Fing
08/07/2011

Comment les technologies du passé peuvent éclairer notre avenir ?

La haute technologie est-elle une voix sans issue pour résoudre les problèmes auxquels notre société est confrontée ? Comment peut-on utiliser les technologies du passé pour résoudre les problèmes de demain ? C’est la question qu’a relevé Kris de Decker de Low Tech Magazine et No Tech Magazine

Le plus souvent, pour concevoir une société durable, on ignore les technologies anciennes. On s’en moque. On regarde de haut les technologies de nos ancêtres. Mais ce dédain n’est pas toujours justifié, car la haute technologie n’a pas le monopole des technologies innovantes. Le télégraphe optique permettait d’envoyer des messages textuels à travers toute l’Europe à une vitesse de 1200 km/h, sans électricité. “Je ne viens pas vous dire qu’il faut remplacer l’internet par le télégraphe optique, mais pour vous montrer que les anciennes technologies recèlent peut-être des solutions pour l’avenir”.  

Kris de Decker évoque alors une technologie de construction qui date de plus de 700 ans permettant de construire des voûtes avec du bois et d’économiser beaucoup d’énergie dans leur construction. Cette technologie a récemment été réutilisée dans la construction d’un musée en Afrique du Sud, pour bâtir une structure légère et très isolante. On peut donc utiliser des anciennes technologies avec de nouveaux matériaux ou adapter des anciens concepts à des technologies modernes. 

Pour Kris de Decker, notre approche actuelle est vouée à l’échec parce qu’elle compte énormément sur les carburants fossiles. Certains envisagent d’utiliser l’ingénierie la plus sophistiquée pour combattre le réchauffement climatique par exemple… Mais surtout, même les technologies écologiques qu’on envisage pour résoudre le problème énergétique ont besoin d’énergie fossile pour fonctionner et être fabriquer. Le silicium des panneaux solaires, les structures en aluminium des éoliennes, les voitures électriques… la plupart des technologies vertes sont énergétiquement coûteuses à fabriquer. Il faut beaucoup de chaleur pour fabriquer l’acier et le silicium qui les composent. Les panneaux solaires ont une durée de vie limitée, les piles de stockage des énergies renouvelables également. Nous allons dont avoir besoin de carburant fossile poru faire fonctionner une société fondée sur les énergies renouvelables. Ce qui signifie que les coûts de production des technologies écologiques vont croitre avec l’explosion des coûts des carburants fossiles. 

Les technologies energétiques efficaces, en fait, ne nous font pas économiser d’énergie. La plupart du temps, elles entrainent au contraire une plus grande consommation énergétique. Si on regarde l’histoire de l’automobile, on constate qu’on n’a pas construit de voiture plus efficace énergétiquement que la 2 CV de Citrën, inventé il y a 60 ans. En fait quand on y regarde de plus près, elle consommait moins que la plus petite voiture actuelle du même fabricant. Certes, nos moteurs actuels consomment moins, mais on a ajouté de la vitesse, du poids, du confort, de l’électronique… En terme de consommation kilométrique, on n’a pas fait de progrès. Nous ne serions pas produire de 4x4 sans les progrès de l’efficacité des moteurs. Nous n’avons pas fait d’économie d’énergie. Certes, l’efficacité énergétique apporte beaucoup d’avantages : elle nous permet de conduire des voitures plus grandes, plus rapides, d’avoir accès à des ordinateurs plus puissants et plus nombreux… Mais nous sommes toujours autant si ce n’est plus dépendants des carburants fossiles alors qu’on devrait l’être moins. 

En changeant notre mode de vie, nous pensons souvent que nous allons être contraint de retourner à des modes de vies moins confortables. Mais ce n’est peut-être pas le cas. Peut-être qu’il faut seulement essayer de trouver une technologie plus raisonnable. Un moteur d’aujourd’hui dans une 2 CV serait la voiture la plus économique du monde et serait certainement même plus efficace que les voitures électriques. Certes, nous ne pourrions peut-être pas aller plus vite qu’à 60 km/h, ce qui est plus lent que les technologies d’aujourd’hui, mais qui reste plus rapide que la marche à pied à laquelle nous serons peut-être réduits un jour si rien ne change.  

On peut bien sûr appliquer ces stratégies à d’autres technologies que la voiture. 

On peut ainsi apprendre beaucoup de la production et du stockage de l’énergie avant la révolution industrielle. A partir de 1100,  l’Europe est devenu la première civilisation à utiliser les moulins à eaux et à vent à une grande échelle et ce jusqu’au début de la révolution industrielle : on a compté jusqu’à 200 000 moulins à vent et 500 000 moulins à eaux. A partir de 1600, les usages de ces moulins (qui servaient surtout à moudre du grain à pomper de l’eau) se sont diversifiés. On les a utilisé pour couper du bois, faire du verre, du papier, des tuyaux… On a recensé plus d’une centaines de processus industriels alimentés par le vent ou l’eau fin XVIIIe. 

Le problème de ces formes d’énergie repose sur le stockage. Ces formes d’énergie ne sont pas continues. Au Moyen Age, l’une des solutions consistait à utiliser une autre forme d’énergie comme la puissance animale pour faire actionner les roues quand l’eau ne coulait pas ou le vent ne soufflait pas… Mais les animaux ont besoin d’aliments et de terre agricole ce qui nécessite plus d’animaux encore et plus d’énergie ce qui explique ce cette alternative n’ait été utilisée que pour l’alimentation (moudre des grains). 

Nos ancêtres utilisaeint une autre stratégie : ils stockaient le travail plutôt que l’énergie. Ils n’avaient pas besoin d’énergie 24h/24. Le meunier travaillait tous les jours, qu’il y ait du vent ou pas, même le dimanche. Quand il n’y avait pas de vent, il faisait autre chose : entretenait son moulin. De même pour les bateaux à voile, qui a longtemps été le plus important moyen de transport : les marins réparaient les bateaux ou restaient à terre. On pourrait appliquer cette même solution de stockage pour les objets modernes. Si on stockait le travail plutôt que l’énergie cela réduirait de beaucoup l’infrastructure énergitivore de stockage (piles, réseaux…). 

Bien sûr dans ce cas, quand il n’y pas de vent ou pas d’eau, le système ne fonctionne pas ! C’est le prix à payer de ce système. La production serait plus limitée. Mais la surproduction et la surconsommation des produits est aussi ce qui explique la crise environnementale et énergétique que nous connaissons. 

Il y a plein de choses à apprendre de l’époque préindustrielle, explique convaincu Kris de Decker. Notamment dans le fait que l’énergie mécanique dépendait directement de l’énergie produire. Aujourd’hui, les éoliennes sont des processus mécaniques qui produisent de l’énergie électrique qui est ensuite retransformée en énergie mécanique. Or c’est un procédé plutôt inefficace. Pourrait on se passer de l’étape de production électrique ? Certes, reconnait-il, certains appareils modernes ne peuvent pas être alimentés par des systèmes mécaniques, comme les ordinateurs ou les écrans. Mais on sait le faire pour allumer une ampoule où le geste de faire une action mécanique pourrait suffire à produire suffisamment d’énergie pour une utilisation courte. 

Le solaire est un autre moyen de produire de l’électricité. Cela nous donne une ressource alternative et inépuisable permettant de produire de la chaleur. Le problème est qu’elle n’en produit pas suffisamment. Pourtant l’énergie solaire concentrée, elle, pourrait peut-être nous aider à trouver des solutions. Inventée au XIXe siècle, elle est peut utilisée ailleurs que dans le désert. Pourtant, récemment une installation française a essayé de la réinventer. Ce four solaire est ainsi capable d’atteindre les 500 degrés permettant d’avoir une chaleur suffisante pour produire de l’aluminum et donc de construire d’autres cellules solaires et donc d’autres machines solaires, sans utiliser d’énergie fossile. 

Certes, votre solution est séduisante et  semble bien fonctionner pour de petites communautés, pour de petites unités de production, demande l’animateur, Daniel Kaplan. Mais est-ce réaliste pour des milliards de gens ? “Ca pourrait marcher à n’importe quel échelle”, répond convaincu Kris de Decker. On a juste l’impression que c’est moins efficace. Mais utiliser l’énergie directe par exemple nécessite de produire beaucoup moins d’énergie et beaucoup moins d’installation… Ce qui est bien sûr contradictoire avec la logique industrielle…  et le problème est peut-être plutôt là ! Comment changer de logique ! Reste que nous avons encore besoin de beaucoup d’innovation pour faire fonctionner les sources d’énergies intermittentes dans des processus industriels !

Faire levier de l’intelligence collective

Geoff Mulgan (Wikipédia) est l’ancien responsable de la Young Foundation une organisation de promotion de l’innovation sociale et est devenu le responsable du Nesta l’agence de l’innovation britannique. 

L’ouverture est extrêmement importante, mais ce n’est pas à une assemblée comme celle de Lift qu’il y a des gens à convaincre. Pour autant, on sait qu’on ne peut pas tout ouvrir : les gens n’auraient pas envie qu’on publie toutes les déclarations d’impôts ou tout ce qu’ils font sur l’internet. La société repose donc sur un équilibre entre la fermeture et l’ouverture. La Young Foundation a soutenu de nombreux projets ouverts comme l’Open University, les écoles ouvertes et de nombreux projets essayant d’ouvrir le monde de la santé. Et désormais, au Nesta, Geoff Mulgan travaille au financement de projets ouverts et collaboratifs. 

Pour Geoff Mulgan ces projets doivent suivre plusieurs stratégies, mais ils doivent surtout prendre en compte les hiérarchies existantes, permettre de développer de nouveaux modèles à l’extérieur des modèles fermés qui structurent notre société. 

Et Geoff Mulgan propose de nombreux exemples qui vont dans ce sens. Who Owns My Neighbourhood permet de savoir à qui appartiennent les terrains anglais, dans le but de permettre de faciliter les discussions collectives autour de ce qu’il est possible de faire de certains terrains ou immeubles et faciliter les projets locaux. Sutton Bookshare est un site développée avec le soutien de la municipalité pour encourager les habitants à échanger les livres de leurs bibliothèques. A Birmingham on trouve des tableaux de bords civiques permettant aux gens de faire des rapports sur l’utilisation des services publics et de rassembler des données locales sur les services publics. A Londres, le répertoire de données de la ville a permis par exemple de lister et visualiser les endroits les plus dangereux à vélo de la ville. MyDex est un nouveau projet qui permet aux citoyens de redevenir maître de leurs données face au besoins des entreprises et des administrations, leur permettant de faire attention à leurs données et de limiter les abus de ceux qui les agrègent pour nous.  Slivers of Time : est une plateforme  permettant de faire de l’échange de produits ou de services locaux, dans le cadre du voisinage ou du travail. Tyze est un système qui permet d’approfondir les relations sociales plutôt que les étendre, comme le proposent la plupart des réseaux sociaux, en s’intéressant à comment approfondir les réseaux de soutiens de personnes dépendantes comme les handicapés ou les personnes âgées.  Maslaha est un site participatif créé à la demande d’adolescents britanniques musulmans qui souhaitent avoir un espace pour demander des conseils sur les dilemmes auxquels ils sont confrontés dans leur vie quotidienne pour vivre leur religion. C’est un espace social qui leur permet d’échanger et de recevoir des réponses simples à leurs problèmes comme que fait-on si on est diabétique pendant le ramadan… Une idée simple qui tente de relever des aspirations humaines ou humaniser la technologie. 

Action for Hapiness est une autre réseau lancé en avril 2011 qui a pour objet de donner à des gens des outils et des conseils pour avoir des vies plus heureuses. Sur le même principe que Maslaha, il regroupe à la fois des conseils d’experts, un décryptage des connaissances scientifiques sur ces sujets et des discussions entre les usagers pour qu’ils échangent leurs méthodes pour être heureux. Là encore, c’est un système hybride entre des choses très ouvertes et très fermées, entre des choses très hiérarchiques et d’autres très horizontales. 

Les Social Innovation Camp sont également des formes d’action pour soutenir des projets d’innovation sociale qui a permis de faire éclore des projets comme Enabled by Design, qui est un site qui fait travailler des designers à des projets autour du handicap, My Police pour lancer une conversation entre policiers et citoyens. L’un des derniers projets primés par les Social Innovation Camp - Food Radar - est un projet qui vise à utiliser des aliments non-utilisés à la fin de la journée dans les restaurants afin d’éviter le gaspillage. 

I DO Ideas est un site pour faciliter le soutien aux projets des adolescents. Plutôt que de leur demander de remplir un formulaire pour obtenir une subvention, on leur demande de publier une vidéo qui explique leur projet. 

Il y a un an, la Young Foundation a lancé les Studio School des écoles pour des adolescents qui détestent l’école. Pour fonctionner, elles ont enlevé les enseignants et les enfants derrière les bureaux, pour fonctionner en mode projets avec des partenaires et des entreprises extérieures. Une dizaine ont été ouvertes. Elles intègrent l’apprentissage dans le “faire”. Il faut bien voir, là encore, que la technologie n’est pas le point de départ. Dans les années 90, on implantait la tehnologie dans les classes, sans grand succès. Ici, tout repose sur l’esprit de l’éducation. Cerner le problème pour bâtir des relations autour. 

Geoff Mulgan pourrait continuer longtemps a aligner les projets stimulants… Pour lui, ce qu’il faut en retenir, c’est la valeur de la synthèse entre hiérarchies et réseaux ouverts, permettant de faire des liens entre deux mondes. Cependant, tout ne marche pas. La police néo-zélandaise a essayer de faire une législation sur son fonctionnement sur un wiki sans grand succès. Aux Etats-Unis, Peer to Patent, un système de commentaires sur les brevets fonctionne bien, mais Challenge.gov, qui avait pour but de capter des propositions citoyennes pour le gouvernement, lui, fonctionne assez mal. 

Comment peut-on mieux apprendre à mesure que l’innovation accélère ? Qu’est-ce qui marche vraiment dans le domaine du crowdsourcing, de l’innovation, des systèmes participatifs ?

Au Nesta, avec le Social Innovation Exchange, on essaye de regarder ce qui marche et ne marche pas. The Global Innovation Academy essaye de faire le même travail au niveau mondial. Il est important de rendre l’innovation simple, compréhensible, facile à appréhender pour les gens. Elle ne doit pas seulement être quelque chose pour les experts. Ce que l’on constate, c’est que les innovations dans le domaine social ne sont pas des percées fondamentales ou des choses très originales. Elles reposent souvent sur des méthodes faciles à décrire comme l’inversion (les patients deviennent des banquiers et les banquiers des patients…) ou autre. Mais ce ne sont que des méthodes pour développer des idées originales. Il n’y a pas de mystère autour du processus d’innovation : il n’est pas si difficile à mettre en place. 

Ce que nous avons appris du fonctionnement du cerveau c’est qu’il sait aussi arrêter les flux d’information. Il faut obtenir le bon équilibre entre le flux et l’ouverture. Le silence permet aussi de réfléchir. Il nous faut des technos qui nous aident à retrouver le silence et aussi des technos qui nous aident à accélérer le flux de données. Nous avons besoin d’être à la fois rapides et lents, ouverts et fermés, tout le temps connectés et déconnectés. Beaucoup de choses ne vont pas fonctionner dans l’intelligence collective. Ces initiatives doivent accepter l’échec, expérimenter. 

Les dérives des villes intelligentes

A Lift France 2011, L’écrivain et designer Américain Adam Greenfield (Wikipédia) s’est penché sur la question des responsabilités civiles dans la cité en réseau.

Lorsqu’on utilise ces termes de “villes en réseau” on imagine en général quelque chose d’assez futuriste. Dans les brochures IBM ou Cisco, on en parle comme d’une idée qui n’est pas encore complètement réalisée. Pourtant, la ville en réseau est déjà là (d’ailleurs, explique Greenfield, son usage de l’expression est largement influencé par un sociologue marxiste français, Henri Lefebvre - Wikipédia -, mort avant l’avènement de l’internet) : elle est un lieu sujet à des changements rapides et importants, où les négociations sont constantes. C’est la ville dans laquelle la population est impliquée, notamment via ces ordinateurs très sophistiqués que nous avons de plus en plus dans nos poches…

Dans la ville d’aujourd’hui, nous sommes entourés d’objets et d’espaces qui ont leurs propres identités informationnelles. Les espaces urbains se caractérisent de plus en plus souvent par des objets capables d’agir, comme le Tower Bridge de Londres, capable d’avertir les gens quand il se soulève par exemple… Mais du coup, nous sommes en train de voir apparaître de nouveaux modes de surveillance, non plus seulement par des caméras et microphones, mais aussi de manière plus subtile. Aujourd’hui des dizaines de millions de personnes sont confrontées à ces technologies et nous devons apprendre à évaluer les risques.

Pour permettre de mieux comprendre les problèmes qui peuvent apparaître, Adam Greenfield a dressé une taxonomie des effets, du plus inoffensif au plus dangereux.

Le premier exemple est un capteur créé en Finlande. Ce pays est plongé dans la nuit pendant une majeure partie de l’année, et les voitures présentent donc un grand danger pour les piétons, surtout les enfants ou les personnes âgées. Ce capteur placé sur la chaussée détecte les piétons et avertit le véhicule. C’est un système qui sauve des vies et rencontre l’assentiment de la population. Pourtant, il capte des données publiques à l’insu des citadins, même si celles-ci ne sont pas archivées.

Plus gênant est ce panneau publicitaire coréen. Il représente des photographes, et un tapis rouge est placé devant l’affiche. Lorsqu’un passant marche sur le tapis rouge, les “photographes” prennent une photo et illuminent le badaud d’un flash. L’idée est de donner aux gens l’impression d’être des stars. Mais les personnes ne sont pas enchantées par le flash : elles sont plutôt surprises. Le dispositif n’est pas dangereux ni inquiétant, mais il est caractérisé par un certain manque de respect, un côté nuisible. On monte donc d’un degré dans la taxonomie des effets pernicieux.

Beaucoup plus problématique est cette machine japonaise, qui va tenter d’analyser votre âge et votre sexe et vous propose des boissons censées correspondre à vos goûts. Une telle application a tendance à effectuer des discriminations, à placer des gens dans des cases, dans des catégories. Cela va dans le sens inverse de ce qu’on attend d’une ville, qui est d’augmenter la diversité.

Plus élevé encore dans la taxonomie des effets dangereux, ce panneau d’affichage créé selon Greenfield par une société française, qui va repérer votre âge, votre sexe et votre groupe ethnique et essayer de vous attirer en affichant une image en fonction de votre profil. Une telle technologie, a dit Greenfield, est si nuisible qu’il souhaite demander au maire de New York de la réguler de manière urgente.

Tous les exemples précédents, du moins dangereux au plus inquiétant, sont au moins faciles à analyser. Mais comment évaluer les problèmes posés non plus par un objet ou système, mais par l’interaction entre plusieurs dispositifs au sein de l’espace public ?

Par exemple, à Wellington, en Nouvelle-Zélande, on a installé un dispositif de vidéo-surveillance pour contrôler les accidents de voiture. Consultée, la population a approuvé cette technologie globalement positive. Puis, bien plus tard, lors de la mise à jour du logiciel, les concepteurs ont introduit un système de reconnaissance faciale, qui a pu être utilisé par la police pour reconnaître les délinquants. Et bien sûr, la population n’a pas eu à se prononcer pour une simple mise à jour du logiciel.

Comment prévenir les dérives ? Pour Greenfield, l’ouverture globale des données de l’espace public est une nécessité démocratique. Ces flux d’informations doivent être disponibles pour tous, et non réservés à ceux qui peuvent payer. Malgré les risques possibles de l’ouverture, les bénéfices, selon lui, dépassent largement les inconvénients.

Rémi Sussan

07/07/2011

Ce que les patients changent à la santé !

Voit-on des changements radicaux dans la santé, le bien-être ? Les soins sont des systèmes souvent mal aimés et coûteux. Y-a-t’il des changements dans la façon dont on apporte les soins aux gens ? Y-a-t-il, plus encore, un changement dans la façon dont les patients gèrent leur santé ? 

Un des phénomènes les plus importants pour les patients et les médecins ces dernières années repose sur la naissance des réseaux de patients dont PatientsLikeMe est le symbôle. PatientsLikeMe a transformé la relation entre malades et la relation entre malades et médecins. 

Pour Paul Wicks, directeur de la R&D de PatientsLikeMe, la science-fiction n’avait pas prévu le web. Nul n’avait vu arriver Google, Facebook, Wikipédia… c’est-à-dire le fait que la composante individuelle des êtres humains joue un rôle majeur dans les changements actuels. Il y a quelques années nul n’aurait pensé qu’on abandonnerait nos encyclopédies pour Wikipédia, ou qu’on utiliserait si massivement des sites sociaux comme Facebook. Nous nous sommes trompés sur l’internet. On pensait y créer des autoroutes de l’information où nous trouverions toute l’information disponible, alors qu’il a d’abord été un outil permettant aux gens de s’organiser, de créer des groupes de manière spontanée. Et ce que nous avons à faire est juste de mieux les organiser. 

Avant pour voyager, il fallait entrer dans une agence de voyage et une personne qui n’avait probablement jamais visité le pays où vous vouliez aller vous fournissait tous les renseignements disponibles. Désormais, avec des sites comme Kayak, TripAdvisor, Expedia, non seulement on accède à toute l’information mais on accède en plus à la couche d’évaluation des utilisateurs. On peut lire les commentaires des usagers qui nous correspondent. 

L’ancien système existe encore. Aller voir son médecin généraliste ressemble à aller voir un agent de voyage. On prend un rendez-vous de manière très classique. Le médecin connait certes la maladie que vous avez, mais ne sait pas ce que c’est que d’avoir cette maladie, car il n’a pas accès à beaucoup de sources d’information sur l’information elle-même. A PatientsLikeMe, l’approche est différente, un peu comme ces nouveaux sites de voyage. Elle est plus bottom-up. Les patients sont invités à saisir des données sur leur maladie pour être mis en contact avec des malades qui partagent leurs symptômes. 

Sur PatientsLikeMe, les internautes créent un profil de données. Renseignent les symptomes dont il souffrent, le diagnostic de leur maladie, son évolution… Le but est de pouvoir comparer des expériences et rassembler les gens qui ont les mêmes symptomes notamment pour apprendre de la communauté aggrégée autour des symptômes communs et des traitements reçus. 

L’idée radicale, est de faire apparaitre les données cachées des patients via des outils. Par exemple, les patients évaluent, font par de leur ressenti, sur l’efficacité des traitements qu’ils suivent ou documentent leurs effets secondaires. Pour traiter l’épilepsie par exemple, il existe toute une gamme de médicaments dont certains ont des effets secondaires plus ou moins importants. Les études cliniques utilisent des populations bien définies et souvent très réduites. Ici, l’idée est d’élargir l’échelle. Bien souvent, face à plusieurs traitements disponibles, le médecin fait un choix pour vous, selon ce qu’il connait ou ce qu’on lui a appris. Le site montre qu’il y a d’autres possibilités de traitement, comme un moyen de contourner la logique paternaliste de la médecine. Via PatientsLikeMe, les patients peuvent par exemple candidater à des essais cliniques recensés par le site. PatientsLikeMe a d’ailleurs publié une étude pour montrer combien son service pouvait permettre d’accélérer la découverte clinique en utilisant la collecte de données autogérée par les patients. 

Bien sûr, les résultats ne sont pas aussi simples et le rapport à la maladie est également à prendre en compte. Certaines données permettent ainsi de voir la progression de sa maladie, et dans le cas de maladies à évolution rapide, se situer par rapport à la progression de la maladie des autres. Il peut y avoir également un effet placebo : voir les symptomes des autres peut nous les faire ressentir… Les interactions peuvent permettre de mesurer aussi les différents effets des médicaments : combien de fois faut-il prendre telle pilule ? Un patch est-il plus efficace qu’un sirop ?… Ces systèmes posent des problèmes relatifs à la protection de la vie privée. Par exemple, sur TuDiabetes.com, on a constaté que les gens qui étaient les plus prêts à partager l’information étaient aussi ceux qui géraient le mieux leur maladie. Il faut bien mesurer que les gens qui contribuent ne représentent pas l’ensemble des malades, mais peut-être un certain type de malades. Il manque également sur ces sites de partages d’information de santé une législation pour protéger les gens afin qu’ils ne puissent pas être discriminé du fait qu’ils partagent une information sensible. 

Nous sommes très clairs avec les patients sur nos clients qui sont systématiquement listés. Nos clients qui viennent utiliser nos données sont bien sûr surtout des entreprises pharmaceutiques, mais pas seulement : il y a également des gouvernements, des assureurs, des scientifiques… En fait, on constate que les patients sont plutôt d’accord pour partager les données. Ils sont prêts à aider, car ils savent qu’en le faisant ils aident les autres et certainement aussi, ils s’aident eux-mêmes.

Jonathan Kuniholm a été blessé en 2005 en Irak où il a perdu son avant bras droit. En rentrant de l’hôpital, en se retrouvant chez lui, sans son bras, il a pensé qu’il était désormais confronté à un nouveau défi. Jonathan Kuniholm ne connaissait pas le monde des prothèses. Il n’en connnaissait que ce que nous en avons vu dans des films de science-fiction : le bras bionique de l’Homme qui valait 3 milliards, celui de Luke Skywalker ou celui de Terminator. La réalité ne s’est pas avérée celle-ci. Le principe de la prothèse qu’il porte n’a pas vraiment évolué depuis son invention vers 1912. Le crochet qui lui sert de main a été imaginé dans les années 50. La prothèse myoelectrique date des années 80, mais elle est très couteuse. En fait, la plupart des personnes amputées d’un bras ne portent pas de prothèse. Le marché est minuscule. La R&D est très limitée. En fait, aucune industrie n’a vraiment investit ce secteur. Le gouvernement avait bien un projet de recherche financé par la Darpa, mais c’était un projet de recherche avec très peu de financement. Les designers exposent souvent des concepts, mais qui ne sont pas fonctionnels. Ce sont juste de belles intentions sur de belles images. Elles ne permettent pas d’actionner le bras, ne se préoccupent pas des moteurs, des batteries… 

Plutôt que me plaindre, que puis-je faire ? Les patients sont la clefs, disait Paul Wicks. Eric von Hippel est arrivé à la même conclusion de façon empirique en montrant que les consomateurs sont les premiers innovateurs. Les premiers utilisateurs inventent des produits pour résoudre leurs problèmes puis ensuite vient un marché de masse. 

Pour concevoir des prothèses adaptées à aujourd’hui, il faut pouvoir emprunter les meilleurs technologies des plus grosses sociétés, notamment par exemple pour y intégrer de petites batteries, suffisamment efficaces et simples à recharger. Mais ces industries ne sont pas intéressées par un marché qui leur semble inexistant. On m’a fait tester une guitare utilisant la technologie myoelectrique, mais c’est un équipement qui touche plus de 11 000 $. Via les technologies logicielles et matérielles désormais disponibles en open source on pourrait pourtant construire une interface de ce type pour 200 $.

Alors, via l’internet, j’ai lancé le Projet de prothèse open source, utilisant la collaboration et les réseaux sociaux pour rassembler des gens confrontés au problème et des concepteurs prêts à nous aider et nous mettre au travail. Le site accueille et documente plusieurs projets comme une main Lego articulée, les travaux d’une personne qui a construite elle-même ses bras et ses jambes… Voilà ce qu’on peut faire avec les outils gratuits du web. 

Pour cela nous avons besoin d’équipement matériel ouvert (comme Arduino, Open Hardware, Bug Labs qui a conçu un bras articulé avec une carte ouverte). Sur StumpWorks on a mis en avant des plans et dessins permettant aux gens de fabriquer et de reprendre leurs propres équipements. Personne ne prétend que la démocratie est parfaite disait Churchill. La technologie ouverte pour l’instant n’a pas résolu mon problème, mais c’est le système le moins imparfait qu’on ait. 

Je n’ai trouvé que 6 patients comme moi sur PatientsLikeMe. Dans la liste des 6000 pathologies orphelines établies par le ministère de la Santé américain, la mienne n’en fait pas partie. Bien sûr le mouvement du bricolage ouvert peut aider, mais en matière de handicap, trop souvent, le besoin est très individuel et doit être traité de manière personnalisé. Le fait que les outils soient disponibles est capital pour qu’on exprime des besoins et que d’autres nous aident à y répondre ou qu’on puisse le faire seul. Peu de gens ont encore essayer de modifier les crochets, de leur trouver d’autres formes. Mais on s’y emploie. Et c’est aujourd’hui plus possible qu’hier. Il y a juste encore pas mal de travail. 

La technologie désurbanise la ville

Pour la sociologue et économiste américaine Saskia Sassen, qui introduisait la 3e édition de la conférence Lift France qui se tient actuellement à Marseille, la ville est devenue un espace stratégique pour tout type d’applications technologiques, mais dans quelles mesures ces capacités technologiques déployées dans l’espace urbain urbanisent-elles véritablement la ville ? A l’heure où tout le monde se demande comment utiliser la ville, diffuser ses services dans l’espace urbain, la question de savoir si les technologies urbanisent ou pas la ville me semble d’importance. 

La technologie donne des capacités technologiques qui vont au-delà de la technologie elle-même. Quand la haute finance utilise les technologies, elle ne le fait pas de la même manière que la société civile. Ses points de départs, ses objectifs sont différents, même si elle utilise les mêmes capacités techniques que d’autres utilisateurs. La technologie fonctionne donc dans une écologie plus vaste qui ne la réduit pas. 

La ville est un espace complexe, anarchique. L’usage de la technologie dans l’infrastructure permet le fonctionnement de l’infrastructure, pas nécessairement de la ville. La question est donc de regarder comment nous urbanisons la technologie, comment nous adaptons ou essayons d’adapter la technologie à la ville ? 

Il faut d’abord voir que la ville n’est pas une somme de matérialités, mais qu’on y trouve aussi des personnes, des cultures, des sous-cultures. C’est d’ailleurs ce qui permet le plus souvent à la ville de s’adapter, de réagir et de continuer à exister comme l’ont fait Rome, Marseille ou Istanbul. Chacune réagit différemment. 

Il nous faut comprendre autrement l’urbanitude. Qu’est-ce qu’une plateforme pétrolière qu’on urbanise ? Qu’est-ce qu’une ville avec des espaces urbains morts ? Une ville est-elle seulement des gratte-ciels qu’on ajoute à l’espace urbain ? Nos villes sont bizarres, elles sont des mélnges vivants. Elle vivent et continuent à vivre car elles continuent de répondre aux actions que nous avons sur elles. 

Peut-on entrer dans l’espace urbain avec une autre écologie d’éléments ? Peut-on faire de l’urbanisme open source ? Comment peut-on penser la ville en la hackant ? La ville peut-elle être un hacker ? 

Que se passe-t-il quand les villes ressentent les choses ? Quand elles deviennent trop intelligentes ? Quand le banc peut éjecter la personne qui veut dormir dessus, quand la poubelle vous recrache le détritus que vous venez d’y mettre parce que vous ne l’avez pas mis dans la bonne poubelle ? Comment la ville peut-elle répondre ? Dans les années 80, le parc de Riverside a New York était réputé dangereux. Tant et si bien que les gens qui s’y promenaient ont commencé à venir avec des chiens. En promenant leurs chiens, peu à peu, ils se sont réappropriés ce territoire et le parc est devenu désormais un magnifique endroit avec une population plutôt favorisée vivant autour. Nos pratiques sont des espèces de logiciels qu’on peut connecter à d’autres pratiques et logiciels. 

Quand on parle de villes intelligentes, le problème est que bien souvent on évoque des systèmes techniques qui désurbanisent la ville. Les technologies embarquées s’adaptent aux pratiques de chacun dans un bâtiment, mais cela désurbanise l’espace plus large de la ville. Et ce d’autant que bien souvent, ces systèmes intelligents sont fermés, maitrisés et on les incorpore dans un système ouvert, incomplet, non terminé.  Ce sont des systèmes fabriqué avec la logique de l’ingénieur et l’ingénieur n’est qu’un des utilisateurs de la ville. Comment la logique d’autres utilisateurs interagit-elle avec cette logique ? Quelle place reste-t-il pour la contourner, la hacker ? 

Les villes intelligentes mettent en oeuvre dans un domaine fermé la logique de l’ingénieur, avec des possibilités et potentiels limités. Elles ne rendent pas visibles les technos qui les constituent. Or, pour être interactives, pour s’intégrer dans des écologies multiples, elles devraient plutôt être visibles, accessibles à qui les regarde ou les utilise. La ville intelligente repose plutôt sur l’obsolescence. Dans le cadre de la ville, nous devons travailler à urbaniser les technologies plutôt que d’utiliser des technologies qui la désurbanise. La ville doit pouvoir être hackée. Les technologies ne doivent pas être terminées, car la logique de l’utilisateur ne correspond pas à 100 % à la logique de l’ingénieur. Les villes intelligentes risquent surtout de transformer les villes en villes obsolètes et critiques. 

16/02/2011

Angelo, Chiacchio au Fab Lab Amsterdam nous présente un projet de Baby Foot “numérique” réalisé de A à Z dans le Fab Lab

04/02/2011

Lift11 : Peut-on devenir anonyme en publiant tout de soi ?

L’histoire d’Hasan Elahi commence à être connue. Elle a été popularisée par Albert-Laszlo Barabasi en introduction de son dernier livre, Bursts. Hasan Elahi   (Wikipédia) est un artiste américain dont la vie a basculé le 19 juin 2002, à l’aéroport de Détroit, alors qu’il rentrait d’une exposition en Afrique de l’Ouest et qu’un douanier l’arrête et l’emmène au centre de détention des services d’immigration de l’aéroport.

C’est étrange pour un citoyen américain de se retrouver dans cet endroit qui transpire la peur, où sont retenus des gens en provenance du monde entier. “Je revenais de 2 jours de vols, j’avais peut-être une allure étrange, avec mes cheveux blonds. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait. On ne m’expliquait rien… Jusqu’à ce que quelqu’un me dise qu’il pensait que j’étais plus vieux.” Hasan se retrouve alors à passer un interrogatoire en règle où il doit justifier de ses déplacements à travers le monde de ces dernières années. Sans lui dire jamais de quoi on le coupçonne, on lui demande où il était le 12 septembre 2001. Il ouvre l’agenda de son Palm et décortique dans le détail avec les douaniers quelques 6 mois de sa vie, heure par heure. Les policiers semblaient surpris qu’il n’ait pas d’explosif sur lui parce qu’ils l’ont confondu avec un homonyme qui était lui recherché par les services de sécurité américain. 

Le FBI a fini par le laisser rentrer chez lui. Mais pendant plus de 6 mois, il a du se rendre au bureau fédéral du FBI toutes les deux semaines. Il y a passé 9 tests de détection de mensonge, auxquels il devait répondre par oui ou non… 

A la fin de cette désagréable aventure, il a vainement demandé à obtenir une lettre le lavant de tout soupçon. Mais comme il n’avait jamais été accusé de manière formelle, il ne l’a jamais obtenu…

Cette expérience lui a montré combien la sécurité nationale américaine est toute puissante. Pendant l’enquête, Hasan leur a tout dit sur lui. Confronté à des gens qui peuvent décider de votre vie ou de votre mort, des gens qui ont toute autorité, qui pouvaient l’enfermer à Guantanoma sans même lui dire pourquoi, “on ne se comporte pas de manière rationnelle. On se rattache à ses instincts primaux pour survivre. Et survivre dans mon cas nécessitait de coopérer.”

Le risque était pour lui de se retrouver à nouveau pris dans une tourmente similaire lors d’un retour d’un prochain voyage. Pour se préserver de cela, il s’est mis à informer le FBI de ses déplacements. D’abord par téléphone. Puis par e-mail, en joignant peu à peu des images… Tant et si bien que cela lui a donné l’idée de créer un site internet pour documenter ses déplacements. C’est ainsi qu’est né,en 2003, TrackingScience (la science du traçage), un site qui recense ses déplacements, à un moment où l’iPhone qui permet à tout un chacun de faire la même chose, n’existait pas encore… Hasan a écrit le code permettant de le suivre à tout moment, lui permettant de dire ce qu’il fait, où il est, de publier tous les détails de sa vie en ligne. “A l’époque, beaucoup de gens me prenaient pour un fou. Maintenant, des millions de personnes font la même chose. Je suis devenu, via ce site, un pixel qui permet de me suivre partout où je suis.” Sur ce site on peut consulter tous les vols qu’il a pris. Hasan prend des photos de tous les repas qu’il prend et des toilettes où il se rend. Il y publie ses relevés téléphoniques, ses relevés financiers… La banque, la compagnie de téléphone, les compagnies aériennes lui servent de tiers de preuve pour documenter ses déplacements.  

“J’ai amené tout cela à un niveau détaillé pour en montrer l’absurdité. Je pensais qu’en donnant tellement d’information sur moi, j’allais devenir pleinement anonyme finalement, car je suis un hommes comme un autre.”

Pour lui, il est dangereux que peu d’information sur soi soit disponible, car, comme cela lui est arrivé, on peut le mettre dans d’autres contextes. “Plus vous publiez d’informations sur vous, plus on ne peut pas se tromper. Si quelqu’un vous Googlise, on n’est pas maître de l’information qui arrive : si on la génère soi-même, c’est vous qui contrôlez et définissez votre identité.”

Certes, aujourd’hui, cette oeuvre d’art est obsolète. Beaucoup de gens documentent leurs déplacement désormais. C’est devenu leur quotidien. 

Hasan précise encore qu’il prend plutôt des photos de zones vides pour ne pas compromettre la vie privée des personnes qui l’entourent. C’est aussi un regard artistique qui permet aux gens d’entrer plus facilement dans l’expérience : les gens peuvent s’identifier plus facilement à lui. Peuvent se dire que ce type, ce pourrait être eux. 

03/02/2011

#Lift11 : Vers de nouveaux modèles d’innovation ?

Prise de note en direct de la conférence Lift11 à Genève. 

Comment les gens innovent-ils ? 

Il faut apprendre des consommateurs, explique le consultant Steve Portigal. Pour cela,nous avons plein de méthodes (ethnographie, études diverses, recherche de design…)… Qu’importe la méthode. L’important c’est d’avoir des cadres pour examiner les gens, notamment en se rendant dans leur environnement, en récoltant leurs histoires et comprendre ce que signifie ce que les gens font. Ensuite, nous les synthétisons, les rassemblons pour essayer d’en sortir quelque chose de manière créative, en faisant des connexions nouvelles. Enfin, il faut agir, les appliquer pour leur ajouter de la valeur. Le but n’est pas de produire des rapports, mais de faire des changements dans les produits ou services que nous proposons…

Il y a plusieurs méthodes. Mais beaucoup reposent sur l’entretien. Mais en posant des questions, on se rend compte de leur influence, de leur orientation. On peut demander aux gens de faire des tâches, de montrer comment ils font, en les faisant participer. On peut leur demander de changer leur comportement pendant un temps… Le but n’est pas de poser de questions directes, mais de les encadrer, pour mieux  les comprendre. Les méthodes doivent être multiples pour comprendre un comportement en profondeur. Le design participatif consiste à demander aux gens comment ils résoudraient un problème, en employant de nombreuses approches, comme le jeu de rôle ou les jeux. C’est au designer de traduire les besoins que les gens expriment, sans nécessairement les prendre au pied de la lettre : vouloir une poignée sur un objet, ne signifie pas mettre une poignée, mais trouver un moyen pour saisir l’objet… L’idée est d’arriver à saisir les règles implicitent, qui ne s’expriment pas nécessairement directement. 

On peut aussi montrer des solutions, faire des test, des prototypes et les améliorer ou les transformer. Mais surtout les interroger face aux besoins des gens. Il faut également essayer de trouver la bonne information, la bonne question à poser, ce qui n’est pas si simple, surtout quand on créé quelque chose de nouveau qui n’existe pas. Il faut d’abord comprendre à quoi ça sert pour encourager des questions. 

Il faut bien sûr observer les problèmes, les points douloureux, pour les identifier et les résoudre. Par exemple, les gens se baladent toujours avec plein de cables pour leurs appareils électroniques, qui envahissent certaines armoires de leurs maisons. Il est important également de satisfaire les solutions suffisamment bonnes (good enough) comme disait Herbert Simon. Le vrai problème montre souvent qu’il n’est pas celui qui apparaît de prime abord. 

D’un point de vue tactique, il faut également choisir quel type de personnes à étudier. Qui sont les utilisateurs cibles, analogues… Mais également penser à des utilisateurs différents, ceux qui ne font pas les choses qui nous intéressent ou qui ont arrêté d’utiliser un appareil. Ca permet d’ouvrir le point de vue. Bien sûr, toutes ces techniques peuvent s’enseigner… Mais il faut d’abord évaluer les outils que nous avons… Pourtant, cela ne suffit pas. Il faut changer la culture, le processus par lequel nous faisons les choses. Souvent les entreprises croient connaitre le problème et savent le résoudre. Mais il faut en fait plutôt prendre du recul, pour voir que le problème n’est pas celui que nous pensions. Il faut se confronter à l’ambiguité et être tolérant aux autres approches, arriver à les mesurer avec des données (et des méthodes).

Ces méthodes peuvent-elles s’appliquer à des produits innovants, à des expériences que les gens n’ont pas eu ? demande Laurent Haug. Oui, on peut via les jeux de rôles par exemple, permettant aux gens d’évoquer des services et des besoins pour lesquels ils n’ont pas de réponses concrètes. 

Le présent et l’avenir de la cocréation

Nick Coates, directeur de la recherche chez Promise, s’interroge pour savoir où va nous mener la coconception. Quand on évoque la coconcption, on parle de quelque chose d’hors-norme et de plaisir. La coconception n’est pas une nouvelle idée. Si les articles universitaires qui évoquent ce terme se multiplient ces dernières années, mais d’autres secteurs en parlaient sous d’autres termes, comme l’open source, l’innovation utilisateur.. 

Les 6 principes de la cocréation : 

- il n’y a pas de spectateurs, comme le montre Burning Man

- il faut une diversité de lois… pour résoudre des problèmes, il faut des points de vue différents.

- l’humilité est la mère de la cocréation, comme le montre l’open source. On commence à partager sans attente de retour, on reçoit plus.

- l’implication des utilisateurs. Barthes a montré que l’auteur était mort. Cela signifie qu’il faut impliquer les utilisateurs, comme l’oeuvre d’art, 107 interprétation d’une rupture par Sophie Calle. 

- la taille de l’écoute détermine la taille de la conversation. La coconception a besoin d’une grande conversation

- la réponse n’est pas déjà là. La réponse dépend d’un processus de groupe.

La coconception, n’est pas la personnalisation de masse, comme le propose Nike par exemple. Ici, la valeur produite n’est pas partagée et on ne choisit qu’entre des exemples prédéterminés. La coconception n’est pas l’innovation ouverte, ni le crowdsourcing : il ne doit pas y avoir de compétition. 

La coconception est définie par la créativité, c’est produire quelque chose de différent. Elle nécessite la collaboration : elle doit être interactif. Et enfin, elle doit assurer le contrôle. On pourrait croire qu’elle est démocratique, mais en fait, il faut beaucoup de facilitation. Ce n’est pas choisir entre des options, mais en porter une de manière commune. 

Quelques exemples : MyStarBucksIdea.com : c’est un endroit où les gens échangent des idées. Starbucks a grossi de manière très agressive à travers le monde, mais ils ont perdu leur âmes. 100 000 idées ont été proposées depuis 2 ans. Il y a 50 employés à plein temps qui travaillent sur ce site pour développer des idées avec les consommateurs. Parmi les idées qui en sont sorties : des outils pour emporter son café dans le bus, un système pour offrir un café à quelqu’un n’importe où dans le monde, etc. Ici, on améliore par incrémentation, mais on ne transforme pas Starbucks.

Autre exemple, cocréer le nouveau A380 pour Etihad. Notre expérience des voyages en avion est souvent désagréable. Comment l’améliorer ? On a imaginé des cabines, de nouveaux fauteuils. Pourquoi entre-t-on dans un avion par la cuisine ?Le consommateur ici avait un rôle central. Les nouveaux avions ne sont pas encore construits… 

Tout le monde connait KraftFoods, l’empire de l’agro-alimentaire. Ici, on utilise une communauté en ligne de 10 000 employés clefs, pour se focaliser sur le goût et le plaisir. Le processus est aussi important que le résultat. 

Autre exemple : le musée participatif de Wing Luke Asian Museum à Seatle, qui cherchait à créer des expériences pour ses visiteurs, en étant cocréatif au coeur de son modèle pour impliquer la communauté de ses utilisateurs dans la programmation ou le choix des oeuvres. 

A l’avenir, la coconception devient de plus en plus multiple. La technologie nous rend de plus en plus connectés à des publics différents, comme d’utiliser l’iPad pour franchir les frontières générationnelles. Il faut penser aussi aux questions de géographie et aux pays en développement pour mieux les intégrer. Enfin, il faut parler des canaux, pour qu’ils deviennent plus hybrides.  

L’obstacle principal de la coconception a longtemps reposé sur le manque de systèmes pour produire, visualiser, montrer, mixer. Le prototypage rapide permet de produire rapidement des objets physiques. 

Cependant, il y a 4 grands défis. Qui est propriétaire, c’est-à-dire à qui appartient la propriété de ce que l’on cocrée ? Est-ce une propriété partagée ou pas c’est-à-dire quel est l’impact de ce qu’on créé ? Comment le rend-t-on réel ? Comment impliquer plus de personnes que les innovateurs qui peuvent se fatiguer à porter la communauté ? Enfin, faire attention à une surutilisation de la technologie dans les réponses qu’on peut apporter. 

La cocréation n’est pas adaptée à tout, conclut Nick Coates, mais il veut y voir un vrai outil pour concevoir autrement 

Créer des espaces pour l’innovation ouverte

Comment peut-on créer des espaces pour l’innovation ouverte ? Mais comment peut-elle être ouverte ? Car en tant que designer, ma mission est d’imposer un ordre. Comment puis-je accépter de perdre le contrôle ? s’interroge Thomas Sutton est directeur créatif de FrogDesign Italie.  

L’innovation, c’est créer des solutions à des problèmes. C’est un vecteur qui me fait passer d’une ancienne à une nouvelle situation. Une situation c’est un réseau de personnes et de choses, animée par des informations, du matériel ou des comportements. L’innovation intègre quelque chose de nouveau et transforme les flux existants. 

La fournitude de services ouverts s’inserre dans diverses couches de contenus et de services : couches des normes, de l’infrastructure, des plateformes, des points de contacts physiques (téléphones, ordinateurs) et numériques (web, applications, jeux). Le fournisseur de service doit choisir les couches qu’il utilise, et l’utilisateur a différent comportement par rapport à ce qui lui est proposé. 

Aujourd’hui, l’innovation repose beaucoup sur des plateformes, car elles n’existaient pas. C’est ce qu’à fait Amazon, Twitter ou Facebook. Tout en permettant à d’autres services d’utiliser leurs plateformes. Les systèmes d’exploitations mobiles (Android, iPhone…) ont conduit à des stratégies d’ouvertures qui créent des dynamiques sur le système. Ce n’est pas la conception du produit qui suffit, mais la dynamique qui l’entoure. 

Pour l’utilisateur final, c’est très différent : il utilise de nombreux outils physiques et numériques qui créent beaucoup de redondance, de manière très opportuniste, allant d’une plateforme à une autre, d’un appareil à un autre… Il devient difficile de créer quelque chose pour l’utilisateur, car chacun a une multitudes de comportements différents. Il devient impossible pour un designer de forcer un utilisateur à faire ce qu’on veut qu’il fasse. La meilleure stratégie est d’encourager les gens à pouvoir faire ce qu’ils veulent, à passer d’une plateforme à une autre. C’est ce qu’à fait Albert Heijn avec son application pour avoir une liste de commission, qui doit être disponible sur de multiples canaux pour la partager (dans la famille) sur plusieurs plateformes et outils. 

Les principes qui ressortes de tout cela c’est de multiplier les point d’entrée possible, c’est qu’il n’y a pas une solution meilleure que d’autres et qu’il faut faire de la conception pour favoriser la connexion. 

Tout cela nous incite à concevoir de manière plus ouverte. La recherche immersive montre que l’objectivité est futile. L’ouverture est plus utile. Le design participatif ouvre un dialogue constructif et ludique avec les utilisateurs. Les gens le feront par eux-mêmes de toute façon (comme on le voit sur Ponoko par exemple). C’est au design d’aller dans la brèche de l’ouverture, de s’y insérer, d’être un moyen pour faciliter la création des gens. Il faut permettre aux autres de se fonder sur ce que vous créer. Les utilisateurs créent eux-mêmes ce qu’ils veulent. 

L’ouverture c’est à la fois laisser de l’espace aux gens et être perméable dans son rôle pour permettre aux flux (d’information, de comportement…) de passer par ce que l’on a créé. Je reste designer et je dois chercher comment créer de l’ordre. Mais nous devons passer de l’idée d’imposer un ordre à faciliter la découverte d’un ordre qui laisse les gens libres de leurs choix. 

L’ouverture est-elle la stratégie par excellence ? demande Laurent Haug. Perdre le contrôle n’est pas nécessairement totalement le perdre, rappelle Sutton, mais il faut donner un cadre dans lequel les gens puissent s’exprimer de toutes les manières possibles. 

Lift11 : Comment faire levier sur les communautés en ligne ?

Prise de note en direct de la conférence Lift11 à Genève. 

Comment encourager l’engagement dans les communautés en ligne ?

Tiffany St James était à la tête du bureau de la participation publique pour le gouvernement britannique et à lancé le répertoire de données du gouvernement britannique. Elle est également à la tête d’une communauté qui aide les organisations à s’adapter au monde numérique

Comment peut-on encourager la participation dans les communautés en ligne ? (xkcd.com : plan des communautés en ligne et de leur interactivité). On n’a pas besoin de rappeler les avantages de l’engagement des individus. Pour les entreprises par contre, à part la collecte de données, moteur pour leur but d’entreprise, elles ont bien souvent du mal à s’intégrer à ce phénomène. Il y a plusieurs façons de regarder des communautés : elles sont fondées sur l’intérêt, l’action (fairtrade Towns), les lieux (Craiglist de New York par exemple), les pratiques (Local by social online conference : qui rassemble 53 000 employés du secteur public en grande bretagne) et des communautés de circonstance. 

Il y a plusieurs types de communautés (orienté par la conversation ou le contenu, menés par des individus ou par des organisations) - Graphique sur heldfultechnology.com. Bien sûr, il y a également des risques inhérents à l’engagement en ligne. Les gestionnaires de marques sont toujours inquiets de la façon dont la marque va évoluer dans ces réseaux sociaux. http://bit.ly/g8JspN : graphique.

La confiance dans les communication à énormément changé. La confiance dans les recommandations dans les réseaux sociaux vient juste après celles de la famille et des amis proches, devant le voisinage ou un employé de commerce… 

On sait aussi que les gens utilisent les réseaux sociaux pour organiser de l’action de lobbying ou politique. On se souvient des manifestants en Iran, qui ont créé CNN Fail. L’année dernière, le drame de BP a stigmatisé la question des relations en situation de crise…

Comme disait Tapscott, nous allons être nus sur les réseaux sociaux, ce qui veut dire qu’il faut être plus musclé et beau pour s’y préparer. Beaucoup de personnes s’intéressent à comment les réseaux sociaux peuvent avoir une action sur la société. Des individus peuvent avoir beaucoup de pouvoir en utilisant les applications de communauté de façon stratégique, comme le montre BethKanter.org. Aux Etats-Unis, DoSomething.org s’intéresse à créer des actions en ligne, pour créer des liens hors ligne. Les grandes entreprises l’utilisent désormais comme Pepsi avec Refresheverything.com, pour soutenir des idées sociales et orienter le mécénat et le sponsoring de Pepsi. 

Il y a des plates-formes pour les marques, comme NikeRunning.nike.com…

Et pour moi ? Faut-il créer une communauté soi-même ou s’intégrer à une communauté ? Il faut trouver une communauté pertinente où participer. En décidant entre le nombre de billet, la structure, la qualité qu’il faut tenter d’évaluer. Il faut s’établir des buts, professionnels ou commerciaux, ou personnels. Comment participe-t-on ? Est-on là pour écouter ou générer du buzz, pour stimuler une discussion et une réponse ou cherche-t-on à coproduire quelque chose. L’inégalité de la participation est forte, on le sait : 90 % des personnes trainent dans une communauté. 9 % y contribuent et 1 % de façon très intensive. Une centaine de personnes postent l’essentiel des critiques sur Amazon. 

Pour gérer une communauté, il faut apprendre à transformer les utilisateurs des communautés : faire monter les participants dans les commentateurs et ceux-ci dans les plus forts participants… Mais ce n’est pas si simple.  Il y a peu de métriques pour mesurer l’impact de ce que l’on fait en ligne. Bien sûr, il y a des choses mesurables comme les visites… Mais il faut surtout regarder les résultats : ce qu’on veut qu’ils fassent ! On pense également peu comment les communautés s’arrêtent ou meurent. Souvent, il n’y a pas de stratégies de sorties. Cesse-t-on la publication ? Est-on transparent ? Quels sont les risques de ces différentes stratégies ? 

Il faut se méfier des mythes : si l’on fait quelque chose, les gens viendront ! Ce n’est pas si simple. Ne soyez pas trop strictes : il ne faut pas mettre trop de règles en place et ne pas avoir un modérateur avec un égo trop fort. Il ne faut pas que ce soit trop complexe, et il faut beaucoup interagir avec les gens. Il y a un code de bonne conduite également. Soyez crédible, transparent, mais pas nu ? Enfin, il faut se demander si toute l’organisation est prête ? Si tout le monde en comprend l’utilité, les risques ! 

Les communautés invisibles

Il n’y a pas que Facebook. Si on regarde l’histoire d’internet, ce n’est qu’une histoire de communautés. Usenet notamment a été une communauté fondatrice du réseau, rappelle le designer de Dentsu Londres, Chris Heathcote. Il y avait également les mailing-lists… Elles existent toujours, mais on n’en parle pas car il est difficile de les trouver… Puis, les gens se sont tournés vers les forums sur le net (phpBB, vbulletin représente plus d’1% d’internet, plus que Twitter ! et a 23 millions de membre et des milliards de messages). Et les gens se sont habitués à échanger. 

Ces forums sont invisibles. Google a du mal à les indexer. Ils semblent ne pas exister. Or, il y a de très nombreuses communautés de ce style. Au Japon, deux communautés permettent de jouer et ne sont pas vraiment sur internet, mais attirent 22 millions d’utilisateurs (Gree et Yahoo Town Japan). Les utilisateurs japonais masquent souvent leur vrais noms, ce qui explique également que Facebook ait du mal à y prendre place. En Corée, Kakao Talk et WhatsApp ont dépassés les SMS en terme d’échanges de messages courts et sont gratuits. Il y a également des groupes de partages d’images comme Path… où le tchat n’a lieu seulement que dans les applications. 

Beaucoup de ces choses sont basées sur internet, mais ne se trouvent pas sur le web.

Il y a aussi des applications qui n’étaient pas des communautés, mais qui le sont devenues, comme Grindr, une application de rencontres pour Gay : où notre identité n’est fondée que sur notre téléphone physique et où l’on ne voit que les gens qui sont proches de nous. C’est relativement prude. Qui n’a rien à voir avec GayDar, plus classique…  Grindr ne sert qu’à tchater… Chris a récolté 4000 profils Grindr et les a mis sur une carte. Il a analysé leurs profils : les gens regardent souvent. Grindr ne permet pas de rester en contact à long terme avec eux. Une autre application, PingChat, permet de tchatter et de rester en contact. Tout cela pour dire que même le fait de faire des rencontres devient une communauté. GayDar par exemple est devenue une vraie communauté, avec son émission de radio, etc.

Les gens aiment parler de tout et n’importe quoi. Ils vont là où les gens sont. Ils vont là où ils se sentent proches, s’intègrent à des communautés qui leurs correspondent. Beaucoup d’utilisateurs ne veulent pas que leurs identités puissent se recouper. Parfois, ils utilisent un vrai nom sur ces sites, mais pas toujours. Les gens souhaitent communiquer en privée… Tous ces forums ont des systèmes de messagerie privée. Beaucoup de groupes souhaitent être très privés, comme Anonymous. La modération est essentielle dans ces communautés invisibles, car ce sont des personnes réelles et pas des modérateurs de groupes distants. Ils sont impliqués souvent dans le développement même de la communauté. Enfin, il faut regarder ce qu’il s’y passe : ce qui est difficile à faire de l’extérieur, mais aussi parfois de l’intérieur… 

Dans son dernier livre, Rushkoff disait qu’il faut que les gens s’apprécient. Là où il y a des gens il y a des connexions, et les réseaux doivent encourager les connexions entre les gens. Quoique vous crééez, les gens vont l’utiliser pour communiquer. 

Allons-nous vers un monde de jardins clos comme le soulignait Chris Anderson en évoquant la mort du web ?, demande Laurent Haug. C’est peut-être bien une réaction à la centralisation, estime Chris. 

De l’importance de la réputation

Azeem Azhar, fondateur et président de PeerIndex, évoque la courbe de réputation et son importance pour le fonctionnement des communautés. 

Quand les communautés étaient petites, tout le monde se connaissait. Il n’y avait pas de problème de réputation. Si on ne connaissait pas quelqu’un, il représentait une message. Toutes les informations sur les gens tenaient dans notre tête, comme l’évoquait Dunbar. Mais nous ne vivons plus dans ce monde. Nous vivons dans un monde hyperconnecté avec 5 milliards de téléphones mobiles, avec plus de 500 millions sur Facebook. Dans ce monde, évidemment, il y a des communautés qui facilitent les connexions d’un bout à l’autre. On peut se connecter avec tout le monde. Le coût des connexions a baissé et a permis de rencontrer beaucoup de gens : on ne les connait pas vraiment. Sur Facebook on accepte des gens qu’on ne connait pas. On échange avec des gens sur des forums qu’on ne connait pas nécessairement. Cela coute si peut cher d’avoir des liens, qu’on peut les démultiplier facilement… Mais la contrepartie, c’est que la confiance générale finit par diminuer. 

Les marchés financiers fonctionnent de la même manière, avec des interactions assez anonymes, autour d’intérêt plus ou moins communs. Mais ils disposent d’outils permettant de les faire fonctionner : la réglementation, la contractualisation et l’évaluation de réputation (indice de réputation) permettent de les faire fonctionner. La récente crise financière a montré la limite des indices financiers. Les gens ont cessé de se faire confiance. Cela a montré les limites d’un système sans système de réputation. 

Les indices de confiance existent dans bien d’autres disciplines : le monde des échecs, les évaluations universitaires par les pairs,… Le capitalisme a créé ses propres indices comme la marque, un niveau de confiance qui imprègne les personnes qui y appartiennent. Mais la réputation des marques peut s’écrouler comme la montré la crise de BP, l’année dernière.

Google a inventé un algorithme pour classer la confiance qu’on pouvait porter sur les pages web. PageRank est une modélisation de la confiance. Ce signal de confiance nous a permis de classer les informations et nous a fait gagner des milliards d’heures. Cela a créé de la valeur pour Google, mais pour bien des entreprises.

Le web n’est pas fait que de pages. De plus en plus, c’est des personnes. Nous avons besoin d’un PeopleRank, comme tente de le faire Quora. Tout ce que nous faisons en ligne est disponible et indexé. Cela créé une masse de données qu’il faut organiser. Permettant de comprendre nos affinités, de voir combien les gens qui nous connaissent nous font confiance. Foursquare récompense les gens selon leur activité. Cela renforce le modèle d’entreprise, mais cela ne nous dit pas que les gens connaissent quelque chose… Le système eBay, lui, à le défaut de ne pas être portable : il n’est valable que sur eBay et que dans le contexte de ces échanges. LinkedIn propose aux gens de faire des recommandations à leurs amis. Mais on connait leurs limites. Les recommandations des gens se concentrent sur le moment où les gens quittent leur boulot… 

Arriverons-nous à une monnaie unique de réputation : quelque chose de portable, qui peut gérer des contextes différents, qui a une valeure inhérente, fiable. Avec PeerIndex, on donne un niveau de valeur à votre activité en ligne, selon les réactions des gens à celle-ci. Le score moyen est de 19. Le participant Lift a un score moyen de 27. On mesure l’impact des gens et de ce côté là, la popularité n’est pas un signe de confiance, même si elle y participe.

Bien sûr, ce n’est pas si simple. A qui appartient une réputation ? Ces données sont publiques et utilisées… mais ! Que se passe-t-il quand les données deviennent prédictives ? Les assureurs font de la discrimination depuis les informations qu’ils ont sur nous, ce qui n’est pas logique, car les assurances doivent assurer selon l’asymétrie des profils de leurs clients. Mais restons optimistes. Il faut trouver les courbes de réputations qui fonctionnent pour favoriser le développement des transactions de valeurs… 

#lift11 : Comment créer de nouveaux modèles d’entreprise ?

Prise de note en direct de la conférence Lift11 à Genève.

Qu’y a-t-il de commun entre la conception de voiture et la création d’une entreprise ? Pas grand chose, regrette Alexander Osterwalder, un consultant spécialisé dans les modèles d’affaires de l’innovation. Pourtant la conception des automobiles est structurée par une série d’étapes qui seraient grandement profitables pour structurer la conception d’une entreprise. 

Aujourd’hui, comment se passe le lancement d’une nouvelle entreprise ? Imaginons. Mike à une nouvelle idée. Il maitrise les outils d’entrerprise, fait une étude  de marché, construit son business plan et une fois qu’il a fait ça, il va chercher de l’argent, trouver les investisseurs et, s’il les trouve, se lance dans la construction de son entreprise. C’est très beau ! Mais dans la plupart des cas, “les modèles d’affaires ne survivent pas au premier contact avec les consommateurs” rappelle Steve Blank, un entrepreneur célèbre de la Silicon Valley. Pourquoi alors construit-on des business plan qui vont s’effondrer face à la réalité du marché ? Pourquoi constate-t-on autant d’échecs coûteux ?  

Il nous faut apprendre du design des automobiles, estime le consultant. Dans la conception automobile, on commence par faire beaucoup de dessins (sketching) avant de construire des prototypes pour comprendre comment les matériaux fonctionnent ensembles, comment on pourra les assembler… On fait de la simulation. On fait des crash test. On modifie la conception avant de construire. On fait rouler la voiture prototype sur des vrais routes pour apprécier son comportement et ajuster les réglages… 

“Combien d’entre vous ont testé votre entreprise dans la vie réelle avant de la commencer ? Pouvons-nous formuler des modèles d’entreprise de manière semblable à la conception des voitures ? Nous savons ce qu’est une voiture ? Mais qu’est-ce qu’un modèle d’entreprise ? interroge Osterwalder. Décrivez votre modèle d’entreprise en 30 secondes avec votre voisin !”, lance-t-il en forme de défi à la salle en la laissant s’agiter bruyamment pendant 30 secondes. 

Peut-on inventer un langage pour décrire et concevoir les modèles d’entreprise ? C’est ce que propose en tout cas la méthode du consultant articulée autour d’une “toile de modèle d’entreprise” composés de 9 molécules, 9 Légos qui s’imbriquent les uns dans les autres et qui nécessitent de répondre à autant de questions. Qui sont les consommateurs, les lecteurs auquel notre produit s’adresse ? Qu’elle est la valeur de la proposition ? Comment atteint-on ses clients ? Quel type de relation ai-je établi avec ces consommateurs ? Comment les gens vont-ils dépenser de l’argent ? Comment arriver à ces sources de revenus ? Quels sont mes activités clefs ? Quels sont mes partenaires ? Quels sont les coûts de ma structure ? 

Autant de valeurs qu’il estime nécessaire pour décrire un modèle d’entreprise d’une manière plus tangible. Il prend exemple parlant, qui est d’ailleurs très bien décrit dans le livre de Dominique Nora, les Pionniers de l’Or Vert. Le fondateur de SunEdison a constaté ainsi que les gens n’achètaient pas de panneaux solaires, car ils jugeaient que c’était trop cher. Alors Sun Edison a décidé de changer cela en prennant en charge le prix de l’installation en échange de l’achat de l’énergie produite pendant 10 ans. En quelques années, Sun Edison est devenu le plus grand poducteur d’énergie solaire aux Etats-Unis et il se développe dans le monde entier. 

On voit qu’ici, la proposition a consisté à modifier le prototype de l’offre. Pour trouver de nouveaux système d’entreprise, il faut le concevoir pleinement, estime Osterwalder. La première idée est rarement la meilleure. On peut ainsi faire des prototypes de modèles économiques différents. Et se poser des questions : Que se passe-t-il si mon produit est gratuit par exemple ? Chaque technologie peut avoir plusieurs modèles économiques différents, il faut les étudier tous pour aller plus loin. 

Osterwalder évoque le PeePoo Bag suédois, un sac biodégradable transformant les défecations humaines en engrais et qui s’adresse comme une solution pour les pays pauvres, sans systèmes d’évacuation des eaux usées. Le produit est incroyable, estime Osterwalder, mais il lui faut un modèle d’entreprise pour qu’il s’implémante. Et c’est pour l’instant encore tout le problème de cette entreprise.  

Mais l’avantage, notamment pour les entreprises dont les produits sont numériques, c’est qu’on peut simuler et tenter d’évaluer de manière bien plus précises des modèles d’entreprises. Et Osterwalder de donner l’exemple de RunKeeper, une application qui a jouer sur son modèle économique pour en comprendre la porter. Estimant le nombre d’utilisateurs et ses gains si le produit est gratuit, si le produit est payant, si on développe une offre professionnelle, voir un abonnement mensuel peu élevé couplé à des cours de fitness. L’idée est de jouer avec les données pour savoir combien on peut gagner en modifiant les entrées de ces données. 

Mais il faut tester des modèles d’entreprise après avoir fait des simulations, souligne le consultant. Car c’est souvent là où l’on se trompe. On présume de moyenne d’achats… Sur le papier, ça à l’air génial. Mais “Il faut sortir du bâtiment et parler avec les consommateurs”, rappelle Steve Blank qu’il cite à nouveau. “Sur internet, c’est facile à faire. On peut mesurer l’intérêt pour un produit qui n’est pas prêt en ajoutant un bouton qui pointe vers un service qui n’est pas encore existant…”

“Retenons”, termine de manière très clair le consultant : “L’entrepreneur doit avoir une approche systématique. Il faut apprendre à jouer, prendre des risques avec les alternatives et enfin tester les hypothèses pour voir ce qui peut vraiment marcher.” Désormais, vous ne pouvez plus vous planter ! 

#Lift11 : Faire comprendre est plus important qu’innover !

Prise de note en direct de la conférence Lift 2011 à Genève.

Géopolitique post-numérique : résoudre le conflit générationnel

On a tous ressenti le choc qui parcourt la société en ce moment. C’est la 20e année du WWW cette année et, depuis sa naissance, il n’a cessé de causer une révolution qui a bouleversé la société créant un fossé entre les générations et modifiant les organisations, changeant le concept même de la civilisation. Ben Hammersley, éditeur à Wired UK et journaliste a souhaité apporter un contre-point à l’injonction à innover des précédents horateurs. 

“Quand on voit la tête de Hosni Moubarak dans la presse ou à la télé, on voit bien qu’il à la tête de quelqu’un qui se demande : “mais que vient-il de se passer ?”” Il fait la même tête que bien des entrepreneurs de médias découvrant la puissance du web à l’heure où ils tentent encore de vendre du papier…  Quels effets psychologiques a cette innovation sur les dirigeants du monde, les gens de plus de 50 ans, qui sont déstabilisés par ce présent ? Ce qui se passe ne pose aucun  problème aux jeunes générations : ils vivent avec, ils font l’innovation d’aujourd’hui. C’est tout. Mais il est intéressant de remarquer que les gens qui parlent le plus d’innovation, c’est la génération tampon. “Notre génération” estime Ben Hammersley en s’adressant à la salle.

“Un pays est défini par la distance entre eux et nous. Nous sommes nous car nous sommes ici. Différentes langues, cultures, religions, formes de gouvernement… formaient autant de distances entre les gens. La distance c’est ce qui définissait ce que nous étions. C’est plus tard, par commodité qu’on a placé des lignes sur des cartes. Dans la société, on se situe aussi par les gens au-dessus et en-dessous de nous.Le système très hiérarchique semble inhérant à toute forme de civilisation. Au début du XXe siècle, Freud a codifié la société sur la base des relations hiérarchisées en nous donnant une explication et une boite à outil pour comprendre les systèmes. C’est resté le cadre intellectuel dominant du XXe siècle, de la post-modernité. Nous sommes jugés par des chiffres qui représentent ces fictions hiérarchiques. Tout ce juge sur des chiffres (notre économie, nos amitiés…).” 

Autant dire que nous avons une mauvaise boite à outil cognitive, estime Hammersley. Le système hiérarchique de la génération des 50-60 ans était simple. Depuis 1889, la chute du mur et le développement d’internet, tout a changé. Les réseaux ont commencé à se former. En 1999-2000, les règles économiques ont censée avoir été réécrites. Depuis le 11 septembre, notre monde a même changé d’ennemi : un ennemi sans tête, protéiforme… en réseau. Les temps modernes sont déstabilisants, car tout a changé. 

On est désormais dans la situation où toutes ces hiérarchies et leurs fondements sont en train de disparaître, comme le disait Don Tapscott. La “distance” qui nous a amené à créer des pays et des hiérarchies sociales n’ont plus aucun sens. On peut envoyer un e-mail partout dans le monde. On a créé des diasporas d’intérêt. La mort de la distance a créé de nouvelles formes de pays, fondés non plus sur la distance, mais sur la culture, les croyances, les principes, les relations… Nous avons plus de liens avec des gens qui ont les mêmes intérêts que nous dans le monde qu’on n’en a avec nos voisins voir avec notre famille. Il y a de nouvelles formes culturelles fondées sur des intérêts communs et il n’est pas si facile de tirer sur hastag. 

“Il y a le monde des hiérarchies (le temps des pyramides) et les plus jeunes, qui vivent dans un monde de réseau, sans hiérarchie. Et nous sommes au milieu. Nous avons un travail difficile, car les gens qui ne sont pas nés à l’époque des hiérarchies ne les comprennent pas et les gens plus âgés, qui n’ont connues qu’elles, ont du mal à comprendre comment fonctionne un réseau (qu’ils essayent de faire cadrer avec des images mentales de hiérarchies le plus souvent). Les gens qui dirigent le monde actuellement, qui sont à Davos, qui conseillent Moubarak, “ne peuvent comprendre qu’ils ne peuvent pas comprendre ce qu’ils ne peuvent comprendre”. Ils n’ont pas le cadre intellectuel sur lequel baser cette nouvelle forme de pensée. Mais on ne peut pas se débarrasser de cette génération, qui forme la majorité de nos concitoyens… et qui tient les rênes.”

Que peut-on faire ? Quelle est notre mission ? s’interroge Hammersley. “Nous n’avons cessé de parler d’innovation, de technologie, de rupture… Mais ces mots ne nous ont pas aidé à convaincre, à faire comprendre de quoi nous parlions. Notre premier problème, n’est pas d’encourager l’innovation : les gens vont innover de toute façon. Notre premier problème est de traduire l’innovation entre ceux qui ne la comprennent pas et ceux qui la vivent sans la penser. Nous devons ouvrir le chemin pour que les plus jeunes puissent passer avec cette révolution. Notre premier problème n’est pas l’innovation, mais de la traduire pour que tous la comprennent. Demandons nous comment pouvons-nous expliquer à notre mère, à notre patron, ce que nous faisons… Expliquons leur. Traduisons leur. C’est cela qui est important. C’est en tout cas bien plus nécessaire que d’encourager les gens à innover. 

02/02/2011

#Lift11 : L’injonction à innover

En direct de la conférence Lift11 à Genève. 

On ne présente plus Don Tapscott, professeur de management à l’université de Toronto, président du think tank Moxie Insight, auteur (avec Anthony D. Williams) du bestseller mondial Wikinomics et de sa suite, Macrowikinomics qu’il vient de publier… 

Jusqu’à présent, les révolutions avaient toujours une structure, une organisation, des figures intellectuelles à leurs têtes… L’Egypte ou la Tunisie nous montrent un autre type de révolution, les “WikiRévolutions”, explique Don Tapscott. Grâce aux média sociaux, le coût de transaction de la collaboration a changé. Ces médias ont profondément changé la façon dont les gens collaborent. En Tunisie, les gens par exemple prenaient des photos des snippers pour les dénoncer à l’armée qui les soutenait…

Construire une société dans un modèle en réseau ?

Cette transformation semble positive. Mais elle est confrontée à un défi historique : en Tunisie, il n’y a plus de partis, d’organisation, de structure pour reprendre les . La collaboration de masse créé un changement, mais il n’y a pas de structure, de partis, d’organisation pour reprendre les rênes. 

Et c’est bien le problème, estime Tapscott. Comment dans ce contexte arriver à une nouvelle ère démocratique, économique et de justice sociale ? Si on regarde le fonctionnement des institutions, beaucoup sont aujourd’hui bloquées, s’écroulent, alors que nous ne vivons pas nécessairement une période radicale. L’ère industrielle et les institutions traditionnelles sont arrivées au bout de leur fonctionnement : université, journaux, système financier, système de santé… Ces institutions vont-elles parvenir à se reconstruire dans un modèle en réseau ? 

Pour comprendre ce qu’il se passe, il faut passer par l’histoire. Il y a 700 ans, nos économies étaient agraires. Les connaissances se concentraient chez très peu de gens, jusqu’à l’invention de l’imprimerie. Les institutions ont alors profondément changé. Elles se sont adaptées à cette nouvelle donne : l’Eglise n’avait plus besoin de s’occuper de médecine par exemple. De nouvelles institutions se sont mises en place qui ont permis l’essor de l’âge industriel. Actuellement la nouvelle révolution de la communication produit une nouvelle transformation des connaissances et donc des institutions. L’internet nous permet d’arriver à l’âge de la connaissance distribuée, à l’ère de la connaissance en réseau. Mais comment vont évoluer les institutions en regard de cette transformation ?

La nouvelle génération, celle des gens qui sont nés avec le numérique, est dans une situation difficile. Elle est confrontée à de nombreux problèmes : le chômage massif, le changement climatique, la fin des énergies fossiles, etc. “Nous sommes au début d’une radicalisation de la jeunesse”, prophétise Tapscott, car ces gens ont des outils très performants pour réagir, pour organiser une riposte aux difficultés qu’ils connaissent. 

La crise économique récente nous dit que nous devons changer notre manière de concevoir le monde.  Qui aurait pensé il y a 3 ans, que le grand sujet de l’économie mondiale deviendrait “comment sauver le capitalisme” (avec des livres qui ne sont pas écrits que par des radicaux) ?

Nous pouvons reconstruire le monde et ses institutions autour de nouvelles séries de principes, propose Tapscott : la collaboration, l’ouverture, le partage, l’interdépendance et l’intégrité. Que peut-on créer par la collaboration massive ? Que peut-on créer avec l’ouverture, l’hypertransparence ? Que se passe-t-il quand les entreprises sont mises à nues par les usagers - comment développer une stratégie de la transparence et faire attention à la différence entre la transparence (les institutions qui dévoilent plus d’information sur elles-mêmes) et la vie privée, l’intimité (pour les individus) ? Comment trouver des solutions pour que les modèles d’affaires s’expriment par le partage - plutôt que par des poursuites à l’encontre des utilisateurs comme le fait l’industrie du disque ? 

Si nous reconstruisons toute notre société autour de ces principes que va-t-il se passer ? Est-ce que cela suffira à “tout changer” ? On peut changer la manière dont on est élu, mais est-ce que cela changera la manière dont on va gouverner ? Obama a bien montré qu’on pouvait faire l’un sans l’autre. Par sûr que cette façon de fonctionner tienne encore longtemps, estime Tapscott… Certes, General Motors a fait faillite. Mais de nouveaux types d’industrie automobile émergent comme Local Motors, qui propose de produire des voitures locales pour des marchés locaux, avec une conception innovante. 

Le système financier  a fait faillite également, montrant qu’il nous faut un nouveau modèle de services financiers… Le Chicago Sun Times, comme beaucoup d’autres journaux, a fait faillite, mais le Huffingthon Post est né. Il est 20 fois plus gros que le New York Times, mais les journalistes ne sont pas payés ! Ce qui nécessite de réfléchir encore au modèle financier… Ces transformations ne sont pas sans poser problèmes. 

On est dans une période très intéressante, s’enthousiasme Tapscott. Toutes les institutions internationales montrent leurs limites (la banque mondiale, ONU, G20 ou G8…). A Copenhague, comme à Cancoon, on n’arrive pas à s’entendre… En attendant, des milliions de personnes agissent et font des choses (Eye on Earth, Ushahidi), se mobilient et agissent concrètement. Nous sommes dans une époque de profond changement, où les gens peuvent communiquer et adresser les grands problèmes du monde. Le pouvoir passe des institutions habituelles, vers des outils plus modernes et des organisations en réseau.

Et Don Tapscott de conclure son exposé en montrant un vidéo avec force violon montrant un fourmillement d’oiseaux en vol (swarming), la “murmuration nocturne” des oiseaux, qui volant en groupe, décrivant de larges cercles, se réchauffent avant l’arrivée de la nuit, agissent en groupe, sans dirigeants, globalement. Il n’y a pas d’accidents dans ces phénomènes de swarming estiment les spécialistes. C’est une collaboration de groupe fondée sur l’ouverture et le partage. Il y a une interdépendance entre les intérêts des individus et ceux de la masse. Pourrions-nous créer, une intelligence, une conscience qui va au-delà de l’individu ? L’ère de l’intelligence reseautée sera-t-elle celle des promesses tenues ? Pourrait-on créer de tels types de conscience au sein d’une société pour résoudre les défis auxquels nous allons être confronté, pour reconstruire le monde cassé dont nous héritons ?

Don Tapscott semble le croire. C’est certainement rayer de la carte un peu vite  les nouvelles organisations qui naissent de nos outils, comme si elles étaient autoconstituées, comme si elles ne faisaient pas naître de nouvelles hiérarchies, de nouvelles structures et de nouvelles formes d’organisation… 

Innovons, innovons, innovons ! 

Pour Jean-Claude Biver, président de Hublot, un fabricant de montres suisses de luxe, il n’y a pas de vie, de futur sans innovation. Nous sommes soumis à l’injonction d’innover depuis le jour de notre naissance. Mais l’éducation nous formate et nous fait perdre l’essentiel de notre créativité, regrette l’entrepreneur. Or, plus nous cadrons les enfants, plus les enfants vont perdre leur créativité. C’est pour cela que beaucoup d’artistes recherchent la créativité de l’enfance. “L’innovation est plus puissante que le savoir, car le savoir, c’est facile à obtenir. Il est désormais très accessible avec les nouvelles technologies. Mais la créativité est au-dessus du savoir. Si tout le monde pouvait être créatif, il faudrait peut-être inventer quelque chose de plus pour distinguer les gens.” Car c’est l’innovation qui nous distingue. 

“Dans l’environnement compétitif d’aujourd’hui, où la vitesse est devenue si importante, il est capital de penser autrement. Dans mon entreprise, quoiqu’on fasse, nous devons toujours respecter trois règles : essayer d’être le premier, être unique et différent et ce quelque soit le projet. SI c’est le cas, le budget est ouvert, on peut aller de l’avant. Car quand on est le premier, on ne peut pas avoir tort, on ne peut que gagner”, assure l’entrepreneur sémillant. 

Biver fabrique des montres qui ne doivent pas être des montres normales, car les téléphones les ont remplacé et que Swatch a tué le marché. C’est pourquoi il a récemment lancé des montres noires. Il y a 400 ans, quand a été inventé l’art de l’horlogerie suisse, l’innovation était de fabriquer un instrument qui vous donnait l’heure. Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas. “Nous devons nous débarraser de la nécessité d’une montre. Nous devons changer l’utilisation de la montre pour en faire un outil de communication, un rêve, une innovation, un produit relationnel et irrationel.” 

Pour innover, il faut permettre aux gens de faire des erreurs, explique Biver. Chez Hublot, on donne un bonus aux employés quand ils font des erreurs. “Quand on demande aux gens de se tromper souvent, alors ils deviennent très actifs. Souvent, on a peur d’innover, car l’innovation mène à l’incertitude. Or, l’innovation, c’est comme une vision. Et la réalité, c’est ce à quoi il faut arriver. Pour cela, il faut encourager les gens à prendre des risques, pardonner les erreurs.” Pour Biver, c’est un moyen d’encourager la créativité de chacun. “Nous avons besoin de la créativité, dans notre sang, dans notre coeur, dans notre corps. Nous ne travaillons plus, nous jouons. Comme les enfants quand ils jouent, ne pensant pas qu’ils sont en train de travailler.”

Mais voilà, dans ses exemples, Jean-Claude Biver dérappe en rigolant, en évoquant par exemple le fait que le joueur de foot japonais le plus connu au monde est un joueur qui s’est teint les cheveux en rouge pour être différent, unique. Ou en évoquant le fait que notre créativité rend le travail si passionnant qu’on ne rend plus compte que s’en est. Et de vanter les qualités de travail des Coréens, qui valent 3 suisses, rigole-t-il. Ou de s’en prendre à la politesse japonaise qui façonne la société, la façon dont les gens s’habillent, la pesanteur des contraintes sociales. “Il y a trop de règles pour être créatif”.

Le savoir c’est la base de la créativité, semble se rattraper Biver. Mais si la créativité consiste à faire une sélection sur la couleur de cheveux, pas sûr que le savoir soit une base. Le risque ici, est bien plutôt de nier la connaissance. Ce n’est pas les qualités du joueur de foot (son expertise, ses connaissances du jeu, de la stratégie) qui sont mises en avant, mais son aspect différenciant. Il n’y a qu’un pas entre la créativité inspirée par la connaissance, la conscience, et une créativité qui fonctionne pour elle-même… C’est le risque. “Libérons les gens. Ils vont voler”. Biver, malgré son aspect sympathique, et ses principes intéressants, lui n’a pas volé. Il s’est écrasé. 

14/12/2010

ENMI 2010 : A quoi sert la Loi de Moore ?

Live blogging à l’occasion de la 4e édition des <a href=”http://digitallyours.fr/les-entretiens-du-nouveau-monde-industriel-2010/”>Entretiens du Nouveau Monde industriel</a> qui se tiennent au Centre Pompidou.

Le philosophe et épistémologue Sacha Loeve, du Centre d’études des techniques des connaissances et des pratiques de l’université de Paris I est un spécialiste de la compréhension des nanosciences et des nanotechnologies. Ce n’est pourtant pas de cela dont il est venu parler à la quatrième édition des Entretiens du Nouveau Monde industriel, mais de la Loi de Moore. 

La loi de Moore est un graphe qui est supposé prédire l’évolution de la puissance des ordinateurs (Wikipédia). En fait, elle explique que le nombre de transistor gravé par unité de surface sont multipliés par 10 tous les 3 à 5 ans. La loi de Moore, du nom de son initiateur, Gordon Moore, l’un des cofondateur d’Intel, devenu depuis l’un des plus grand producteur de microprocesseurs, évoque l’évolution de la densité d’intégration des transistor dans les puces. Mais cette loi s’applique depuis, assez indifféremment, à l’intégration du nombre de transistor, à la capacité de calcul, à la taille, à la performance, au prix du transistor, au nombre de transistors miniaturisés, aux revenus mondiaux de l’industrie des semi-conducteurs… La loi de Moore s’est développée en autant de graphes qui célèbrent sa maxime intrinsèque, ce “Less is more”, faire toujours plus avec toujours moins, maxime libérale et capitaliste, qui, si elle était appliquée au transport, permettrait de faire un Paris-New York pour un dollars en un quart d’heure.  

Car la loi de Moore s’applique désormais à tout. C’est elle que convoque Ray Kurzweil quand il l’applique à la taille des ordinateurs. Elle est un cas mesurable d’accélération du projet technologique qui nous ménera à la Singularité, ce moment où l’intelligence artificielle dépassera l’intelligence humaine. Gordon Moore a lui-même tourné en dérision sa propre loi : Non, elle ne s’applique pas à tous les phénomènes exponentiels, contrairement à ce qu’on pense. Mais en devenant l’illustration d’une évolution exponentielle dont il nous semble voir les effets, elle est certainement devenue, à son corps défendant, l’emblême. 

Car une tendance exponentielle est quelque chose d’extraordinaire, comme quelque chose qui se rend possible à lui-même, une évolution endogène. Toute la question est de savoir si cette tendance va continuer et jusqu’à quand ? Peut-on miniaturiser indéfiniment ? Les lois de la physique vont-elles y mettre un terme ? Les nanotechnologies vont-elles permettre de continuer, de transcender la loi de Moore ? Force est de reconnaitre que les spécialistes divergent sur la façon dont nous serons capables de surmonter le mur de silicium qui se dresse devenant nous. Aucune croissance exponentielle ne dure toujours, rappelle d’ailleurs souvent Gordon Moore lui-même, “mais nous pouvons en retarder l’échéance pour toujours”.

“Il y a une différence entre devenir et à-venir”, explique Sacha Loeve. Tout ces grands discours nous parlent du devenir du monde industriel, mais pas de son à-venir. Le devenir se programme, se trace sur un graphe. L’avenir c’est la production d’une nouveauté pertinente. Ce n’est pas une rupture ou un changement brutal, c’est après-coup, rétrospectivement que cela devient pertinent.  Les nanotechnologies, ont les invoque comme des solutions, comme de la programmation du devenir. En en restant à ce plan là, on s’empêche d’écouter la question sur le plan où la loi de Moore elle-même mérite qu’on se la pose : celle de l’imagination économique qui se construit à cette époque. 

Comment la loi de Moore est devenue une loi ? 
Comment la loi de Moore a-t-elle pris sens dans l’histoire ? Initalement , la loi de Moore n’était pas une loi. En 1965, Gordon Moore publie son article <a href=”http://www.cs.utexas.edu/users/fussell/courses/cs352h/papers/moore.pdf”>”Cramming More components onto integrated Circuits” (.pdf)</a>, dans la revue Electronics. “La complexité en fonction du coût minimum par composant a augmenté à la vitesse d’un facteur deux par an approximativement”, y explique Moore. On le voit rapidement, l’intuition de Moore repose sur la manière dont il combine des considérations technologiques et économiques. Et cette combinaison repose sur l’intégration. En effet, l’article de 1965 commence par dire que le futur de l’électronique intégrée est le futur de l’électronique elle-même. L’intégration consiste à faire tenir tout ce qui constitue un circuit électronique dans un seul bloc de cristal de silicium. En quelques années, nous sommes passé du transistor, inventé aux Bell Labs en 1948 au premier circuit intégré, inventé par Jack Kilby en 1958. “L’invention du circuit intégré, c’est l’invention du matériel qui devient lui-même machine”. Pourtant, en 1965, la production de circuits intégrés n’est pas encore “intégrée” justement. Moore explique que la clé de la production de masse, c’est l’intégration, c’est-à-dire la standardisation, permettant de rendre les coûts négligeables. Gordon Moore explique qu’il faut produire des composants identiques intégrés sur le même substrat. 

D’où, second point, de baser les profits sur des économies d’échelle. Le rendement d’échelle augmente quand la quantité d’unités produites augementent plus que proportionnellement à la quantité de facteurs de prodution utilisés. Les économies d’échelle permettent la baisse du coût de production moyen de l’unité produite. Le but, explique Moore, est de créer un rendement croissant. Mais le rendement d’échelle est généralement croissant pour de petits volumes de production. Souvent il atteint ensuite un pallier avant de décroitre (par gaspillage, usure, perte de temps…), comme l’explique la loi des rendements décroissants. 

La solution à la loi des rendements décroissants repose sur le microprocesseur, c’est-à- dire faire tenir plus de composants sur des circuits intégrés. Pour cela, il va falloir faire des ruptures d’échelles, ce qui va devenir possible avec l’invention du microprocesseur. En 68, Gordon Moore et Robert Noyce fondent INtegrated Electronics (Intel) et “fondent” en 1971 le premier microprocesseur, l’Intel 4004. La solution est simple, quand le rendement d’échelle à tendance à baisser, il suffit de changer d’échelle d’intégration. Enfin, l’autre rupture permettant de maintenir le rendement d’échelle à son optimum, n’est plus la miniaturisation, mais l’augmentation de la surface du “Wafer”, le substrat en silicium sur lequel on grave les circuits intégrés. L’industrie des semi-conducteurs ne repose pas seulement sur la réduction des dimensions des composants, mais également sur l’augmentation de la circonférence du cristal de silicium (qui donnne lieu à une chaine de production complexe au niveau des process à la fois thermiques, chimiques, mécaniques… A chaque génération de Wafer, on montre le substrat qui symbolise le succès d’une nouvelle génération.

Comprendre la potentialité de la technique
En 1965, quand Moore énonce ce modèle pourtant, le microprocesseur n’a pas été inventé, mais il se base sur les potentialités de la technique permettant de fonder une nouvelle économie. Si on met de plus en plus de composants sur une puce, le cout moyen devient minimum. Il faudra juste s’arranger à changer d’échelle de production régulièrement, comme l’expliquent les 2 graphes reproduits dans son article originel. Des graphes qui se basent sur l’évolution des rares circuits existants, qui montrent le nombre de composants qu’il faut mettre dans une puce pour que le prix reste à son optimum. Quand le cout par composant aurait tendance à remonter, il faut produire une rupture d’échelle. 

“L’habileté de Moore est de montrer une tendance”, explique Sacha Loeve. Il anticipe un coût idéal indexé sur les potentialités de la technique. Pour cela il faut faire un effort d’ingéniérie, de standardisation pour pousser la logique jusqu’au bout. “La loi de Moore c’est une économie en puissance dans un modèle technologique et une technologie en puissance dans un modèle économique.” L’article de Moore anticipe le marché des ordinateurs personnels. Il est construit avec une une vision qui pense que l’offre créé la demande, que l’offre recréé la demande à chaque génération de microprocesseur. 

Une prophétie autoréalisatrice
Le modèle décrit par Moore a bien été mis en oeuvre. Mais la tendance ne s’est pas toujours vérifiée, pire, la loi s’est adaptée aux évolutions. En 1975, Moore écrit un article où il explique que l’évolution va ralentir et la référence au coût minimum disparait. Dans les années 80, le multicouche est inventé : le cout des transistors baissent, mais pas ceux des processeurs. Pendant un temps, l’augmentation de la vitesse des processeurs s’avère un meilleur indicateur, alors on l’adopte, mais il s’avère également imparfait. On revient à la densité d’intégration qui double tous les 18 mois (mais ce ne serait pas Moore qui aurait dit 18 mois). 

“La loi de moore n’est pas empirique, n’est pas descriptive. Elle n’a pas arrêté de changer.” Moore lui-même le dit, en 2002, dans un autre article : “les extrapolations basées sur des tendances exponentielles ne tiennent pas la durée”. 

Toute la question est donc de savoir si la loi de Moore “n’est pas plutôt une prophétie autoréalisatrice qui produit performativement la tendance qu’elle projette”, explique Sacha Loeve. C’est-à-dire un énnoncé qui, parce qu’il est émis par un leader référent, va devenir le point de référence par lequel les autres vont harmoniser leur industrie. C’est en tout cas ce que pense Gordon Moore. C’est ce que laisse penser également le rôle de l’ITRS, qui définit tous les deux ans la feuille de route des tendances à suivre pour continuer la loi de Moore, en définissant le cahier des charges international de la technologie des semiconducteurs. 

Il est intéressant de constater qu’on a commencé à célébrer (et à parler) de “la Loi” de Moore assez tardivement. Il  faut attendre les années 1990, l’heure du triomphe d’Intel avec ses CPU Pentiums pour qu’elle commence à devenir populaire, comme l’ont mis en avant Marx & Cardona dans Scientometrics (vol. 80, 2009, pp1 -21). Il est intéressant de constater, finalement, que la Loi de Moore est davantage contemporaine des grands programmes nanotechnologiques que de la microinformatique elle-même.

La guerre du coût de production n’est plus liée à la performance de la technologie, mais à la globalisation en cours

Finalement, la loi de Moore n’est pas une loi empirique. “Elle est souvent conçue par les tenors de la microinformatique comme une prophétie autoréalisatrice, mais son énnoncé se modèle sur l’évolution effective de ce qu’il prétend faire exister. Son énoncé n’est pas de l’ordre de la vérité. C’est bien un imaginaire économique, qui s’incarne plus ou moins, qui a pris corps, qui est devenu “vrai”.” Vrai, rien n’est moins sûr, modère Sacha Loeve. Car le coût idéal ne se traduit pas dans la réalité. En fait, les usines coûtent de plus en plus cher à mettre au point. A chaque génération d’usine (les “Fabs”), le coût de la ligne de production augmente de 50 %, comme l’explique la Loi de Rock, un capital risqueur de la Silicon Valley. Le modèle énnoncé par Moore n’assure pas la suprématie, car les coûts réels se décorèlent de la l’intégration. Enfin la concurrence des pays à faible cout de main-d’oeuvre, font que les marges doivent de plus en plus au fait que la main d’oeuvre soit la moins cher et que l’environnement fiscal soit plus avantageux. “La guerre du coût de production n’est plus liée à la performance de la technologie, mais à la globalisation en cours.” La question est donc devenue politique : à la fois macroéconomique et géopolitique. Dans le rêve qu’on puisse retarder l’échéance de la Loi de Moore pour toujours, via les nanotechnologies, on ne fait que dépolitiser une question en essayant de la rendre technologique, alors qu’elle est déjà devenue politique. 

“La loi de Moore est une loi posthume qui ne décrit plus une réalité. Elle se survit. Elle révèle qu’elle a toujours fonctionné ainsi.”  

“La question n’est pas de détruire les idoles, mais d’écouter ce qu’elles attendent de nous. La loi de Moore c’est la projection dans le passé et le futur d’un imaginaire économique construit sur la base d’un rapport caractéristique à la matière et au temps des techniques. C’est un imaginaire par lequel tout un monde s’énnonce, celui de la microélectronique dans lequel nous travaillons et consommons.” Ce monde industriel se caractérise par le fait qu’il est conçu sur l’obsolescence programmée de ses technologies. Les déchets high-tech sont les résultats bien réels de la loi de Moore où le nouveau remplace l’ancien, le démode, le déclare obsolète et recréé la demande, plustôt que de faire évoluer l’équipement ancien. L’obsolecence programmée, inscrite au coeur de la Loi de Moore, était bien le prix à payer de cette révolution plus économique que technologique. 

La question n’est plus de savoir comment continuer la loi de Moore, car sa seule destination est de nous mener tout droit vers l’ordinateur jetable. La question n’est pas même de savoir ce que les nanotechnologies vont apporter de plus. Vont-elles permettre de prolonger cette organisation ancienne ? Ou vont-elles amener une imagination économique fondée sur d’autre rapports à la matière et au temps des techniques ? Vont-elles parier sur la réactualisation et l’évolution des technologies plutôt que sur leur obsolescence ? Les nanotechnologies vont-elles promouvoir une économie basée sur des services de “soin aux objets” (psychiques et natruels) ? Plutôt que de continuer la loi de Moore, il est temps de nous demander comment en hériter ? 

ENMI : “L’innovation ne peut plus être la façon dont nous transférons les acquis de la technologie sans la société”

Live blogging à l’occasion de la 4e édition des Entretiens du Nouveau Monde industriel qui se tiennent au Centre Pompidou.

Le monde industriel est avant tout un monde technologique, mais également économique et humain (qui repose sur le changement de comportements, tant des producteurs que des consommateurs), dans lequel les nanotechnologies constituent une nouvelle trajectoire technologique, que Bernard Stiegler a baptisé l’hyperminiaturisation.

Qu’est-ce qui constitue un monde industriel ?, interroge le philosophe. Il faut du capital libre, c’est-à-dire de l’investissement qui peut toujours devenir spéculatif. Il faut de la recherche, plus exactement un nouveau rapport entre la science et la technique qui rompt absolument avec ce qui précède. Avec la naissance de l’industrie, de l’alliance entre la science et la technique, que la technique devient la technologie puis la technoscience. Enfin, il faut une nouvelle division du travail (qui ne commence pas avec la naissance de l’industrie), fondée et passant par la mécanisation qui conduit à une hyperspécialisation au risque d’effets catastrophiques. Ce nouveau monde industriel va créer le productivisme qui engendrera le consumérisme et la consommation de masse, faisant du consommateur un acteur phare de cette nouvelle organisation. A la fin du XXe siècle, peut-être faut-il voir également une rupture d’un nouveau genre, celle de l’open innovation, de l’open source, de l’économie de la contribution.

L’industrialisation de la société résulte d’un lien étroit entre le système technique qu’évoquait Bertrand Gilles et l’économie qui en a fait son fer de lance, et prend une place nouvelle dans la société. Un lien corrélatif entre science et système technique modifie les systèmes techniques eux-mêmes. Aujourd’hui, les systèmes techniques sont mondiaux, extrêmement labiles (ils se transforment vite) et créent des processus de désajustement permanement sur la société, qui à partir du XIXe siècle deviennent constant et font naitre les discours révolutionnaires. A partir du début du XIXe, les Etats vont être chargés de construire les réajustements permanents entre la science et la société. Dès cet instant, la science n’est plus l’avenir de l’émancipation des sociétés.

Les nanotechnologies constituent-elles la base d’un nouveau système techniques, liées à une technologie dominante ? Quel a été le système technique précédent, celui où règne la loi de Moore ? Y-t-il eu ou quittons nous un système technique du silicium, de l’exploitation des propriétés techniques de la micro-électronique ? Y’a-t-il une solution de continuité dans le passage entre la micro et la nano-électronique ? Si nous voulons réfléchir au processus de désajustement provoqué par les nanotechnologies, il faut comprendre aussi les désajustements du silicium, comme l’a montré récemment l’affaire Wikileaks. Que faut-il appréhender comme enjeu de désajustement quand les NBIC sont en passe de devenir le nouveau système technique créant à son tour de nouveaux agencements ? Alors qu’au niveau nanométrique, le hard et le soft ne peuvent plus se séparer et se désajustent aussi des systèmes psychiques et biologiques.

Les questions liées à ces transformations sont vertigineuses, mais pas encore clairement posées, estime Bernard Stiegler. Elles requièrent un nouvel âge et une nouvelle politique du débat public. Nous vivons dans un climat de rupture de confiance. En réaction, la population se dote d’instruments de socialisation et de savoirs nouveaux, parfois très élevés, où certaines communautés de patients sont parfois plus savants que bien des médecins.

Ces entretiens seront organisés autour de deux mots clefs : l’hyperminiaturisation et les imaginaires. Quel est le rôle de la technique dans la constitution de la pensée formelle, démonstrative, théorique ? Quelle est la place de la technique dans la formation des concepts théoriques ? Les nanotechnologies correspondent à la possibilité d’accéder à la dimension structurelle de la science. Contrairement au savoir démonstratif, comme la géométrie, le rôle de l’écriture est primordial et constitutif de la pensée théorique, comme le disait Husserl. L’écriture est constitutive de tous les savoirs occidentaux.

Le schématisme pour Kant, dans la critique de la Raison pure, c’est l’oeuvre de l’imagination transcendentale, c’est la faculté qui permet à l’entendement de projeter des concepts purs, non empiriques, à priori, dans les données de l’intuition, dans les données empiriques, ce que nos sens nous apportent comme données. Le schématisme c’est ce qui permet en projetant et en attrapant de transformer la diversité en un objet de connaissance, la subsumant sous un concept. Une telle projection porte un nom : le schème. Kant insiste sur la nécessité de ne pas confondre le schème avec l’image, dans lequel le schème peut se concrétiser. Le 5 est un schème. C’est aussi une image. Et également un pur concept.

Les objets techniques scientifiques (comme le microscope à effet tunnel) sont toujours liés à des effets de grammatisation. Sont-ils producteurs de nouveaux schèmes scientifiques ? Donnent-ils à percevoir de l’invisible parce qu’ils discrétisent des forces quantiques et les mettent en images ? Vivons-nous une grammatisation de l’imagination elle-même ? Cette grammatisation conduit à une action permettant de manipuler les atomes eux-mêmes et donnant naissance à une “imaginaction”. Cette production d’images de l’invisible produit des actions et des expérimentations tactiles, à travers une médiation par l’image. C’est pour cela que nous avons accordé une place dans ces Entretiens aux nouveaux imaginaires. Dans l’activité scientifiques et intellectuelle, il se produit toujours une “imaginaction”. Si on n’intériorise pas la pratique sociale de compter sur ses doigts, on ne saura pas compter. Un pilote doit savoir piloter avec ses instruments, donc à l’aveugle, son avion reproduisant une perception de synthèse.

Il faut approcher autrement l’ensemble de l’histoire de la science, estime Bernard Stiegler. Tous nos organes sont couplés à une organologie générale, affectant nos gestes et la perception permettant de produire de nouvelles machines produisant elles mêmes de nouveaux genres d’écritures. L’écriture automatique de Google n’est pas celle de Philippe Soupault et d’André Breton. C’est pourtant une écriture qui affecte la matière à son échelle quantique, comme les nucléotides de l’ADN.

Les imaginaires scientifiques entrent dans une nouvelle ère. Les technologies du web constituent un contexte nouveau en matière de débat public via les technologies contributives. Le débat public qui doit se tenir doit intégrer la grammatisation numérique et faire apparaitre dans le champ social des technologies de production sociales d’un nouveau genre, qu’on appelle les technologies relationnelles.

Bien sûr, les nanotechnologies posent, encore plus que d’autres, des questions de confiance, à un moment où les technologies relationnelles imposent des relations nouvelles. Un processus d’innovation industriel d’un nouveau genre se met en place, où l’industrie devient l’objet de la société dans sa globalité, fondée sur une société de l’amateur. Cela suppose de faire le point sur la question de la confiance et de la défiance, qui deviennent des questions qui interrogent chacun.

Du côté de la recherche industrielle, là où science et technologie se rencontrent, les nanotechnologies convoquent deux types de langages qui diffèrents. La science voit ses pratiques et ses langages se transformer dans le contexte de cette mécanique quantique appliquée. L’industrie voit ses modèles dominant exploser, et ses langages sont en pleine crise, pour communiquer mais aussi pour penser. Ces deux langages - qui conjugués constituent l’innovation industrielle - sont confrontés au problème d’une traduction réciproque : la langue vulgaire, la langue commune.

Martin Luther emploie ce mot contre la papauté pour interroger comment se produit la confiance dans l’Eglise. Quelque chose de comparable est en jeu en ce moment, avec des clercs laïques, des scientifiques (scholar : celui qui est affecté par la scolaire, qui a des objets à part du monde vulgaire). Nous parlons tous la langue vulgaire quand nous quittons nos spécialités. C’est le langage du savoir qui ne considère que des idéalités pures, les seuls véritables objets scientifiques. Des objets qui n’existent pas et permettent de penser ce qui existe, comme le point géométrique. Il y a d’autres langues de spécialités qui appartenaient il y a encore peu de temps au monde vulgaire, le negocium : ce qui doit se faire avec la nécessité. Ceux qui calculaient. Avec le XXe siècle, il va se créer la sphère du management, du business… Le negocium cherchant à prendre le pouvoir du vulgaire à l’aide du psychopouvoir. Ce modèle consumériste apparu au XXe siècle est dominant, mais Bernard Stiegler estime qu’il est caduque, qu’il ne peut plus fonctionner.

Le monde de la science, le monde du business et le monde du vulgaire sont les trois mondes qui résultent de cela. Nous doutons des deux autres mondes quelque soit celui dont on se place. Les vertus du progrès, de la technique, de la science, du business ont sombrées dans le malaise de la consommation. Dès que nous sortons de nos spécialités, quand nous avons une, nous doutons. Pire, nous nous défions, nous soupçonnons les autres de mauvaises intentions, quelque soit notre position, nous nous défions des autres. Dans ce contexte là, nous avons à inventer un nouveau modèle social. L’innovation ne peut plus être la façon dont nous allons transférer les acquis de la technologie sans la société.

L’innovation de demain doit intégrer très étroitement les 3 mondes. Le monde de la science, le monde du négoce et le monde du vulgaire. C’est cette intégration qui garantit la paix civile. A son époque, Martin Luther a demandé à ce que tous les fidèles accèdent au Livre. La science n’est plus omnivoyante, omnipotente, mais elle est instrumentée. Ces instruments doivent désormais être pensés collectivement.

24/09/2010

PICNIC 2010 : Les résultats de l’atelier “données publiques ouvertes”

L’atelier sur les “données publiques ouvertes” de PICNIC, qui faisait suite à la conférence du matin, était particulièrement riche. Une trentaine de participants d’une bonne demie-douzaine de pays européens ont réfléchi ensemble - et démontré, chemin faisant, l’émergence d’une communauté de pensée et d’action à l’échelle européenne.

On en trouve les rapports sur ce wiki.

Merci à Frank Kresin, de la Waag Society, d’avoir organisé cette journée !