, il ne pas oublier les conséquences psychologiques, un objet créé personnellement se révélant d’une valeur tout autre qu’un produit acheté.

Shiloh s’est également interessé à l’aspect éducatif de ces techniques, se demandant comment passer ces savoirs à la génération suivante. “Je ne savais pas qu’on pouvait faire cela, je croyais qu’il fallait l’acheter” est une phrase qui l’a particulièrement marqué lors de ses expériences éducatives. Une phrase qui doit faire réfléchir sur notre rapport au monde, assurément.

Alexandra Deschamp Sonsino (blog), de la société tinker.it - voir l’interview qu’elle nous a récemment accordé -, a commencé sa présentation en nous parlant d’Arduino, un kit électronique accessible à tous pour un prix des plus modestes (aux alentours de 20 euros) et nous a monrtré quelques exemples d’objets construits sur la base de cette plate forme éducative, comme par exemple un système RFID qui permet de tracer les déplacements d’un chat, un système de détection vérifiant si une plante est suffisamment hydratée, ou même un appareil susceptible d’envoyer un message sur le réseau chaque fois qu’une femme enceinte ressent dans son ventre un coup de pied de son futur bébé !

Elle s’est ensuite penchée sur les conséquences économiques des techniques de fabrication personnelle. “C’est vrai”, a-t-elle reconnu, “il est beaucoup plus simple aujourd’hui de créer un objet, de le montrer sur son blog puis d’attirer l’attention de quelques clients potentiels”. Mais comment contenter une centaine de personnes situées un peu partout dans le monde ? La plupart des usines n’acceptent de se lancer qu’à partir d’au moins un millier de copies fabriquées ! Il y a bien sûr les systèmes de fabrication personnelles comme les imprimantes 3D qui permettrait peut-être d’industrialiser le processus, mais Alexandra Deschamps Sonsino envisage une autre piste… Elle nous rappelle qu’il existe aujourd’hui des sociétés “ex-industrielles”, comme la Grande-Bretagne, qui possèdent grand nombre d’usines en difficulté et en déshérance, qui seraient peut être prêtes à renouveler leurs habitudes et aider au lancement de tels micro-marchés. Mais ce n’est pas le seul problème. Que se passe-t-il si le produit ne fonctionne pas ? Faut il confier la maintenance à un forum et à une communauté, ou l’assumer soi-même?

Si nous sommes réellement en face d’une nouvelle conception de l’innovation, mais il nous reste encore de nombreuses questions pour appréhender comment elle peut se diffuser.

Rémi Sussan